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la jeunesse de l'est par gosha rubchinskiy

Nous avons discuté avec le créateur et photographe russe juste avant le vernissage de son exposition à la galerie 032c. L'occasion de nous montrer ses portraits de la nouvelle génération berlinoise et de discuter de mode, d'adolescence et de la Russie...

par Tim Neugebauer
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01 Décembre 2015, 10:30am

Gosha Rubchinskiu maitrise l'art de la référence; celle faite à la Russie post-2000, à l'exotisme de l'Est, à la nostalgie de la guerre froide et à la jeunesse qu'elle soit animée par le foot, le skate ou la techno.

Depuis sa première collection, Evil Empire en 2008 et après que Rei Kawakubo l'ait pris sous son aile, sa dernière collection printemps/été 2016 célèbre le constructivisme russe. En seulement sept ans, le nom de Gosha en cyrillique est devenu un symbole désormais indélébile du cool.

Il nous invite aujourd'hui à pénétrer son univers à travers ses photographies, transpirantes de naturel. Un monde que nous avons rarement l'occasion de côtoyer et qui offre un regard sincère, authentique sur la jeunesse russe de 2015. 032c a invité Gosha à s'emparer de sa galerie dans le Kreuzberg de Berlin. De son voyage dans la capitale, Gosha a réalisé un journal photo pour i-D et immortalisé la jeunesse berlinoise comme jamais.

Nous avons rencontré le designer pour parler de ses inspirations, aspirations, de Moscou et la relation entre Chanel et Supreme. 

En 2009 tu présentais ta troisième collection à Londres - ta première hors Moscou. C'était un défilé très remarqué à l'époque. Tu te souviens des réactions ?
La collection était vraiment petite. On est arrivés sur le territoire une semaine seulement avant le défilé donc le timing était assez serré pour présenter quelque chose qui tienne la route. C'est là que j'ai décidé de revenir au basique : des sweatshirts, des joggings… En plus de la collection, nous avons monté une vidéo et publié un magazine. Généralement, je ne m'attarde pas trop sur les réactions; que les gens aiment ou détestent, ça m'est complètement égal. Les gens m'ont reconnu, mais je voulaisjsute présenter ma vision des choses et mon film. L'attention est là; il faut laisser aux autres le choix d'aimer ou non.

Je me souviens que ta collection m'a surprise.
Vraiment ? Pourquoi ?

La plupart des autres collections présentées étaient grandiloquentes, bavardes aussi. Ce n'était pas le cas avec tes vêtements. Tu as réussi à créer une vraie atmosphère sans en faire trop.
Beaucoup de designers de mode travaillent comme ça aujourd'hui.

Ton approche reste différente. C'est peut-être de là que vient ton succès ?
Moscou et les kids de là-bas ont toujours été les deux choses les plus importantes pour moi. Quand on a commencé le projet en 2008, on n'a pas trop réfléchi. Le premier défilé à Moscou était conçu comme une performance. Je voulais parvenir à faire ressentir toute l'émotion que dégageait les pièces de la collection. Je n'avais pas l'intention de continuer dans la mode mais après mon défilé, j'ai été invité à participer à Cycles et Seasons, un genre de Fashion Week indépendante de Moscou. Donc j'ai eu besoin de créer une nouvelle collection. Ensuite il y a eu Londres et une troisième collection et voilà. Le projet a grandi.

Depuis la mode se tourne vers la Russie. Comment es-tu parvenu à susciter un tel intérêt ?
C'est une question difficile. Je fais juste ce que j'aime. Je n'essaie pas de plaire à tout prix. Les gens aiment les vraies et les belles histoires. Ils veulent en savoir plus sur la Russie et les gamins qui y vivent. La mode s'intéresse à la jeunesse et de plus en plus à ce qu'ils ont dans la tête, ce qu'ils pensent de la mode. bien sûr, l'énergie de la jeunesse joue un rôle énorme dans cet engouement. La jeunesse a de l'énergie à revendre.

Et plus que jamais, les jeunes deviennent des cibles potentielles pour les grandes marques.
Oui, bien les grandes marques se tournent vers la street culture et le skate.

Des accessoires cheap et des tenues de skate…
Oui ! C'est pour ça que je veux à tout prix designer des costumes pour la prochaine collection.

Jusqu'à la fin des années 1990 le streetwear ne faisait pas partie du prêt à porter dans les défilés. Aujourd'hui, c'est presque inimaginable de faire une collection sans jogging.
La mode, c'est des histoires. Yves Saint Laurent a raconté la sienne, Karl Lagerfeld et Jean Paul Gaultier aussi. Ces créateurs sont dans un autre monde. la fin des années 1990a opéré un changement radical, la mode a découvert la culture jeune et s'est intéressé aux histoires de la jeunesse. Les gens comme Hedi ou Raf ont façonné leur collection sur cet état d'esprit. Les marques de streetwear comme Supreme n'ont rien a envier aux autres. le marché a changé. Les gens veulent entendre de nouvelles histoires tous les jours et ils les cherchent.

Il faut donner une âme aux choses. La mode toute seule n'est rien. Le luxe, c'est une histoire personnelle, un point de vue. Quand l'histoire est bonne, une bouteille de bière peut devenir luxueuse et devenir objet de tous nos désirs. Tout, en fait : le produit en lui-même n'est rien. Un sweat Supreme est plus désirable qu'une robe Chanel.

L'histoire de la robe Chanel est plus un conte de fées. Ton histoire à toi, elle est basée sur le réel.
Mais la robe est aussi un rêve. Pour ceux qui ne s'identifient pas à mon histoire d'adolescence russe, rien de ce que je fais n'est vraiment réel.

Le streetwear est partout. Tu penses que ça peut rendre notre société plus tolérante ?
J'en doute. Je vois beaucoup d'hommes à Moscou en jeans slim. Il y a cinq ans, les mêmes mecs auraient traité ceux qui en portaient de tapettes. C'est juste une histoire de marketing. Dès qu'Adidas a lancé ses joggings slim, les mecs l'ont porté. Quand Raf et Hedi ont lancé les slims il y a quinze ans, c'était queer et bizarre. Mais quand ça devient mainstream, tout le monde s'en fout. 

En parlant d'apparence, tu es sur Instagram. Qu'est-ce que tu en penses ?
Instagram c'est génial. Ça rapproche les gens. Les news ne nous apprennent qu'à nous détester : les russes, les chinois, tout le monde finit par se détester. Et puis vous voyez des kids coréens ou russes se mettent à Instagram et on comprend qu'ils sont cool. Les jeunes du monde entier écoutent la même musique, portent les mêmes fringues. Les skateurs à Paris me reconnaissent et me disent qu'ils sont avec la Russie. Ils n'avalent pas les conneries des médias. Instagram leur dévoile leur vraie personnalité. On peut suivre des gens du monde entier et comprendre comment ils vivent. Pour moi, ça m'aide dans mes casting aussi.

De l'autre côté, Instagram c'est aussi un esprit de compétition. Les profils sont plus des versions améliorées de nous-mêmes, non ?
Tout le monde veut être artiste. Et c'est très facile d'en devenir un sur Instagram. Bien sûr, certains l'utilisent comme un artefact, ce n'est pas le cas de tout le monde. il y a beaucoup de vrai sur Instagram, tout dépend de qui on suit. C'est humain de vouloir créer quelque chose. Avec Instagram, on peut tous le faire. Je découvre de nouveaux talents tous les jours, des images, des vidéos, des photos. C'est super.

L'occident regarde encore la Russie comme une contrée lointaine et exotique.
Ça changerait si l'occident invitait la Russie à faire partie de leur monde. les gens ont toujours eu peur de la Russie. L'occident devrait arrêter de s'inquiéter et commencer à aimer. Et je suis heureux d'aider.

Tu penses que la montée des réseaux sociaux a un impact sur la motivation de la jeunesse ?
Peut-être parce qu'on est dans un monde de vieux. Personne ne s'intéressait plus aux jeunes. Si les jeunes sont pris au sérieux, ils n'ont pas besoin de faire la révolution. Les vieux ont l'habitude de dire 'C'est quoi le problème avec la jeunesse ?' le problème c'est qu'on voulait être entendus. Et vus. Et créer. C'est possible aujourd'hui. 

Tu skates encore ?
Rarement. Il faut pratiquer tous les jours. Après une pause c'est dur de remonter sur la planche. Et puis c'est compliqué à Moscou. On a seulement trois mois dans l'année où on peut skater dehors. J'essaie.

Le skate, ça représente quoi pour toi ?
Rencontrer des gens devient simple, même quand on est timide. Et ça rassemble des gens de partout : des musiciens, des artistes… d'autres permettent à cette communauté de se faire entendre : les réalisateurs, les photographes.. on crée quelque chose tous ensemble.

Qu'est-ce qui t'inspire dans cet univers ?
J'aime ce qui est vrai. Quand je commence une nouvelle collection,, je n'ai aps envie que ce soit bizarre ou surnaturel. Les vêtements doivent être confortables. Et les skateurs ont leur propre style, leurs trucs. C'est pourquoi cette scène me fascine. Leurs vêtements allient le chic et le confort.

On se fout de comment les autres skatent. Dès le début, tu apprends à trouver ton style. Tu copies un ou deux trucs avant de trouver. Le skate, c'est pareil. Je connais les mecs de Supreme. Il y a cinq ans, on se foutait d'eux. Les mêmes gens qui disaient que leurs fringues était importables ne s'habillent plus qu'en Supreme. Il faut croire en soi et en skatant, tu l'apprends. 

Tu veux donner confiance à la jeunesse ?
Je dirais que j'aime créer et réaliser mes idées. Mes vêtements une fois portés, ne sont les miens. Je les laisse libres. Les gens peuvent y voir un sens caché, ça m'est égal. Je suis quelqu'un d'assez simple. Je suis heureux quand mes envies deviennent réalité.

Pourquoi tu veux faire des costumes maintenant ?
Sinon la mode devient chiante. Les jeunes et le skate encore une fois ? non, je veux dessiner des costumes pour le travail, beaux et simples. Enfin, pour ma prochaine collection en tout cas.

Qu'est-ce qui t'inspires pour tes collections ?
J'observe les gens. Tout le temps. Le plus important, c'est l'énergie. Quand tu rencontres quelqu'un tu le ressens. Différents garçons, de partout dans le monde m'inspirent. Ma collection les rassemble tous.

Dans une interview, Raf a dit récemment que la mode était devenue pop et que les temps étaient meilleurs quand la mode était une affaire d'élite. Qu'est-ce que tu en penses ?
Je suis d'accord avec lui. Dans la fin des années 1980 et 1990, la mode était un monde imaginaire, pas très loin de l'art contemporain. Les designers comme Rei Kawabuko ou Martin Margiela sont des artistes, ils ont réellement créé quelque chose de différent. Bien sûr, ça a inspiré Raf et les autres designers. Aujourd'hui, les temps sont différents. Le streetwear est partout et la mode est devenue commerciale. Ce serait cool de voir des trucs dingues comme ceux d'Alexander McQueen. Les collections de Rei Kawabuko sont toujours incroyables ses vêtements sont des ?"uvres d'art. je pense comme Raf qu'elle veut nous faire comprendre à quel point la contradiction peut être moteur de création.

Tu comparais la robe Chanel à un sweat Supreme tout à l'heure. La hype a détrôné la qualité aujourd'hui.
C'est vrai. La qualité et l'émotion étaient les deux choses les plus importantes dans le passé. Aujourd'hui, c'est une affaire d'images et de vision. Les gens se foutent du tissu ou de la composition. S'ils veulent quelque chose, les gens l'achèteront. Peu importe comment ça leur va, c'est l'image qu'on reflète qui compte.

Tu as décidé de vivre et travailler à Moscou. Tu aimerais vivre autre part dans le monde ?
Aucune raison de partir. Les gens bougent parce qu'ils veulent découvrir un pays ou qu'ils ont peur de rater quelque chose. Ce n'est pas mon cas. Je veux travailler et vivre à Moscou. Je suis inspiré ici, j'ai tout ce dont j'ai besoin ici. Je sais ce qu'il se passe dans le monde. là où on vit ne détermine plus grand chose aujourd'hui. Il y a internet ou Instagram partout - tu peux même vivre dans la forêt et y travailler sans que ça pose le moindre problème.

Penses-tu qu'il y ait des similarités entre Berlin et Moscou ?
Berlin et Moscou ont plein de points communs : en termes d'architecture, de scène artistique - ces deux viles partagent une esthétique commune. Mais l'état d'esprit moscovite me déplait. Tout est question d'argent et de pouvoir. À Berlin, c'est l'opposé.

Ce genre de constat peut être motivant non ? Il pousse au changement…
Oui. Mais les russes en règle générale sont très entiers. On rit, on déteste ou on aime les choses parce que l'on croit aux choses. Le concept de contradictions internes nous est complètement étranger. Les choses sont comme elles sont, et la vie est imprévisible. C'est pour ça que j'aime rester là. L'imprévisibilité du monde rend les choses excitantes et créer un changement constant.

@gosharubchinskiy

Credits


Texte : Tim Neugebauer
Photographie : Gosha Rubchinskiy