photography paolo roversi

anti, l'album bizarre et triste dont le monde avait besoin en 2016

Rihanna a mis du temps à sortir son huitième album et les critiques n'ont pas toujours été tendres. Mais pour nous, ANTI est aussi inattendu que réussi. La bande son parfaite d'une année intense, déprimée et déroutante.

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déc. 30 2016, 10:55am

photography paolo roversi

Dans la deuxième moitié de son album ANTI, Rihanna fait une embardée soudaine vers le psychédélique : elle reprend les six minutes de la chanson « New Person, Same Old Mistakes » de Tame Impala, sans modifier la production originale du groupe australien. De toutes les surprises que nous a réservé le joyeux désordre d'ANTI, celle-ci est certainement la plus déroutante. Rihanna nous a teasé cet album pendant 3 ans…et on se retrouve avec du karaoké ?

Une réaction qui faisait consensus au lendemain de la sortie (tout aussi soudaine) d'ANTI. Certains étaient confus, d'autres déçus. Depuis son premier album en 2005, les opus de Rihanna se sont égrainés de manière quasi annuelle, chacun d'entre eux nous offrant au moins un hit universel depuis Good Girl Gone Bad en 2007. Et si cette productivité a maintenu la star aux premiers rangs de la pop culture, elle a aussi joué contre elle - l'abondance de son travail a transformé sa musique en un tout parfois incohérent.

Du coup, quand Rihanna a quitté les ondes radio après son septième album, Unapologetic (2012), on était en droit de s'attendre à quelque chose d'énorme pour la huitième fournée. Puis est arrivé l'hymne « Bitch Better Have My Money, » et le patriote « American Oxygen ». Mais voilà, aucune de ces chansons n'a atteint les sommets habituellement réservés aux singles de Rihanna. Elles ont été mises de côté.

Peut-être que toutes ces fausses alertes ont rendu les fans cyniques. Ou peut-être que la cryptique campagne Samsung lui a enlevé tout ce qui restait d'authenticité à cet album. En tout cas, quand ANTI a brusquement fui, le 28 janvier, rien n'avait l'air officiel, et encore moins fini. La plupart des meilleures chansons étaient des interludes de 2 minutes, le plus long morceau était une reprise de 6 minutes, et à part « Work », aucun titre ne semblait prêt pour un passage immédiat en radio. Rihanna a même offert son album, au début, déformant encore un peu plus sa valeur au passage - pourquoi un disque pop au budget tel est-il manié comme une mixtape ? Et au-delà de ça, avec un titre d'album comme ANTI, contre quoi Rihanna se positionnait-elle ?

Une semaine plus tard, Beyoncé lâchait son flamboyant Formation, détournant toutes les conversations de l'élan confus de Rihanna. Mais les semaines qui ont suivi, « Work » a tranquillement fait son chemin dans les chartes, s'accrochant au top pendant 9 semaines. Et dans un retournement de situation inattendu, alors que 2016 se clôt, ANTI prend la tête de nombreux « best of 2016 » publiés par les mêmes titres médiatiques qui critiquaient vivement l'album à sa sortie. « L'album sur lequel je me suis le plus trompé après une seule écoute est ANTI, » écrivait Larry Fitzmaurice de Vice sur Twitter. « J'ai pensé qu'il était nul après une écoute. Je l'ai écouté 600 fois depuis. »

En surface, ANTI semble manquer d'une certaine structure exigée, attendue. Et pourtant, son intention ne cesse de se clarifier avec le temps. La narration d'ANTI est profonde, et comme le texte en braille imprimé sur sa pochette, son décryptage prend du temps. Rihanna ouvre le bal avec « Consideration », un hit de cour d'école qui va puiser dans les éclats les plus farouches de Lauryn Hill. « Please give my reflection a break from the pain it's feeling now, » y débite-t-elle. Rihanna peut bien réinventer son esthétique, elle reste pour nous cette pote badass et stoner qui garde une apparence parfaite malgré ses déboires émotionnels. L'une des plus belles photos du shooting de Paolo Roversi pour l'album montre Rihanna envoyer un texto avec nonchalance pendant qu'une pléthore de main s'agite et installe des extensions blond platine sur ses cheveux naturels - on y sent l'intrusion, reflet d'un marché qui pousse à la construction et la perversion des artistes. L'album en lui-même, physique, ne présente aucune photo de Rihanna, comme pour insister sur le fait que son gospel est une entité séparée de son image.

Alors comment fait-elle pour gérer ce degré d'attentes, à la fois interne et externe ? En s'envolant au-dessus du monde avec le soyeux interlude « James Joint », dont le placement dans la tracklist n'est pas dû au hasard. La chanson est à la fois le répit de Rihanna, qui se remet de la gravité politique de « Consideration », et aussi l'objectif brouillé à travers lequel l'auditeur se doit d'appréhender la suite d'ANTI. Quelle que soit la teneur du reste des paroles de Rihanna, elles seront trempées d'un lourd nuage de marijuana, noyées dans un flot de conscience éthéré, le rêve d'une nuit avec notre chanteuse préférée. Et les cieux de Rihanna commencent au sommet de la puissante ballade « Kiss It Better », claire référence à Prince, qui s'élève en riffs et synthés. Si la désobéissance a toujours été sa marque de fabrique, Rihanna n'a jamais été aussi convaincante que lorsqu'elle s'écrie : « Man, fuck your pride. »

À partir de là, c'est l'escalade de la colère. Elle tord son patois de la Barbade sur le single dancehall obligatoire, « Work », avec lequel elle se réclame d'une sonorité insulaire (largement réappropriée pr d'autres artistes en 2016) en plus de claquer la porte au nez de l'habituel Drake pleureur. Après un tel effort, viennent les fouets de « Desperado », la frustration de « Woo » et une réflexion sur sa valeur avec « Needed Me ». Comme pour prouver quelque chose à son être cher découragé, « Yeah I Said It » prend la forme d'un booty call à l'attention d'une tierce personne anonyme. Avec « Same Ol' Mistakes », elle s'allume un nouveau joint et se laisse emmener par son morceau préféré de Tame Impala, insistant sur le fait que, si nous aimons faire nôtre sa musique, elle peut en faire de même. Dans le contexte d'ANTI, la chanson paraît comme une illusion savamment orchestrée : « I know that you think it's fake. Maybe fake's what I like. »

ANTI se termine sur un trio de classiques soul, chacun enveloppé d'une profonde tristesse. Dans « Love on the Brain », elle est « beat black and blue » pour devenir l'objet de l'affection de son amant. « Higher » est peut-être la caractérisation la plus juste du désespoir moderne, une supplication déchirante pour une personne que les drogues ne satisfont plus. En arrivant à « Close to You », on est convaincus qu'ANTI se fermera sur un happy ending, d'une manière ou d'une autre. L'album n'en est que plus humain. À une époque où les auditeurs ne demandent à la pop que de la gratification instantanée, des visuels somptueux et des messages politiques sous-jacents, Rihanna ne nous a rien offert de tout cela. À la place, elle nous fait le cadeau de quelque chose de bien plus précieux : elle nous a tracé les grandes lignes de la personnalité publique que nous avons participé à construire, et des ombres qui vont avec. En dépit de ses lacunes initiales, ANTI est un superbe testament ; l'album sur lequel on reviendra pour savoir ce que c'était, être triste en 2016.

Credits


Texte Salvatore Maicki
Photographie Paolo Roversi [i-D The Music Issue]