moonlight, le film dont la communauté noire queer a besoin

Ce récit initiatique qui suit l'évolution identitaire d'un jeune noir gay dans le ghetto de Miami est un pas de géant pour le cinéma afro-américain et LGBT. Un croisement de cultures rarement vu à l'écran - un film important.

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nov. 2 2016, 11:10am

Le livre Historical Dictionary of African American Cinema est un guide exhaustif des films de Spike Lee, de la Blaxploitation, de toutes les comédies de Barber Shop américaines et de leurs nombreuses suites. Il est donc l'ouvrage indispensable si vous voulez découvrir et analyser des films comme Juwanna Down dans lequel un basketteur prêt à devenir basketteuse pour continuer la compétition. Et si vous avez besoin d'un argument supplémentaire pour vous jeter sur Juwanna Down, sachez que la copine du sportif y est jouée par Lil' Kim.

Ce dictionnaire historique est l'équivalent d'un « Cinéma Noir pour les Nuls »et s'articule autour d'une liste alphabétique de tous les films qui ont changé ou questionné la perception de la culture afro-américaine ; et tous ceux qui sont passés à la trappe. Le bouquin les exhume après des décennies de relégation, d'invisibilité et de manque de représentation à l'écran. L'histoire du cinéma LGBT est assez similaire. Les personnages et sujets queer ont longtemps été absents du circuit mainstream, quand ils n'étaient pas traités de manière totalement stéréotypée. Le livre The Celluloid Closet (et son adaptation à l'écran) décrit parfaitement l'évolution d'Hollywood à l'égard de ces thématiques.

À part une affinité partagée pour les rôles de dindon de la farce ou du monstre dans le placard, les personnages noirs et LGBT ne se croisent que rarement au cinéma. Dans ce A à Z du cinéma afro-américain, les personnages et thèmes LGBT brillent par leur absence. Et l'inverse est toute aussi vrai : le cinéma LGBT n'a que rarement donné dans la diversité et s'est trop souvent cantonné à un point de vue masculin, gay, blanc.

Et quand ils se croisaient, c'était parfois pour le pire. Lorsque les réalisateurs afro-américains ont trouvé le moyen de faire du cinéma noir pour les noirs avec la Blaxploitation des années 1970, les personnages queer y furent abondants, mais généralement dans le rôle du bouffon de service ou du méchant. Des rôles déjà bien trop familiers pour ces acteurs noirs qui personnifiaient la plupart du temps à l'écran les peurs d'une Amérique blanche.

Plus tard, dans les années 1980, le cinéma New Black parviendra à renverser les stéréotypes noirs, sans pour autant avancer sur les préjugés persistants à l'égard des communautés LGBT. Dans l'un des films les plus marquants et plus connus de cette période, House Party (1990), de nombreux clichés sur les noirs étaient désamorcés (l'autorité parentale, les conditions de vies, le quotidien des ados noirs), mais l'apparition d'une cellule de police dans la narration restait prétexte à quelques vannes grinçantes sur le Sida et les homosexuels.

Le cinéma noir a rarement traité l'homosexualité de manière frontale. Les exceptions comme Brother to Brother (2004) ou Pariah (2011) ont eu du succès dans les festivals, mais pas au-delà. Le documentaire s'est avéré être un domaine adapté à l'exploration de l'identité noire et gay, notamment via l'excellent Paris is Burning. Et dans Tongues Untied (1988), le documentariste gay Marlon Riggs s'est concentré sur son identité pour « …casser le silence brutal autour des différences sexuelles et raciales. »

Le silence qui règne au cinéma sur l'identité afro-américaine LGBT prouve que le sujet est encore un tabou difficile à briser. Et c'est peut-être en cela que Moonlight - le récit initiatique d'un jeune noir gay - est aussi fascinant.

Moonlight raconte l'histoire de Chiron, un jeune noir des cités de Miami. On le rencontre alors qu'il n'est encore qu'un jeune garçon, surnommé « Little ». Sa mère est accro au crack, et lui trouve son sanctuaire en la compagnie du dealer local, Juan, qui offre au gamin le gîte et le couvert ; une échappatoire. Dans une scène très forte, Chiron, assis à table avec sa copine Teresa, demande à Juan ce que veut dire « faggot ». On sait dans la seconde que la réponse de cette figure paternelle façonnera le futur de l'enfant.

Le film se divise en trois parties qui suivent Chiron dans des moments de vie charnières. Le scénariste et réalisateur Barry Jenkins, natif de Miami, raconte les expériences qui modèlent l'identité de Chiron et tracent son destin. On le retrouve adolescent, malmené dans son lycée, joué ici par Ashton Sanders. Trois acteurs différents endossent le rôle de Chiron, mais tous portent à merveille le poids de sa différence. Le troisième chapitre de Moonlight suit le Chiron adulte (joué par Trevante Rhodes), un jeune homme à l'émotion confinée.

Moonlight s'impose comme un titre incontournable alors que le cinéma entame sa saison des récompenses. Le film a pris la tête des nominations aux Gotham Awards, indice d'une potentielle gloire aux Oscars. Les critiques sont dithyrambiques et pendant sa première semaine aux États-Unis, le film a dégagé près de 500 000 $. Un « énorme succès indépendant, » selon Forbes, pour un film sans acteurs ou réalisateur de renom.

C'est aussi un moment crucial pour l'identité queer noire, dans un paysage cinématographique qui ne traite jamais de ce genre de sujets. « Je ne sais toujours pas comment Jenkins a réussi à faire passer ce film, » écrivait Hilton Als pour le New Yorker. « Mais il l'a fait. Et ça change tout. »

Dans l'introduction de Historical Dictionary of African American Cinema publié en 2015, Jon Woronoff affirmait que presque tous les sujets étaient représentés dans le cinéma noir. Presque. Ce dictionnaire à désormais besoin d'une mise à jour. Sur l'histoire du cinéma noir, il rajoutait : « Les Afro-Américains devaient d'abord se réapproprier leur propre imagerie cinématographique avant de la transformer en un objet de représentation et de beauté. » Avec ce portrait lucide d'une identité noire et gay, Moonlight y parvient avec brio. 

Moonlight sortira en France le 1er février 2017

Credits


Texte Colin Crummy