chronique au polaroid d'un jeune skateur de brooklyn

Le skateur Zoran Seda a photographié sa tribu du South Brooklyn au Polaroïd. i-D l'a rencontré pour parler glisse et amitié.

par Emily Manning
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17 Juin 2016, 10:56am

Le Red Hook Labs a toujours su attirer la crème des photographes du monde dans son quartier industriel du South Brooklyn. Cette année seulement, le studio/galerie a accueilli la première exposition de Jamie Hawkesworth, présenté six artistes africains des plus talentueux pour une expo de groupe, et organisé des rencontres éducatives avec Cass Bird et Edward Enninful, récemment distingué Commandeur de l'Ordre de L'Empire Britannique. Mais pour son exposition la plus récente, Red Hook Today, le Labs est resté local, en ouvrant ses portes à une jeune génération de photographes de Brooklyn, désireux de partager leurs histoires via fanzines auto édités et clichés personnels et intimes. Composé de travaux des centres éducatifs partenaires - South Brooklyn Community High School, Red Hook Initiative, Summit Academy Charter School et Red Hook Community Justice Center - Red Hook Today est une célébration dynamique de la jeunesse créative. 

Une des séries de l'expo a particulièrement attiré notre attention. Une collection de polaroïds pris par Zoran Uskokovic Seda, un skateur actuellement scolarisé dans un lycée alternatif de son quartier de naissance, South Brooklyn. Les clichés de Zoran composent une chronique énergique et spontanée de sa tribu, soudée - les potes avec qui il a toujours fait du skate en grandissant et dont il est toujours resté proche, malgré ses multiples déménagements et changements d'écoles. Bien plus qu'une documentation sur les styles des skateurs ou les spots de Brooklyn, les images de Zoran sont une véritable ode à ses amis de longue date. C'est durant des moments de pure et sauvage extase ou de contemplation apaisée qu'il les a immortalisés. 

Zoran a grandi à Caroll Gardens, où son oncle lui a appris le skate à 6, peut-être 7 ans. "Ça m'a épanoui," raconte-t-il au téléphone. "Ce qui est génial avec le skate, c'est que tu créés ta propre expérience et elle t'est unique. Mais cette expérience se nourrit de rencontres avec d'autres skateurs, de ce que tu copies de leur style, de ce qu'ils aiment que tu finis par faire tien. On se nourrit les uns des autres". Zoran a rencontré ses potes de collège à travers cette passion du skate, mais ses parents ont dû déménager vers le quartier plus résidentiel de Marine Park. Qui dit nouvelle maison dit nouvelle école. Ce sera James Madison, où il fera ses deux premières années de lycée. 

"
C'est une école assez énorme, et assez violente," 

se souvient Zoran. "Il y a tellement d'élèves que ça en devient compliqué de se lier aux autres, même aux profs. Ils ne vous connaissent pas, ne savent rien de vous." James Madison n'était pas une école faite pour Zoran. Quand il retourne à Caroll Gardens avec ses grands-parents, il est transféré dans un lycée alternatif local conçu pour aider les étudiants à acquérir leurs crédits manquants pour être diplômé à temps. "Dès le premier jour, tout le monde connaissait mon prénom. On m'a filé du matériel et des fournitures pour que je n'ai rien à débourser. Ce côté communautaire et solidaire est génial". Et c'est aussi ce qui l'a poussé à se lancer dans la création. 

Si Zoran a suivi un cours de photo, il admet bien volontiers ne pas avoir été très assidu et concentré en classe. Mais quand son frère - alors salarié de K&M Camera - lui achète un appareil photo Instax pour Noël, il commence à expérimenter les clichés instantanés. "Deux de mes potes travaillent dans une boutique de skate à laquelle je traîne depuis 8 ans. Quand l'un bosse, l'autre non, donc on n'est jamais vraiment tous ensemble, à part le vendredi soir. C'est généralement à ce moment-là que je brandis mon 'appareil." La boutique de skate est également propriétaire d'un entrepôt récemment transformer en un skatepark indoor - un autre haut-lieu récurrents des polaroïds de Zoran. Mais, prendre en photo des figures ou des situations mises en scène ne l'intéresse pas. "Ma fascination première, c'est les gens. J'adore le côté documentaire de la photo, le fait de capturer les gens au naturel."

Zoran a montré à sa prof de photo Bashira ses clichés. Elle l'a encouragé à s'engager dans le fanzine de l'école. Malgré sa dysgraphie - un trouble de l'exécution ou de l'acquisition de l'écriture - Zoran a écrit à la main quelques lignes pour accompagner les photos. "Je ne veux pas paraître (corny), mais voir les gens parcourir les photos et y réagir c'était vraiment cool". Ce sentiment positif a encore été amplifié alors que les polaroïds de Zoran ne cessaient d'attirer de plus en plus de visiteurs. "Je n'avais jamais eu cette sensation, quand les gens viennent te voir et te disent 'j'adore ce que tu fais, laisse-moi t'aider, te soutenir, m'en nourrir.'"

Zoran espère que ses photos véhiculent le même sentiment d'excitation et de solidarité. "J'aimerais que les gens retiennent de mes photos cette image forte de l'amitié. À cet âge, les amis deviennent une famille, surtout après les avoir connus depuis tant d'années." Et d'une certaine manière, ses polaroïds donnent l'impression d'un album photo familial : honnête, brut et pur, spontané et parsemé de moments de bonheur. 

"J'ai commencé la photo parce que je me sentais triste et déprimé, et que je voulais faire des choses répréhensibles, des choses que je ne devrais pas faire. La photo m'a donné quelque chose de positif à faire. Elle m'a fait me sentir mieux," explique Zoran. "Maintenant je suis fier de dire que je fais quelque chose de productif et de créatif, et j'encourage les gens à engager de nouveaux projets, de nouvelles idées. Je n'ai jamais rien fait de tel, c'est la première fois que je crée. Et tous les retours, l'expo au Labs, Bashira qui m'achète des pellicules parce qu'elle aime ce que je fais - c'est juste génial. Je suis heureux."

Credits


Texte Emily Manning
Photographie Zoran Seda