« girl », le film sur la danseuse transgenre qui va vous bouleverser

En mai dernier, le festival de Cannes découvrait « Girl », portrait poignant d'une ado transgenre réalisé par Lukas Dhont, réalisateur belge d'à peine 27 ans. Avant qu'il ne cumule louanges et récompenses, i-D l'avait rencontré.

par Marion Raynaud Lacroix
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21 Mai 2018, 9:32am

« - Quand je te regarde, je vois une fille» , lance, dans un regard empli de bienveillance, un homme d'une quarantaine d'années. « - Moi, je vois un garçon » lui répond une jeune fille.
Tirée du film Girl - présenté à Cannes dans la section Un Certain Regard, auréolé de la Caméra d’Or et de la Queer Palm - cette conversation confronte un père à sa fille de 15 ans, Lara, née dans un corps assigné garçon. Dans cette histoire superposant le conflit de genre au vertige de l’adolescence, le combat identitaire ne se joue donc pas vraiment au sein du cercle familial. Protecteur et rassurant, le père (Arieh Worthalter) accompagne sa fille dans les démarches pour aller au bout de sa transition. Il cherche à la rassurer et à comprendre ce qui pourrait échapper à l'entendement : comment aider son enfant à être elle-même quand elle ne se reconnaît pas dans le corps dont elle a hérité ? Volontaire et obstinée, Lara rêve de devenir danseuse étoile. Mais son ambition a un prix : pour atteindre son rêve, elle doit contraindre son corps plus que les autres, le plier à la discipline des pointes et contenir tout ce qui lui résiste de masculin. Interprétée par Viktor Polster, danseur de 16 ans tout en grâce et en retenue récompensé par un prix d'interprétation, Lara appartient à une nouvelle garde de personnages LGBTQ, donnant à voir une trajectoire complexe, douloureuse mais emplie d'un immense d'espoir. Premier long-métrage de Lukas Dhont, réalisateur belge de 27 ans, Girl porte à l'écran le combat d'une adolescente pour faire accepter ce qu'elle rêve d'être : une danseuse mais aussi et surtout, une jeune femme. À Cannes en mai dernier, i-D l'avait rencontré.

Comment vis-tu le fait de présenter ton premier film à Cannes ?
C’est beaucoup de plaisir, une vraie victoire après 4 ans de travail passionné. Les réactions sont très émouvantes, les spectateurs considèrent Lara comme un véritable personnage. Et c’est pour moi toute la force du cinéma : faire ressentir et comprendre des choses que les gens ne saisissaient peut-être pas aussi bien avant.

Comment t'est venue l'idée de ce film ?
En 2009, dans un journal belge, j'ai lu un article qui parlait d’une jeune fille née dans un corps de garçon cherchant à devenir danseuse étoile. Je trouvais la contradiction de ce personnage extrêmement belle : d'un côté, elle choisit une discipline dans laquelle elle devait travailler avec son corps, la danse classique. De l’autre, elle était dans un processus de transformation qui pouvait lui inspirer une certaine aversion pour son corps – cette contradiction me semblait très intéressante. Pour moi, la danseuse étoile est un symbole de féminité exacerbée. Elle me permettait d’insister sur ce conflit éternel, que je pouvais traduire formellement à travers la danse.

Qu'avais-tu envie de provoquer chez le spectateur ?
Lara est un personnage transgenre mais pour moi, elle est beaucoup plus que ça. C'est une adolescente, une enfant, une danseuse. Je voulais montrer un personnage qui défie les formes classiques de la masculinité et féminité, montrer quelqu'un qui choisit sa propre identité avant de se soucier des normes. Cela en faisait un personnage très courageux. Je pense que dans nos sociétés, le corps et le genre sont liés. À la naissance, tu es catégorisé garçon ou fille. Pour certaines personnes, ce schéma fonctionne sans problème mais pour d'autres, il ne fonctionne pas. Je voulais montrer cette incapacité à lier le corps et le genre. Proposer une expérience très physique.

C’est une expérience physique mais très douce aussi.
Oui, je voulais faire un film dans lequel il y ait beaucoup d'amour. Au lieu d’en faire des obstacles, j'avais envie que les personnages secondaires puissent être de véritables soutiens pour Lara.

Lara aspire à devenir une femme mais entre son petit frère et son père, elle est exclusivement entourée d’hommes. Pourquoi as-tu décidé de faire disparaître sa mère du récit ?
C'était un vrai choix dramaturgique qui permettait à Lara de prendre le rôle de cette mère au sein de la famille - pas seulement avec son petit frère, mais aussi avec son père. Cela créait une vraie dynamique entre elle et son père, plus forte que si la mère avait été au milieu. Je trouve très beau que ce trio d'hommes parle de féminité et de douceur. Il me semble que ça montre que la féminité et la masculinité cohabitent en chacun de nous et que beaucoup de gens ne s'autorisent pas à ressentir cette dualité. C'est sans doute le message le plus important du film : autorisons-nous à ressentir le féminin et le masculin qui vivent en nous.

La pratique de la danse est plus valorisée chez les filles que chez les garçons, n’est-ce pas un endroit qui renforce les assignations de genre ?
Si, c’est presque contradictoire parce que la danse est un endroit où les genres sont très ouverts à cette fluidité entre masculin et féminin. Et en même temps, c'est une discipline très codifiée par rapport au genre : les femmes dansent sur pointes et les hommes sont leurs partenaires. Il y a une dimension de conte de fées dans la danse, en particulier dans le ballet classique. Il me semblait important de l'utiliser parce que dans les fairy tales, il y a toujours cette définition très classique de ce qu’est une femme et ce qu’est un homme. Girl, c’est l’histoire d’un personnage biologiquement garçon qui essaie de prendre le rôle d'une femme. Je trouvais ça très beau et très émouvant.

Lara lutte contre son corps, mais elle aussi en conflit par rapport au monde des adultes, et se sent très isolée. Au-delà d'un film sur la transidentité, Girl n'est-il pas avant tout un film sur l'adolescence ?
À l'adolescence, le corps se transforme, on commence à comprendre ce qu’est son corps et le corps de quelqu'un d'autre. Et c’est vrai que pour moi, avant d’être une transgenre, Lara est d’abord une adolescente. Elle entretient une relation complexe à son corps, qui n'a rien de spécifique avec le fait d'être transgenre : nous avons tous un rapport particulier au corps, surtout à cet âge-là. Elle veut que sa transformation advienne le plus vite possible, elle est en plein dans cette période de l'adolescence où tout se joue dans l'urgence. J'ai toujours vu Lara comme Icare, qui veut voler jusqu'au soleil, se brûle et tombe. Avec son père qui reste là. Le scénario est très proche de cette histoire, c’est pourquoi je ne voulais pas m'arrêter au conflit trans : je voulais parler d'adolescence, d'identité et ne pas me restreindre à la question du genre.

De plus en plus de films s’éloignent des représentations douloureuses traditionnellement associées aux personnages LGBTQ. As-tu le sentiment d’appartenir à une nouvelle génération de cinéastes prêts à aborder ces questions de manière plus positive ?
Oui, je pense que nous sommes désormais prêts à parler des personnages LGBTQ sans les mettre dans un monde qui réagit négativement, de les traiter avant comme des humains avant et d’évoquer leur sexualité ensuite. Quand j'ai vu Call me by your name, ce qui m'a énormément touché, c'est que le film parle d'amour, de ce premier amour avant toute chose. Le fait qu'il s'agisse de deux hommes est totalement secondaire : c'est un aspect de l'histoire mais ça n'a rien de primordial. Alors oui, je veux bien m’inscrire dans cette lignée de réalisateurs prêts à montrer des personnages LGBTQ d'une nouvelle manière.

Que peut-on te souhaiter de plus, après le succès de cette présentation au festival ?
C’est déjà tellement de plaisir ! Ce que j’espère, c’est qu'après le festival, le film continuera à toucher du monde. Et s’il peut juste amener à réfléchir quelques spectateurs qui ne comprenaient pas encore des personnes comme Lara, ce sera une vraie victoire.

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