des skateurs aux manifestants, yann garin filme l'agitation de la place de la république

Les skateurs, les réfugiés, Nuit Debout, les danseurs et les charmeurs de serpents. Le skateur professionnel Yann Garin filme les tribus de la place de la République à la façon d'un ethnologue.

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mai 25 2018, 10:28am

Skateur professionnel connu de la scène française depuis presque vingt ans, Yann Garin en est devenu l'un de ses influenceurs les plus courus. La botte secrète de cette semi-reconversion ? Les vidéos qu'il poste sur son compte Instagram aux 15 000 abonnés. Skate, SDF, manifs, fashionistas, migrants, bastons : sans se vanter d'avoir inventé la poudre, Yann a appliqué avec une abnégation sans faille les techniques vernaculaires de la photographie de rue au skate parisien en général et à la faune qui gravite autour des skateurs de République en particulier. Rencontre avec un skateur qui a su se muer en ethnologue improvisé.

Quand et pourquoi as-tu commencé à poster tes petits montages autour de République sur Insta ?

Quand j’ai eu l'iPhone 4s avec le slomo 60/sec (avant que l’OS5 ne le fasse disparaître), je filmais souvent mes sessions avec Karl Salah, Lionel Dominoni et le crew des Bloby's. Je les postais sur Youtube ou Facebook, puis est arrivé Instagram et les fameuses 15 secondes de vidéo. À la même période la place de la République venait d’être réaménagée. Je m'étais entraîné au format court sur Vine qui n'autorisait que des vidéos de 6 secondes. Ça donnait des micro-édits à la Snatch quand le mec décolle pour aller a Londres. République, c'était un peu par hasard : j’habite À Belleville et le premier arrêt après la descente c’est Répu, donc j'y suis assez souvent... C’était plutôt quand j’avais pas la motive de skater (je suis plus tout jeune), au lieu de m’emmerder à rien faire, je filmais les plus motivés ! C'est devenu un réflexe – shooter les farfelus de la place, les camions tagués, l’ambiance tout court du moment présent.

Quelle a été le premier de tes montages à faire beaucoup de vues Insta ? Y a-t-il eu un avant et un après telle ou telle vidéo?

Oui, je me souviens bien, c'est un montage avec des petits en roue arrière sur la place, un clin d’oeil à Yanis Dadoum qui, lui, filmait des mecs à moto sur du gros son genre Baltimore mais dans le 93 – un peu comme le clip de Mafia K’1 Fry Pour Ceux.

Au fil des ans, quels sont tes favoris, et pourquoi?

J’aime beaucoup la fille qui pousse en slomo sur la place et ça finit en powerslide, il y a un côté innocent et glamour :

Plus récemment un édit avec Deedz (Didrick Galasso), un Norvégien qui skate sous la pluie à République alors qu’on sait tous que la flotte c'est le pire ennemi du skater :

Mais il y en a tellement que j’aime ! L’édit à Marseille au Cours Julien, j'ai passé à peine une heure sur ce spot et ça m'a suffi pour monter un édit avec plein de gens bizarres :

Outre le skate, tes montages ont aussi l'intérêt de documenter toute une « faune » parisienne – le sirop de la rue. Pourquoi filmer ces à-côtés ?

La plupart du temps c'est de l’impro, quand on filme du skate, les tricks ne marchent pas forcément du premier coup, tu peux rester quelques heures sur le même spot et souvent il se passe des choses… Le tout c'est d’avoir le réflexe de les shooter.

Y a-t-il des gens ou des artistes qui t'ont inspiré pour ce projet ?

Je n’ai pas beaucoup de références artistiques et je pense que ce n’est pas plus mal pour ne pas copier ou s’inspirer. Mais en ayant commencé le skate en 1989, j'ai maté des tonnes de vidéos en VHS puis en DVD puis en HD. Forcément le filming du skate m’est venu naturellement. À l’exception du fisheye, très répandu dans les vidéos de skate : je trouvais que ça ne marchait pas sur iPhone alors j’ai préféré m'adapter sans. Très modestement, j’ai essayé de copier le genre de travelling que le vidéaste de skate Fred Mortagne a rendu célèbre.

Les vidéos de skate comportent de plus en plus de moments consacrés à la rue, on filme le hors-champ du skate, comme par exemple dans les films de Bill Strobeck pour Supreme ( Cherry, Pussy Gangster) ou les vidéos GX 1000…

On est certainement de la même génération, c'est sûr qu'ils sont influents mais je n'ai pas la prétention de faire la même chose. Moi, c'est du croquis très brut avec beaucoup de fautes de filming et j’essaie d’intégrer un maximum de potes dans mes vidéos. Après, j’essaie de démontrer qu’il n'y a pas qu’aux States qu’il y a des freaks !

Au fil des mois apparaissent dans tes vidéos des personnages récurrents de Répu. Qui sont les plus mythiques ?

Il y a « Birdman », le clochard qui nourrit les pigeons tous les jours, ou celui qui tire des tonnes de meubles/cartons/boîtes tous les jours avec un système de cordes, genre street-muscu mais évidemment je pense qu'il n'a pas vraiment le choix, ou les sans-papiers qui sont sur la place été comme hiver, malheureusement. Sinon, le famous crew 311, la nouvelle génération de skaters, qui squattent toujours le même banc près du bar. Ils sont là depuis que la place a été réaménagée, 365 jours/an.

Quel est le moment le plus fou que tu aies pu filmer ?

La manifestation des prostituées transgenres mélangée au Hare Krishna mélangée à une manif pour le soutien de la Palestine pendant un contest de skate organisé sur la place ! Mais j'en ai loupé hélas plein : quand Filkenkraut s’est fait sortir de la place par des Mélenchonistes de nuit debout, ou quand le bar a brûlé, ou quand les CRS ont gazé toute la place... Je dois louper 90% de ce que je vois !

Tu as toujours des choix musicaux très intéressants – soit super pointus, soit très drôles…

Tous les sons que j’utilise je les kiffe ! Kitsch ou pointus, ils sont choisis par rapport aux images que j’ai obtenues dans la journée, ou vice versa. Parmi quelques favoris : Kohh Paris, Doc Gyneco « Dans Ma Rue », Niska « Salé », Alpha Blondy « Brigadier Sabari » ou Higher Brothers x Famous Dex « Made in China ».

En documentant une certaine vie parisienne sur une période de temps, penses-tu faire œuvre de travail ethnographique ?

Je cumule et stocke tout ce que je filme, j'ai pris conscience que ça pouvait être ethnographique effectivement. Je ne sais pas encore si un documentaire ou un projet vidéo de longue durée est envisageable mais j’y pense beaucoup.

Ton succès influence-t-il ta façon de penser tes vidéos ou d'y réfléchir plus professionnellement ?

Jusqu'à présent, je monte à la chaîne sans rien calculer. Parfois je suis fier d'un montage et ça ne marche pas (en termes de vues) et d'autres fois ça va buzzer alors que le montage m’a pris 15 minutes. C'est très aléatoire, mais je ne structure pas vraiment, je fais avec ce que j’ai et j’essaie de trouver une trame en enchaînant les images. Avec le temps j’ai ma petite recette secrète et ça devient très facile...

Ton succès sur Instagram t'a permis d'enchaîner les projets, non ?

Fin 2016, j’ai été démarché par la boîte de pub Aimko pour faire un mur de 12 écrans avec 12 boucles de 15 secondes de mes images pour l'inauguration d’un shop Adidas qui avait pour thème Paris. Ensuite s’est enchaîné un projet avec Viceland TV pour promouvoir la compétition « King of the Road » du magazine américain Thrasher sur leur chaîne et pour lequel j’ai réalisé des édits dans plusieurs villes de France. Je fais également des édits pour mon employeur et sponsor Nozbone skateshop. Enfin, Nike SB, qui m’aidait depuis quelques années en dotations, a commencé à m’embaucher pour divers événements marketing et autres projets vidéos, ce qui m’a permis de côtoyer certaines idoles...

Si les téléphones n'avaient pas filmé, aurais-tu fait la même chose en trimballant une caméra partout avec toi ?

Non, probablement pas ! C’est justement ce côté pratique d’avoir tout dans la poche, la caméra, le logiciel de montage, la musique et l’application pour le diffuser sur le web qui m’a poussé naturellement à le faire.

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