et si la pop des années 2000 était une anomalie de l'histoire ?

Être une popstar entre 2002 et 2009 n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Alors qu’est-ce qui a changé ? Quel avenir pour les célébrités de l’époque qui veulent revenir aux sommets du top 50 ?

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sept. 29 2017, 9:13am

Le 22 septembre, Fergie sortait (enfin) Double Dutchess, la suite d'un premier album sorti en 2006 qui demeure l'une des plus belles reliques de la scène pop des années 2000. On ne parlera d'aucun de ces deux albums, parce que même s'il sont à l'origine de tubes comme « Big Girls Don't Cry », « London Bridge » (!) ou « Glamourous », Fergie reste une figure pop assez mineure ; un plaisir coupable en solo, et la chanteuse d'un groupe, les Black Eyed Peas, lui aussi silencieux depuis dix ans. Et finalement, c'est dans cet esprit - celui du plaisir fugace - que l'on considère toutes les artistes femmes qui ont rempli le top 50 des années 2000 : les Pussycat Dolls, Paris Hilton, Christina Milian et même Lindsay Lohan (dont la carrière est en fait plus « fournie » qu'on la décrit habituellement). Mais même si la pop des années 2000 est synonyme d'excès, d'exhibitionnisme et de rude compétition, il faut lui reconnaître un mérite: celui d'avoir posé les bases des charts actuels.

Entre 2002 et 2009, la musique pop se différencie radicalement de celle d'aujourd'hui. Elle tend déjà vers l'immatériel, et donc vers le remplacement permanent, grâce aux streams et au téléchargement illégal. Elle utilise le sexe comme ressort principal (coucou Christina Aiguilera et Stripped), et se propose comme une alternative raisonnable pour les célébrités en quête d'épanouissement et d'élargissement créatif. Pour que Nicole Scherzinger commence à enchaîner les hits, il a fallu qu'elle joigne ses forces à celles du groupe burlesque The Pussycat Dolls. Et ce sont les bandes-son de Freaky Friday et Confessions of a Teenage Drama Queen qui ont rendu possible le single « Rumors » de Lindsay Lohan. Dans le même registre, Paris Hilton a enregistré « Stars Are Blind » tout simplement parce qu'elle le pouvait et le voulait. Et franchement, c'était pas si mal.

Les années 2000 sont une invraisemblable anomalie dans l'histoire de la pop. Après qu'internet ait fait naître une nouvelle manière de consommer la culture dans les années 1990 (on n'oubliera jamais le premier morceau qu'on a téléchargé), les années 2000 ont eu raison de l'aura de mystère entourant nos idôles. Les tabloïds et les blogs commençaient déjà à suivre les stars à la trace, à repérer leurs jeux et mensonges, mais la couverture médiatique n'était pas aussi instantanée et dramatique qu'aujourd'hui, parce qu'il n'y avait pas encore de communication directe entre les stars et leurs fans – en l'absence de médiums comme Twitter ou Facebook. Les artistes pouvaient donc être rangés dans des stéréotypes, affublés d'étiquettes dont on connaissait le succès, sans qu'on leur pose trop de questions pour différencier le vrai du faux. À l'inverse, les années 1990 restaient imprégnées d'un sens unique de l'expérimentation, de la rébellion et du défi constant face à l'industrie musicale.

« Petit à petit, les pop stars ont trouvé l'espace pour grandir, s'identifier, s'épanouir, changer, s'ouvrir et révéler qui elles étaient vraiment. Alors que dans les années 2000, elles de disposaient pas de ce luxe. »

Bien sûr, au moment où Britney Spears tombe en dépression en 2007, notre approche des pop stars évolue encore un peu. Les réseaux sociaux permettent alors une couverture constante, un flot de commentaires grandissant et petit à petit, la barrière érigée entre les stars et le reste du monde s'effondre. En 2009, les célébrités sont déjà plus accessibles et le mystère finit par complètement disparaître. On découvre que oui, les stars sont comme nous : complexes, imparfaites et qu'elles ne savent pas toujours où elles vont ni pourquoi.

Tout ce que les pop stars d'aujourd'hui assument pleinement. Le groupe Fifth Harmony utilise sa musique pour célébrer la conscience de soi et la sexualité. Demi Lovato et Selena Gomez ont utilisé leur carrière Disney pour se muer en stars de la pop, et les derniers singles de Miley Cyrus sont plus qu'explicites sur son histoire d'amour avec Liam Hemsworth et la séparation qui a suivi. Et cet été, Paris Hilton nous a teasé un nouveau single, « Summer Reign » (on a été excités un moment, juste avant de se souvenir qu'elle soutenait activement Trump). Petit à petit, les pop stars ont trouvé l'espace pour grandir, s'identifier, s'épanouir, changer, s'ouvrir et révéler qui elles étaient vraiment. Alors que dans les années 2000, elles de disposaient pas de ce luxe.

Si Fergie s'est ouverte assez rapidement sur son passé d'addict, il a fallu plusieurs années à Scherzinger pour parler des troubles alimentaires qu'elle connaissait à l'époque des Pussycat Dolls. Et ce silence n'était pas innocent, il résultait de ce que nous attendions tous des pop stars il y a dix ans de ça. Sur son titre « Confessions of a Broken Heart », Lindsay Lohan racontait plutôt explicitement la relation compliquée qu'elle a eue avec son père, mais elle n'en a parlé clairement que cette année, dans une interview. Ashlee Simpson, l'anti-pop star punk (mais quand même très pop star ) a attendu de se marier et d'avoir un enfant pour se livrer sur sa vie personnelle, alors qu'elle a passé bonne partie de la décennie 2000 dans une télé-réalité où elle se débattait avec son corps, sa célébrité et sa famille. En gros, pour les artistes arrivés avant que les réseaux sociaux n'encouragent (et ne récompensent) la transparence, la vulnérabilité n'était pas une option. Aujourd'hui, elle est presque un pré-requis.

Ça fait longtemps que les tabloïds présentent les stars comme des personnes ordinaires pour que l'on puisse se reconnaître en elles, mais l'arrivée de Twitter, Instagram et Snapchat a fini de le prouver: les stars sont des personnes comme nous. Et nous adorons ça. Les stars vivent encore dans leur bulle, mais elles nous offrent désormais une ligne directe pour leurs pensées, leurs sentiments, leurs luttes et faiblesses. Jamais nous ne nous étions sentis aussi profondément connectés à elles. Ajoutez à cela l'évolution culturelle qui pousse les gens à s'ouvrir de plus en plus sur leur sexualité, leur identité de genre, leur santé mentale : la pop star d'aujourd'hui est une personnalité qui se doit d'être en contrôle de son récit et qui le partage avec nous tous.

« Ça fait longtemps que les tabloïds présentent les stars comme des personnes ordinaires pour que l'on puisse se reconnaître en elles, mais l'arrivée de Twitter, Instagram et Snapchat a fini de le prouver: les stars sont des personnes comme nous. »

On est à des années-lumière des années 2000, l'époque où les magazines people (et TMZ) faisaient leur beurre en se délectant des tragédies des célébrités. Pendant longtemps, à cause de cette couverture médiatique colossale, on a voulu que les stars nous ressemblent. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on veut que les stars soient différentes de nous, pour qu'on puisse s'évader en plongeant dans leurs problèmes sans faire trop de parallèles avec les nôtres. Avant l'avènement des débats sur la santé mentale et les nouvelles frontières de l'intime, les tabloïds avançaient en se nourrissant et en dissertant sur tout ce que Fergie, Scherzinger, Lohan ou même Madonna voulaient bien leur laisser entrevoir, ou en allant fouiller dans ce qu'elles essayaient de cacher.

La renaissance de Fergie marque l'occasion d'apprendre de nos erreurs. Et une aubaine pour Fergie qui peut enfin montrer qu'elle est pas qu'un phénomène pop des années 2000. Les artistes du top 50 actuel ont revendiqué ces nouvelles normes, et l'an dernier, on a vu des artistes comme Demi Lovato s'ouvrir sur l'addiction et la santé mentale et Selena Gomez et Lady Gaga évoquer leurs douleurs chroniques. Fifth Harmony s'est politisé, utilisant son compte Twitter pour interpeller Trump. La décennie pop des années 2000 s'était faite à l'idée que l'accessibilité de nos icônes passait par leur silence (ou par le fait de ne rien dire d'important), mais les artistes qui comptent aujourd'hui redéfinissent ce rôle de pop star. Sortir un single catchy ne suffit plus. Il doit avoir une signification forte.

Cette démarche s'est étendue au-delà de la musique. Certains mannequins comme Kendall Jenner se sont vues reprocher leurs initiatives mercantiles (coucou Pepsi), tenues pour responsables de leurs choix, tandis que de nombreux acteurs ont utilisé leur voix pour mettre en lumière les problématiques sociales et politiques de 2017. Finalement, les jeunes talents deviennent presque des institutions, auxquelles on prête un positionnement fort.

Alors 11 ans après la sortie de The Dutchess, il va être intéressant d'observer comment Fergie se fond dans le paysage pop actuel, tout en sachant qu'un un autre événement suivra son revival : la dissolution de son mariage. En tant qu'artiste ayant chanté certains des hymnes les plus marquants des années 2000, elle mérite un retour en grande pompe. Mais au-delà du simple come-back, il s'agira d'observer comment elle s'adapte à ces nouvelles exigences d'authenticité et de transparence – et plus important encore, comment ses fans vont la laisser s'exprimer.