« 5 dollars », Christine and the Queens

pourquoi la france a-t-elle honte de sa pop ?

Entre la sortie du deuxième album de Chris et du livre « Dialectique de la pop » d’Agnès Gayraud, le moment est tout trouvé pour décrypter la pop française, cette musique qui s'est trop longtemps détestée.

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26 Septembre 2018, 11:27am

« 5 dollars », Christine and the Queens

La semaine dernière sortait Chris, deuxième album très attendu et très redouté de Chris(tine and the Queens). Au-delà de son apport musical déjà salué en France et à l’étranger, c’est en ce double-stress que l’événement reste parlant. Dur de ne pas sentir, à l’écoute de ce nouvel opus, la culture pop qui fait vibrer la musique de la chanteuse. Mais dur aussi, ces derniers mois, d’être passé à côté des polémiques souvent vaines qui ont ponctué la sortie de ses singles. Là Chris plagie ; là elle invoque maladroitement le sexisme pour se défendre ; là c’est sa nouvelle coupe de cheveux qui n’est qu’une identité queer surjouée ; là elle plagie encore ; puis là elle n’est pas assez naturelle sur un plateau télé, quand elle ne se présente pas comme un « transfuge de classe ». Rarement on aura vu quelqu’un synthétiser avec le même talent l’imaginaire pop et les critiques les plus ardentes à son égard. Rarement le paradoxe d’une musique pop(ulaire ?) aussi clivante aura été à ce point palpable.

Ce n’est pas si étonnant. La musique pop a toujours eu à se débattre de cette dualité : son accessibilité sonore et commerciale est aussi ce qui pousse l’auditeur à la crainte. La seule chose que l’on aime moins que d’être ramené à ses plaisirs coupables musicaux, c’est d’être empêché de les écouter.

En cette rentrée 2018, pour qui veut comprendre ce qu’est la musique pop dans toute sa singularité et ses contradictions, impossible de passer à côté du livre d’Agnès Gayraud, Dialectique de la pop. Normalienne, agrégée et docteure en philosophie, professeur d’esthétique à la Villa Arson et musicienne sous le nom La Féline, elle décortique en plus de 500 pages la profondeur de « cette musique longtemps qualifiée de légère et cantonnée à un statut d’objet de consommation. » Et dans cette phrase plaquée sur la quatrième de couverture tient toute la singularité de la pop. Son paradoxe qui en France est devenu son handicap le plus durable, exprimé dans l’introduction du livre de la philosophe : « La musique pop aime à se penser contre elle-même. Elle entretient un rapport contradictoire à sa propre quête de vérité artistique. Peut-être parce qu’elle se sait enracinée dans ce qu’un certain idéal de l’art autonome considère comme les conditions même de l’inauthenticité : celles de l’industrie de la consommation et de la communication. » Là est tout le nœud du problème : comment saisir un genre musical qui avance masqué de la honte de lui-même ?

« La seule chose que l’on aime moins que d’être ramené à ses plaisirs coupables musicaux, c’est d’être empêché de les écouter. »

Au regard de l’exemple de Chris, on peut se demander de quoi la « pop française » est réellement le nom aujourd’hui. D’un son, d’un type d’artistes, d’un thème ou d’un succès commercial ? Grandi dans les années 1990, pour moi la pop (tout court) ce sont d’abord les morceaux qui ont fait danser mes boums, kermesses et réunions de famille, chaque été réunis dans des compilations aux couvertures criardes. Des sons (« Macarena » ?) dont l’air, une fois entré, ne sort plus du cortex et que la nostalgie finit ensuite d’enraciner à tout jamais. En ce sens, la pop est une base qui nous berce avant que l’on se forge notre propre culture musicale. Comme les vêtements que nos parents nous imposent avant que l’on ait l’âge de les choisir. Un son qui s’impose comme une évidence avant d’être abandonné au rang de « plaisir coupable », dans ce bain de la « pop » qu’on se prête à aimer mais dont la teneur est d’apparente trop faible pour s’en faire un genre musical « préféré ».

Trop léger, trop commercial ? Tous les reproches (ou presque) fait à la pop tiennent en une séquence mythique : 1986, à la télévision Serge Gainsbourg gueule sur Guy Béart et assène sans détour que la musique – celle en tout cas qui n’est pas « classique » – n’est qu’un « art mineur » ne nécessitant aucun apprentissage, avant d’assurer dans le merveilleux mépris enfumé qu’on lui connaît que son confrère, avec sa musique, ne faisait que « prendre de l’argent aux salauds de pauvres, comme moi. » Pour Gainsbourg, la musique, commerciale, celle qui n’est pas savante, la pop, est un crime dont on se rend moins coupable d'écouter que de faire. Comme lui, ce grand qui se détestait, ce peintre raté tourné vers la musique par défaut, la pop est un genre qui se déteste parce qu’il sait au fond de lui que l’art n’est, dans l’absolu, pas compatible avec l’industrie. S’y allier serait donner dans le vulgaire, céder au commercial et « populaire » ne serait alors qu’un mot gentil pour le décrire. Sans entrer dans les détails vertigineux qui parsèment Dialectique de la pop, pour Agnès Gayraud, la « musique pop enregistrée » est bel et bien un art à part entière, qui se tient, et à la fois populaire et méprisé. Ce mois-ci, la pop c’était donc Chris.

En France, le terme « pop » a été et est encore un énorme fourre-tout – journalistique mais pas seulement – que l’on accole à tous les genres possibles (« electro-pop », « pop-folk », « synth-pop », « pop rock », etc.) comme pour ouvrir une porte, un accès facile à des styles qui ne le sont pas forcément, et quitte à délester la pop « tout court » de sa matière propre. Comme si, aussi, ne faire que de la pop était une honte en soi, l’aveu d’un artiste qui se serait contenté de mêler les influences de ses propres plaisirs coupables sans aller chercher plus loin. Une manière de nier toute la verticalité, la diversité et la puissance du genre seul. Si la pop est un son : bonne chance pour le définir. Si la pop est ce qui est populaire à un instant T, alors ne cherchez pas plus loin que le rap qui amasse de mois en mois et d’année en année tous les records de ventes et streamings hexagonaux. Si le rap est devenu ce qu’il est, c’est parce qu’il n’a jamais eu à s’embarrasser de l’ambivalence gainsbourg-ienne ente popularité et angoisse d’être populaire. Parce que tout ce que l’industrie a méprisé du rap – l’aspect classes populaires – est aujourd’hui ce qui fait sa force, ce qui vient diminuer « l’inauthenticité » inhérente à la pop.

« Avec le rap, la France a trouvé sa musique pop la plus décomplexée d’elle-même depuis longtemps. »

Il n’y a qu’à explorer l'histoire la pop britannique, la Brit-pop (tout simplement), pour comprendre à quel point le terme « pop » a été longtemps péjoratif en France. Et comment le « populaire » ne s’est ici que trop rarement traduit par les aspirations artistiques des classes populaires, justement. Quel est l’équivalent d’Oasis en France ? Avec le rap, la pop française a retrouvé l’ancrage populaire qui lui manquait. Avec le rap, la France a trouvé sa musique pop la plus décomplexée d’elle-même depuis longtemps.

Quitte à troubler ceux qui ne font pas de rap mais que l’on s’est amusé à présenter en raccourci comme « le renouveau de la pop française ». Au fil d’une interview de Flavien Berger pour son nouvel album à sortir ce mois-ci, je lui demandais justement de quoi son style musical et celui d’autres (Paradis, Moodoïd, La Femme ou Juliette Armanet pour ne citer qu’eux), souvent présentés comme cette relève de la pop, était véritablement le nom, à l’heure du rap tout-puissant. « Ça, c’est à toi de le trouver, me répondait-il. La pop c’est un peu ce qui est le plus écouté. Le rap, la trap. Nous qu’est-ce qu’on est ? Même avant de faire la musique que je fais maintenant, je disais à mes frères et sœurs que je faisais des chansons. Je pense que je continue à faire des chansons. Parce que je chante. Je ne fais pas de la chanson mais je fais des chansons. » Quoi de plus essentiel à la pop que ça : la chanson ?

Dans son livre, Agnès Gayraud, dès les premières pages, rappelle que la popularité n’est qu’une part de ce qui définit la pop, et indique : « On traitera de pop commerciale aussi bien que d’une pop qui ne vend pas, qui ne s’est jamais vendue et ne souhaite même pas vendre. » Alors, finalement : de quoi la pop française est-elle vraiment le nom ? Peut-être plus d’une intention que d’un genre. De la musique qui sait troubler et trouver, rester coincée avec entêtement dans notre mémoire. Plus qu’un genre, la pop est une manière d’aborder des thèmes universels, profonds et les enrober d’un sort musical imparable. C’est Chris, MHD, Flavien Berger, Myth Syzer et des milliers d’artistes qui prouvent, au final, que Gainsbourg avait trouvé la meilleure définition de la pop mais dans le mauvais sens. Ce n’est pas sa fabrication qui ne demande aucun apprentissage, c’est son écoute.

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