avant les smartphones, dave heath photographiait déjà la solitude moderne

À Paris, le BAL lui consacre l'exposition « Dialogues with Solitudes », première présentation d'envergure de son œuvre en Europe.

par Marion Raynaud Lacroix
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14 Septembre 2018, 4:28pm

Il y a les noms qui sont sur toutes les lèvres et ceux que l’on ne connaît pas, qui surgissent et disparaissent sans laisser d'autre trace que celle de leur passage. Celui de Dave Heath est de ces comètes là, sans doute trop fulgurantes pour briller pleinement de leur vivant. Décédé en 2016, ce photographe américain laisse heureusement des images qui résonnent, un peu tard, comme les témoignages sensibles d’une époque que nous n’avons pas connue - celle de l'Amérique des années 1960, de l’après-guerre, du libéralisme naissant et de la ségrégation raciale. « Oublié de l’histoire de la photographie » à qui Diane Dufour, commissaire de l’exposition présentée au BAL, a voulu rendre justice, rien ne laissait penser que Dave Heath se passionnerait un jour pour les tirages noirs et blancs.

© Dave Heath / Courtesy Michael Torosian

Abandonné par ses parents à 4 ans, baladé d’orphelinats en familles d’accueil, il tombe un jour sur un reportage qui provoque chez lui une révélation : parmi tous les mediums, la photographie sera son moyen d’expression. En 1952, âgé d'à peine 21 ans, il est envoyé en Corée comme mitrailleur. Là bas, il fait la guerre mais aussi des photos, loin du front et de l’artillerie lourde, préférant saisir les combats intérieurs que se livrent les soldats une fois leurs armes déposées, pensifs et isolés, dans leurs moments d'intimité. À travers ces instants, Dave Heath observe « la vulnérabilité d’une conscience tournée vers elle-même », qui bien qu'insaisissable pour le reste du monde, découvre son existence en soi. Ces paysages intérieurs (« inner landscapes »), Dave Heath les retrouvera aux États-Unis, chez les anonymes croisés au hasard des rues de New York, et à Central Park ou Washington Square, sur les bancs des jardins publics. À travers les regards qui lui échappent et se contemplent en eux-mêmes, il invente une nouvelle forme d'autoportrait, cherchant chez l'autre sa propre difficulté à être au monde. En creux, c'est son histoire personnelle qu'il réécrit : « Le fait de n’avoir jamais eu de famille, de lieu ou d’histoire qui me définissaient, a fait naître en moi le besoin de réintégrer la communauté des hommes, affirmait-il. J’y suis parvenu en inventant une forme poétique et en reliant les membres de cette communauté, au moins symboliquement, par cette forme. »

Chicago, décembre 1965 © Dave Heath, Courtesy Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri.

Photographe par nécessité, libre de tout sentiment d’appartenance, Dave Heath a toujours refusé de travailler sur commande, pour la presse ou la publicité. Une radicalité qui le différencie de nombreux de ses contemporains, parmi lesquels Diane Arbus, grande amie dont la disparition l’affectera beaucoup. Leur proximité est intéressante : contrairement à Arbus, dont le travail repose sur l'exploration des marges, Dave Heath s'attache à montrer ce qu'il y a de normal dans ces instants où l'impression de disparaître nous rattache un peu plus fort au reste du monde. Pour Diane Dufour, « Dave Heath s’est attaché à voir en l’autre une projection de sa propre vulnérabilité. C’est pour cette raison que son œuvre la plus connue, Dialogues with solitudes, a toujours été considérée comme un autoportrait plutôt que comme un documentaire sur son époque. »

Mais si ce sont des visages qui emplissent les cadres, c’est aussi le hors-champ de la ville qui apparaît. Une ville où l’on se croise sans se parler, où l’on préfère exister à côté des autres plutôt qu'ensemble et où la solitude n'est jamais aussi troublante que lorsqu'elle se fond dans la foule. Absents aux yeux des autres mais présents à eux-mêmes, les regards obliques saisis par Dave Heath n’ont pas d'âge, encore moins de passé : ils sont ces instant précieux de navigation en soi-même, universels et a priori insaisissables, ici imprimés dans un noir et blanc saisissant.

i-D est partenaire de l'exposition Dave Heath, Dialogues with Solitudes à découvrir au BAL jusqu'au 23 décembre.


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Jennine Pommy Vega, Seven Arts Coffee Gallery, New York, 1959 © Dave Heath Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York et Stephen Bulger Gallery, Toronto
Dave Heath, Washington Square, New York, 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
Dave Heath, Métro aérien à Brooklyn, New York, 1963 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
Dave Heath, Washington Square, New York, 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
Dave Heath, Washington Square, New York, 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto
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