Photographie : © Chris Korda & The Church of Euthanasia 

qui est chris korda, l'artiste punk qui prônait le suicide dans l'amérique consumériste des années 1990 ?

Artiste et musicien, Jardin revient sur sa découverte de Chris Korda, icône protéiforme auquel le lieu d'art parisien Goswell Road consacre actuellement une exposition.

par jardin
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15 Avril 2019, 8:04am

Photographie : © Chris Korda & The Church of Euthanasia 

Il y a bientôt 2 ans, alors que je me trouvais dans le salon de mon amie, dj et musicienne, Madame Patate, un évènement a bouleversé ma vie. Nous rangions sa collection de disques, en commençant par la musique électronique, essayant tant bien que mal de trouver une manière de les classer. Soudainement, émergeant de toutes ces pochettes étalées autour de nous, surgit une oeuvre hors de toute catégorie : « I Like To Watch » de Chris Korda. C’est d’abord une image, un collage, que je tiens dans les mains. Le visage d’une actrice porno qui lèche la tour du World Trade Center qu’un Boeing 767 est sur le point de percuter. Au dos, une autre actrice, visage vers le ciel, les yeux fermés qui reçoit dans sa bouche un des suicidés des attentats du 11 septembre 2001. Patate me dit que Chris Korda est américain.e. Interpellé par la radicalité de cette pochette, je vérifie la date de publication sur les somptueux macarons.

Chris Korda

Je suis déjà conquis par la rareté punk et queer de cet objet. La musique se lance, un tempo soutenu, une confusion des genres entre house et electro bass aux accents trance qui pourrait sortir le mois prochain. Par dessus tout, une voix synthétique, à peine mélodique, aussi ensoleillée que mélancolique, jette une poésie pinçante sur la violence des images médiatiques du 11 septembre. Korda compare des images journalistiques à des images pornographiques que nos cerveaux ont compulsivement séquencées. Cette éjaculation visuelle, ce flux d’images que j’aime regarder (« I like to watch ») tout en balançant mon corps sur une véritable musique de dancefloor : le cocktail est hors norme. Sorti chez Null records en 2002 quelques mois à peine après l’évènement médiatique le plus sidérant de ma génération, cet EP sera bien sûr interdit aux Etats-Unis. Sa vidéo vaudra même à Chris d’être interdit de représentation en Hollande.

« Dans la vraie vie, c’est un garçon qui est tout ce qui il y a de plus normal et qui s’habille de temps en temps, pour aller faire ses courses, en bourgeoise un peu rétro. »

Mon amie Patate a commencé par acheter un autre album de Chris Korda & The Church Of Euthanasia, sorti en 1999 sur le label International Deejay Gigolo Records de Dj Hell. « Quand j’ai acheté le disque, je suis allée voir sur internet ce qu'était Church Of Euthanasia (CoE), raconte Madame Patate. J’ai tout de suite pris ma carte parce que ça me parlait à fond. Je pense que je me suis retrouvée dans tous les principes que défend Church Of Euthanasia à part le suicide parce que je suis encore vivante, mais voilà, un jour ou l’autre j’y penserais. » En 2003, c’est Dj Wet, sa compagne de l’époque qui, avec son organisation de soirée, fait venir Chris Korda au Batofar. « Il se produisait live, avec un ordinateur portable, habillé en révérend Chris Korda, avec sa perruque noire, carré un peu classique, jupe courte, blaser… sexy. Il chantait, ajoute Patate. Il a distribué plein d’auto-collants, de badges à tout le monde pendant le concert. Puis j’ai passé trois jour avec lui, c’était pas la première personne gender fluid que je croisais mais c’était un gender fluid particulier. Dans la vraie vie, c’est un garçon qui est tout ce qui il y a de plus normal et qui s’habille de temps en temps, pour aller faire ses courses, en bourgeoise un peu rétro.» C’est alors qu’elle me tend ce fameux vinyle. Sur la pochette, un portrait de révérend Chris : ce séduisant visage apprêté, cette frange brune et ce regard envoûtant, sous-titrés de cette phrase : Six Billion Humans Can’t Be Wrong (6 millions d’humains ne peuvent pas avoir tort). Mais qui est cet.te artiste qui vient d’entrer dans ma vie ?

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Alors que je compose des musiques qui lui sont dédiées, je décide de contacter Chris via Facebook pour l'inviter à jouer à Bruxelles. Nous commençons par échanger sur son prochain album Akoko Ajeji pour lequel il a développé son propre séquenceur software. Et parce que je souhaite approfondir mon e-rencontre avec cette créature du futur, je finis par l'appeler. J'appréhende la barrière de la langue, ma capacité à interroger humblement et précisément l'oeuvre d'une vie aussi radicale et exigeante. Dès ma première question, Chris me renvoie vers archive.org, car décrire la genèse de la CoE, lui semble plus percutant en revenant 20 ans en arrière. Quand je lui demande à quel moment la musique est entrée dans sa vie, il m’explique qu’il est musicien depuis ses 12 ans : il a commencé par la batterie et le piano, avant de se mettre à la guitare, il a étudié le jazz en passant par le Berkeley College of Music et plusieurs groupes.

En 1991, Chris « explose dans l’inconnu » quittant son parcours de jazzman et son métier de développeur de logiciel (seulement pour un temps) pour se découvrir comme personne transgenre évoluant, entre autres, dans les compétitions et les bals Drag du Massachusetts. « Beaucoup d'amitiés n'ont pas survécu à ma transition en femme dans l'espace public » se souvient-il. Pour Chris, à l'époque Chrissy, le travestissement lui permet d’atteindre un équilibre entre les aspects masculins et féminins de sa personnalité. C’est dans cette période de profonde transition personnelle qu'il côtoie les clubs gay en plein avènement de la deep douse. Encore imbibé des résidus du mouvement hippie, à l'heure où les Black Bloc apparaissent dans le nord des Etats-Unis, ses préoccupations profondément écolos trouvent surtout écho chez des anarchistes comme Unabomber. Habité par une « sensibilité punk », il publie en 1992 le best seller bumper sticker « SAVE THE PLANET KILL YOURSELF ». Si ce message finissait collé sur les pare-chocs des voitures, aucun doute qu'aujourd'hui, une phrase aussi radicalement grinçante et éco-responsable pourrait trouver du sens auprès des jeunes en marche pour le climat ou sur les sweats à capuches visés par des pluies de balles de défense, de GLI-F4 et dans les nuages de gaz lacrymogènes.

Suicide Assistance Hotline Chris Korda

Si l'été 1991 correspond à la transition de Chris, c'est aussi la période de naissance de la CoE et le début de sa carrière dans l'industrie Techno. Son premier maxi auto-produit, qu'il nomme aussi « SAVE THE PLANET KILL YOURSELF », comporte le rêve originel de la CoE. Suicide, Avortement, Sodomie & Cannibalisme en sont les 4 piliers, établis autour d'un unique commandement pour tou.te.s ses disciples : « Thou Shalt Not Procreate » (Tu ne procréeras point). L'Eglise multiplie les actions dans l'espace public, les publications, les lives, met en place une hotline pour aider celles et ceux qui le veulent se suicider. Ce premier disque reçoit un certain succès trans-Atlantique et sera re-pressé plus tard sur Gigolo aux côtés de Jeff Mills, Dopplereffekt et DMX Krew.

Avec humour, force et poésie révérend Chris et ses disciples rendent coups pour coups à une Amérique Pro-Life, consumériste, polluante et homophobe. Korda précise, « au fil du temps, il est devenu clair que la musique pouvait devenir une sorte de conduit pour les messages de l’Eglise. Mais je ne l’avais pas anticipé. J’ai juste fait la musique que je ressentais. Le morceau Techno « Save The Planet Kill Yourself » (1993) était un travail profondément ressenti.» Ce slogan, ce sticker, ce hit, ce statement constituent vraisemblablement la genèse d’une oeuvre d’art totale qui est loin d’être achevée. Jamais éteint malgré le silence musical de Chris Korda entre 2003 et 2018, le site de la CoE révèle un compteur des natalités en temps réel qui ne cesse de mettre à jour cette question posée : est-il vraiment possible que nous, Humanité, ayons tort de vivre cette vie telle que nous la vivons ?

Save the planet kill yourself

Chris Korda appartient aux premières génération de codeurs. Tous ses premiers albums ont été composés et joués avec avec le séquenceur Cakewalk sous DOS. Lorsque je lui demande s’il est plus cyberpunk ou cyborg, il me répond : « Je suis définitivement un cyborg. La plupart des gens sont des usagers de la technologie, je suis un créateur de technologie - ce qui est très différent (...) Pas seulement dans le champ de la musique. Par exemple l’an dernier en 2018, j’ai travaillé sur une application de poterie virtuelle. »

« Ma position est aujourd'hui très différente de celle que j'avais en 1992, mais peut-on s’attendre à autre chose ? Cela aurait été très ennuyeux de dire exactement la même chose 20 ans après. »

Si le travail tentaculaire de Korda interpelle autant, c’est sans doute parce qu’il prend à bras le corps des questions globales, aussi complexes qu’essentielles : notre rapport aux images, aux technologies, à l’écologie. Toutes les formes d’art, si jouissives et radicales, mises en oeuvre par Chris Korda, oscillent entre légèreté et violence, sérieux et humour, masculinité et féminité, Humanité et Machine. Aujourd'hui, Chris Korda fait le bilan de son oeuvre et en accepte toutes les évolutions. « J’ai produit des champs contradictoires dans mon travail, il n’y a pas de doute sur ça, explique-t-il. Le visage du début de la CoE était extrêmement anti-humain (...) Ma position est aujourd'hui très différente de celle que j'avais en 1992, mais peut-on s’attendre à autre chose ? Cela aurait été très ennuyeux de dire exactement la même chose 20 ans après. J’ai évolué, mes points de vue aussi, mais je n'y vois pas de conflit. Le message que j’expose aujourd'hui est idéologiquement et politiquement ce que j’appelle le Post Anti-Humanisme de la CoE. C’est l’idée qu’à ce dernier niveau du jeu, où l’Humanité est dans des difficultés profondes, cela semble assez ridicule d’attaquer les êtres humains pour une erreur qu’ils allaient inévitablement commettre. (...) Nous devrions plutôt nous sentir désolé pour les humains qui persistent à s’éteindre dans cette erreur car nous ne serons bientôt tout simplement plus là. C’est une pensée très Post Anti-Humaniste.»

Chris Korda continue de chercher à prendre du recul et propose d’autres fictions, d’autres rêves, pour appréhender la violence de notre réel. Il y a plus de 20 ans, cet artiste et sa bande de weirdos marginaux descendaient dans la rue, allaient sur les plateaux télé, dans les clubs ou sur les réseaux pour affronter le déni d'une majorité de la population - notre pêché de gourmandise global, notre vie remplie d’excès, défendue à coup de morales excluantes, phobiques et fascistes. Démontant les politiques sexuelles, proposant des alternatives écologiques radicales comme le contrôle des naissance et la remise en cause du capitalisme, abolissant les frontières entre les différentes formes d'art pour replacer la culture au centre du débat public. Ce qui résonnait hier comme les préoccupations d'un micro-culte-punk-artistique sonne aujourd'hui comme un ultime message d'amour ou de détresse dont nous tous pourrions nous saisir : Save The Planet Kill Yourself.

L’exposition « Chris Korda, The Church of Euthanasia Archives » se tient à Paris du 11 au 27 avril chez Goswell Road, lieu d’art et de publication.

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Crédits

Texte : Jardin
Photographie : Chris Korda & The Church of Euthanasia

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