de paris à new dehli, la folk de peter cat recording co. traverse les frontières

Sur son nouvel album, « Bismillah », le groupe de New Dehli envoute par son charme de crooner, ses élans psychés et sa capacité à fusionner le meilleur de la pop occidentale et de ses racines indiennes.

par Pascal Bertin
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18 Juillet 2019, 12:51pm

Et si la mondialisation avait du bon ? Parmi les délices de l’album Bismillah, on voyage entre un crooner romantique à la voix langoureuse, un orgue et des cuivres brillants sortis d’un palace de Las Vegas, une coolitude toute hawaïenne, de la folk urbaine mêlée à de la street des champs, une insouciance lounge ou exotica jamais toc d’une croisière qui s’amuse aux Bahamas… chacun comme un artifice en trompe-l’œil, ou plutôt en trompe-l’oreille. C’est à New Dehli que cette merveille prend sa source. Son auteur, le groupe Peter Cat Recording Co., publie sur un label indépendant français, a réalisé ce nouvel album à Paris et chante en anglais, langue idéale pour ce cocktail moins futile qu’il n’y parait. Son psychédélisme plus rêveur que drogué, Suryakant Sawhney, compositeur, chanteur et guitariste du groupe, se l’est forgé autant dans les disques, sur Internet qu’à San Francisco où il a suivi des études de cinéma.

C’était avant 2009, année de naissance d’un groupe qui allait faire son bonhomme de chemin à l’intérieur puis hors de ses frontières, chemin parsemé d’albums (Sinema en 2011, Climax en 2015) partis d’un rock psyché aux accents jazzy et gypsy bien résumé par la compilation Portrait of a Time: 2010-2016 publiée l’an dernier par leur label parisien Panache. Cette introduction à leur riche univers tord le cou à bien des préjugés. Ici, pas de pâle contrefaçon d’un quelconque modèle occidental ni de surf sur la vague Bollywood façon Slumdog Millionaire mais une charmante création sans frontières, portée par un chanteur à la croisée des classiques Mohammed Rafi et Sam Cooke. « En Inde ? Nous sommes des superstars, mec ! » Peu importe que Suryakant s’amuse du quasi-anonymat de son groupe sur à peu près tous les coins du globe, cela pourrait bien vite changer. Cette indie indienne, on l’adore.

Comment a commencé l’histoire de Peter Cat Recording Co. ?
Suryakant Sawhney : Le groupe est né il y a une dizaine d’années. La toute première mouture, c’était moi avec deux musiciens, partis depuis. Ensuite, Kartik (claviers) m’a rejoint, et petit à petit, le groupe s’est constitué dans sa version définitive qui date d’il y a deux ans.
Karan Singh, batteur : Le son a évolué a évolué selon un long processus pour arriver à sonner tel que sur Bismillah. Nous jouons depuis plusieurs années ensemble et en parallèle, chacun a écouté de nouvelles musiques qui ont pu l’inspirer pour des idées apportées à l’ensemble. Chacun s’est mis à s’intéresser chaque jour à un nouvel artiste qu’il a fini par partager avec tous les autres. C’est vraiment comme ça qu’on a trouvé de nouvelles façons de nous exprimer par la musique.

Aviez-vous musicalement évolué en commençant à sortir de vos frontières ?
KS : Pas intentionnellement, en tout cas.
SS : Pas seulement, car par exemple, pour Bismillah, Kartik s’est mis à la trompette. Ça a immédiatement changé les choses car ça nous a donné l’idée d’inviter une section de cuivres. Ce sont donc des petites choses toutes simples comme celles-ci qui ont pu nous faire évoluer. Tout ça a permis de construire notre son. C’est en revanche super de pouvoir multiplier les expériences un peu partout loin de nos bases. Je trouve par exemple génial de pouvoir sortir en club à Berlin. C’est génial de voir et d’entendre ce qu’il se passe ailleurs, ça ouvre de nouvelles perspectives.
KS : Les expériences sur l’acoustique sont tout aussi enrichissantes avec par exemple le fait de voir comment les clubs sont conçus tout en gardant l’expérience sonore en perspective, comme l’impact de la technique sur les fréquences, la façon dont réagit tel espace à la musique…

Quelle est votre place au sein de la scène musicale indienne ?
Dhruv Bhola (basse, samples) : Il existe une scène pop indé depuis les années 80 et 90. Plus récemment, vers 2007, c’est là que sont apparus de gros festivals rock puis de musique électronique désormais dominés par l’EDM. La scène pop n’est bien sûr pas aussi prolifique qu’aux Etats-Unis ou qu’en Europe mais elle existe et en Inde, nous ne sommes donc pas des aliens.
KS : Dans les années 60, Dizzy Gillespie donna un concert à Calcutta et ça a été le début d’un vent nouveau dans le pays. Notre culture a toujours été exposée aux formes de musiques occidentales, ce qui est super. Nous avons grandi en écoutant des musiques autant de France, d’Angleterre, que de plein d’autres pays.
SS : La musique Bollywood est elle-même très transculturelle, elle s’est toujours imprégnée de sons venus du Brésil, d’Europe, et de styles comme la folk music. Et ça continue aujourd’hui avec les styles de musiques plus récents. En un sens, nous sommes un peu comme ça nous aussi. SI ce n’est que nous procédons de cette façon mais avec d’autres formes de musiques, en réalisant une version très simplifiée, homogène et selon notre propre version de tout ce qu’on a reçu, que ce soit de la musique indienne, de big band, brésilienne, africaine… C’est un peu comme ça que ça se passe partout en Inde, il n’existe pas d’identité ou de culture unique. Et chaque année, on y découvre une nouvelle facette musicale de la planète.
DB : Il existe d’ailleurs dans les grandes villes d’Inde d’autres nouveaux groupes qui font de la super musique en ce moment. On n’y est donc pas vus là-bas comme une nouveauté à part.
SS : Il y a aussi vraiment de bons clubs dans le pays, avec un public connaisseur. Si la musique est bonne, il va s’en rendre compte.

Que reste-t-il de la culture anglaise en Inde ?
KS : C’est plus qu’important, c’est juste une présence. On a tous vécu avec.
SS : C’était attirant car différent de tout ce qu’on avait autour de nous là où elle représente sûrement une culture beaucoup plus centrale pour toi en tant que Français et Européen. Pour nous, c’est un truc différent bien qu’important.
DB : Si on parle de culture pop, rien ne domine autant que l’Amérique, que ce soit dans le monde ou en Inde.
KS : Les différentes influences qu’on trouve sur Bismillah s’expliquent surtout par l’accès qu’on a à toutes les musiques, qui se retrouvent chez nous consciemment ou non.
SS : Pour ça, Internet a absolument tout changé en Inde, particulièrement pour la musique.

On a l’impression que vous êtes indiens et qu’en même temps, vous avez aboli les frontières musicales sur Bismillah
SS : Exactement, on pourrait être de Hawaii ou d’ailleurs et ça répond à tes questions. Il n’y a pas de règles chez nous.

La preuve, vous avez enregistré pour la première fois à Paris, avec Robin Leduc, comment ça s’est passé ?
SS : Jérôme, qui dirige notre label, avait quelqu’un en tête et à la fin, il a décidé que Robin était la personne la plus compatible avec le groupe. C’était super car c’est quelqu’un de très patient, il a un beau studio très bien agencé. Tu sens tout de suite qu’il fera tout aussi attention à ta musique. Travailler avec lui a évidemment été incroyable. Nous avions enregistré la plupart des titres de Bismillah dans une sorte de studio de fortune en Inde, dans la maison d’un ami. En France, nous nous sommes concentrés sur le fait de finir les chansons et de réenregistrer les voix, avec quelques idées supplémentaires qu’on a ajoutées. Le process n’a donc pas changé, il ne peut d’ailleurs pas changer. Sauf en toute fin, et cette fois, avec de meilleurs micros !
DB : Et en bénéficiant de quelqu’un qui te dit que maintenant, c’est fini.

Comment définiriez-vous vos textes ?
SS : C’est moi qui les écris pour la plupart des chansons. Chacune d’elles cherche le souvenir d’un bon moment qui va m’inspirer. Des mots viennent, de la musique vient, et si les deux collent ensemble naturellement, une chanson est née. Il n’y a aucun concept derrière les textes que j’écris. L’anglais vient plus naturellement que notre langue maternelle, il colle aussi mieux à notre esthétique musicale.

Le seul mot qui ne soit pas en langue anglaise est le titre de l’album, Bismillah, quel est son sens profond ?
SS : Littéralement, le mot veut dire « au nom de Dieu ». C’est une expression courante, un peu comme quand les gens s’exclament « Jesus Christ ! ». L’histoire derrière ce titre, c’est que l’homme qui débouche une bouteille de champagne sur la photo de pochette est mon beau-père. Elle a été prise lors de mon mariage en avril l’an dernier. Et lui adore dire « Bismillah ! » quand il boit un verre. Aussi simple que ça. Ça l’a beaucoup excité de se retrouver sur la pochette mais aussi beaucoup troublé. Mais j’aime bien faire participer ma famille, d’ailleurs ils sont tous là dans le clip de « Floated By » qu’on a tourné durant cette fête de mariage. Le personnage principal qui danse est mon oncle. C’était un clip très drôle à réaliser, en tout cas pour ma famille que ça a bien amusé de se voir à l’écran.

Suryakant, tu as fait des études de cinéma, qu’en as-tu gardé pour la musique ?
SS : Une école de cinéma, ça t’apprend à écrire, à composer, à comprendre le métier d’acteur, à produire… Quand tu en sors, tu as acquis de nombreuses compétences utiles dans la vie. La musique fait partie des choses dans lesquelles tu peux les mettre en application. Pour autant, je n’ai jamais pratiqué aucune session photo pour nos pochettes par exemple. Tout se fait avec un téléphone et si une image nous parait bonne, on l’utilise, comme celles prises durant mon mariage. De mon point de vue, notre univers fonctionne comme un grand espace dans lequel on puise ce qui nous parait être les sentiments les plus authentiques.

C’est aussi ce séjour en Californie qui t’a ouvert au rock psyché ?
SS : Oui, c’est là-bas que j’ai découvert des groupes garage comme Thee Oh Sees. Mon colocataire sortait avec quelqu’un qui était lié à cette scène. J’ai donc été mis en relation de la façon la plus simple et c’était chouette. Je commençais juste à composer, j’ai fait écouter une ou deux chansons et ces personnes m’ont encouragé à continuer. C’était juste incroyable mais c’est ce dont j’avais besoin à ce moment-là, aux tout début de mon projet d’écriture, bien avant ce qui deviendrait le groupe.

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