Stephen Tayo, Série / Série Ibeji, 2017 - 2019 © Marc Domage

3 artistes qui font vibrer les scènes de lagos, manille et mexico

Au Palais de Tokyo, l'exposition « Prince.sse.s des villes » crée une métropole imaginaire à partir d'oeuvres d'artistes émergents. i-D vous en présente 3.

par Rémi Guezodje
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08 Juillet 2019, 10:29am

Stephen Tayo, Série / Série Ibeji, 2017 - 2019 © Marc Domage

Pour l'exposition Prince.sse.s des villes, les commissaires Hugo Vitrani et Fabien Danesi ont arpenté les rues de Dacca, Lagos, Manille, Mexico et Téhéran à la recherche de ce qu’ils ne voyaient plus à Paris : une avant-garde artistique. « L'exposition est née d'une lassitude face aux circuits et réflexes du monde de l'art occidental qui regarde souvent les mêmes artistes, les mêmes villes, au même moment, sans croiser les pratiques. » affirme Hugo Vitrani . L’exposition se présente donc comme un gigantesque chantier, dans lequel se déversent les oeuvres des artistes d’hier et de demain. Au détour des rues simulées par l’architecte Olivier Goethals, les cimaises du Palais de Tokyo accueillent peintres, photographes, sculpteurs, performeurs, réalisateurs, musiciens et collectifs nocturnes. Si le titre de l’exposition est « un remix, en écriture inclusive, des chansons populaires de Michel Berger et du 113, elle rassemble des artistes qui, aux yeux des commissaires, ne connaissent justement ni aristocratie ni héritage. » La ville est leur contexte, et peut-être le seul point commun entre ces artistes qui questionnent le genre, l’écologie, la liberté ou, laissent, simplement s'exprimer leur subjectivité.

Stephen Tayo, 25 ans

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Stephen Tayo, Série / series Ibeji, 2017 - 2019 Crédit : Marc Domage

Il y a quelques mois, Stéphen Tayo, 25 ans, photographiait déjà la Fashion Week de Lagos, où il réside. Fasciné par le paysage de sa ville, son travail prend appui sur ses déambulations à travers les quartiers de la capitale nigériane. Pour l’exposition Prince.sse.s des villes, l’artiste présente une série photographique en cours depuis 2017 : « Ibeji », évoquant le culte des jumeaux chez les Yorubas. Construites sur un effet de miroir subtilement déjoué dans chacune des images, les photographies dressent un fascinant portrait des lagosiens qui l'entourent au quotidien ; « comme des affiches imprimées à taille réelle pour changer le format classique de son travail diffusé souvent sur Instagram. Ces photographies deviennent les habitants de la ville imaginaire qui s'installe au Palais de Tokyo » explique Hugo Vitrani.

Tu travailles toujours dans l’agitation de la rue, mais tu crées des images très posées et composées. Comment expliques-tu cette ambivalence ? Le thème urbain me permet de figer ma perception de Lagos et de tous les endroits que j’explore. C’est un travail de définition, j’essaie de capturer l’essence des passants pour faire ressortir le rythme de la ville, et c’est ce que j’ai toujours essayé de faire.

Tu as photographié la Fashion Week de Lagos. Quelle est l’importance de la mode dans ton travail ? Je me suis intéressé à la mode quand j’ai commencé à vraiment observer mon environnement, les gens dans les rues. Il est impossible de parler de Lagos sans évoquer la spontanéité et la sincérité des tenues de ses habitants. La mode est vraiment vivante ici, on est surpris à chaque coin de rue.

Tu fais partie d’une exposition internationale. Qu'est-ce que ça t'inspire ? Pour moi, faire partie d’une exposition internationale, c’est la possibilité de raconter des histoires depuis le point de vue de mon pays, de mettre en avant le Nigeria. Pendant très longtemps et même jusqu’à maintenant, on entendait seulement parler du Nigeria par le bouche-à-oreille . Et c’est vrai que quand on n’est jamais allé au Nigeria, on ne comprend pas bien comment les gens vivent au quotidien. C’est impressionnant d’exposer dans un lieu aussi renommé ; je ressens une forme de responsabilité, je dois raconter notre histoire, celle des gens qui habitent chez nous. C’est aussi l’occasion d’apprendre des choses sur le Nigéria aux visiteurs.

Comment les jumeaux sont-ils perçus au Nigeria ? Les tribus Yoruba voient les jumeaux comme un heureux présage, ils apaisent les malédictions, c’est une manifestation physique de l’esprit Orisha (la divinité dans la culture Yoruba).

Tu partages ton travail sur Instagram. Quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils dans ta pratique photographique ? J’aime bien partager mon travail sur les réseaux sociaux, mais ce qui m’inspire vraiment c’est l’endroit où je vis, Lagos, au Nigeria ; les réseaux sociaux sont plus un outil qui me permet de partager des images.

Quels sont tes projets pour l’avenir ? Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ? Souhaitez-moi le meilleur dans tout ce que je fais. Je travaille sur beaucoup de projets différents et je prends aussi beaucoup de temps pour lire.

Ha.Mü (Abraham Guardian et Mamuro Oki, 23 ans)

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Ha.Mü (Abraham Guardian et Mamuro Oki), Collection : Mama! Mama! I feel quaint, 2018. Courtesy de Wilmark Jolindon. Crédit : Marc Domage


Ha.Mü est un duo fondé par Abraham Guardian et Mamuro Oki, deux stylistes de 23 ans. Ils ont derrière eux trois collections, dont « Mama ! Mama ! There are Monsters under my bed ! » - « Maman ! Maman ! Il y a des monstres cachés sous mon lit », la dernière en date, qui s'inspire des cauchemars et des souvenirs d'enfance. Entre sculpture et costume, les vêtements présentés au Palais de Tokyo sont d'abondants mélanges de matières et de formes. Le duo créé ainsi des tenues « d'apparat » avec des déchets et des objets de récupération ; le faste des créations d’Ha.Mü évoque renvoie à l'ironie tragique qui caractérise les inégalités sociales à Manille.

Vous faites partie d’une exposition internationale. Avez l’impression d’appartenir à une nouvelle scène ? Oui, surtout depuis que de plus en plus de gens ont la possibilité de voir nos créations. On a l’impression de faire partie d’une communauté - c’est encore plus le cas avec tous les artistes qui ont participé à l’exposition. Notre travail s'inspire d'un sujet auquel tout le monde peut s’identifier.

Votre travail associe le vêtement à un message politique. Pourquoi pensez-vous que la mode peut être politique ? La mode peut être politique parce que les artistes communiquent d’une manière totalement différente, le message peut être compris et partagé plus subtilement à travers les vêtements. La mode reflète le statut économique du pays où elle se fait, à travers les matériaux utilisés par les créateurs et les techniques qu’ils mettent au point en fonction des ressources dont ils disposent.

Votre travail est très influencé par l’imaginaire de l’enfance, qu’est-ce que cet âge représente pour vous ? L’enfance est l’une des inspirations principales de notre art, elle évoque directement l’innocence et la liberté. L’esprit d’un enfant fonctionne de manière spontanée parce qu’il n’y a pas de limite à son imagination. On a envie de penser comme eux pour créer nos pièces. Une fois, un enfant qui nous regardait travailler nous a dit "Ang galing naman nyan, para lang kayo nag lalaro" ce qui veut dire " Je suis tellement impressionné! C’est comme si vous jouiez". Ça nous a beaucoup touchés parce qu'un enfant puisse s’identifier à notre pratique et à notre travail.

Dans vos rêves les plus fous, aimeriez-vous que vos créations soient portées dans les rues ?Bien sûr ! C’est la raison pour laquelle nous travaillons sur une collection de prêt-à-porter que les gens du monde entier pourront acheter. Tout le monde pourra porter une partie de notre imaginaire au quotidien et en livrer sa propre interprétation.

Avez-vous des projets en cours ? Que peut-on vous souhaiter ? Nous allons travailler sur une collection qui revisite l’uniforme de travail avec excentricité. Nous voulons déconstruire la silhouette classique - chemise, pantalon, Richelieu et bottes basiques - et y ajouter notre touche personnelle. Ce sera très différent de ce que nous avons déjà fait par le passé. Stay tuned!

Manuel Solano, 32 ans

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copyright and courtesy of the artist and Open Forum, Berlin

Artiste peintre et sculpteur, Manuel Solano vit et travaille à Mexico. À cause d'un traitement inadapté contre le VIH, l'artiste perd la vue en 2014. Abandonner la peinture n'étant pas une option, il développe une technique spécifique pour pouvoir continuer à peindre : des clous ponctuent ses toiles et lui permettent de repérer où il en est. Si certaines de ses créations sont rangées dans la catégorie de l'art « naïf », sa palette et son trait apparemment enfantin sont pourtant teintés d'un spleen profond. Contraint de renoncer à l'hyperréalisme, Manuel Solano interroge désormais le cynisme de l'art et l'étrange ironie qui caractérise son évolution artistique.

Tes peintures ne sont pas encadrées. Pourquoi avoir fait ce choix ? C’est devenu un choix stylistique. En 2017, quand je me suis remis à la peinture après avoir perdu la vue, j’ai dû improviser niveau méthode parce que je devais travailler seul. C’était donc beaucoup plus simple pour moi d’étendre directement la toile sur le mur sans avoir peur de saigner ou de dépasser du cadre. Et aujourd’hui je le fais juste pour qu’on ne prenne pas mes toiles pour de simples « jolies peintures ».

Ton stye est parfois décrit comme « naïf ». Que signifie ce mot pour toi ? J’aime beaucoup la naïveté et la niaiserie en art mais aussi en général. Je crois qu’en théorie, mon travail tend vers la naïveté. Mais techniquement, il est très complexe et méticuleux, les personnes qui pensent que mon travail est naïf à cause du rendu final n’ont clairement jamais essayé de peindre les yeux fermés.

D’autres personnes se réfèrent au « camp » pour parler de ton travail. Qu’en penses-tu ? Il y a quelques années, je décrivais mon travail comme queer, quand ce mot voulait encore dire quelque chose. À ce moment-là, il décrivait une attitude audacieuse plutôt qu’une stratégie marketing idéologiquement ancrée aux États-Unis. Peut-être que « camp » est l’adjectif de cette année !

Techniquement, quel est ton procédé de création ? C’est un calvaire, très fatiguant et émotionnellement épuisant. Mon assistante me décrit ce que je fais pas à pas, je pose et je fais des croquis pendant des jours. Ensuite, je traduis ma progression sur une sorte de carte textile clouée sur une toile qui me permet de me situer au toucher. Pour peindre, je passe des semaines à appliquer de la matière à la main sur ce tissu jusqu’à ce que la peau de mes doigts soit éraflée, et il m’arrive souvent de me couper avec les clous que j’utilise pour tracer mon cheminement. Je suis très conscient du fait que j’aimais beaucoup peindre et que c’est une activité qui me fait maintenant énormément souffrir.

Est-ce que tu sais pourquoi la figuration est très présente dans ton travail ? Pas vraiment… À l’inverse je n’ai jamais compris pourquoi l’abstraction était si importante pour tellement d’artistes. Même si j’ai parfois créé des œuvres abstraites, c’était plutôt ironique, jamais très sérieux. Quand j’ai perdu la vue et que j’ai décidé de continuer à peindre, l’abstraction m’a semblé être une solution trop facile et couarde.

L'exposition « Prince.sse.s des villes » est à découvrir au Palais de Tokyo à Paris jusqu'au 8 septembre 2019.

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