Lala &Ce porte un tank top vintage, un manteau Louis Vuitton, un pantalon Berlutti et des bottes Balenciaga. 

lala &ce n'a pas besoin du rap français, c'est le rap français qui a besoin d'elle

Après avoir laissé entrevoir son potentiel pendant des années, Lala &ce sort son premier véritable projet - et s'impose avec nonchalance comme l'une des figures les plus intéressantes du rap français. i-D l'a rencontrée.

par Antoine Mbemba
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09 Juillet 2019, 11:55am

Lala &Ce porte un tank top vintage, un manteau Louis Vuitton, un pantalon Berlutti et des bottes Balenciaga. 

Lala &ce a pris son temps. Le temps qu’il fallait, en tout cas. Et ce n’est pas simple : dans l’industrie du rap français, l’heure est à la course, effrénée. Un artiste qui reste silencieux ou cryptique trop longtemps court le risque d’être condamné à l’oubli, quand saturer l’espace semble être devenue la marche à suivre, par défaut. Seulement voilà, Lala &ce est sur une île au loin, au large de cette industrie – dans tous les sens du terme (elle habite à Londres). Ça, nous le savions déjà, depuis qu'elle nous a touché en 2016. Mais quand il y a un mois nous écoutions pour la première fois en intégralité Le son d’après, sa première véritable mixtape, on se prenait de plein fouet l’évidence : Lala &ce a tout son temps, elle est là pour durer.

Pendant longtemps, elle a été comme un spectre, une voix caverneuse, un flow technique mais nonchalant, des phases de cul et d’égotrip au scalpel, lâchés épaule contre épaule avec le tout aussi flamboyant Jorrdee – sa première rencontre artistique –, l’émo-rappeur Retro X ou le sombre et nébuleux crew 667, dont elle faisait partie jusqu’il y a peu. On la regardait sauter, de featuring en featuring et sur les petites scènes de France. On était acculés par le potentiel, sans parvenir à le saisir pleinement pour autant. En mai 2017 elle sortait de la caverne avec le titre « Bright », un succès sur lequel la logique aurait voulu qu’elle banque immédiatement. Mais elle fait le choix de sortir un 5 titres sur Soundcloud, sans aucune promo.

Il aura fallu attendre deux ans pour un projet concret, une carte de visite pour tous les curieux à qui cet éclatement musical donne le vertige. Si ses suiveurs de la première heure n’ont cessé de répéter qu’elle était « la meilleure rappeuse de France », avec les 12 fabuleux titres du Son d’après, les nouveaux venus commencent à s’en convaincre. Lala &ce y déploie tout ce qu’elle sait faire – les tubes pour noircir au soleil (« Wet – Drippin’ »), pour twerker en club (« Serena – Botcho ») ou pour rappeler à tous que, la trap, elle en bouffe au petit déj’ (« Cell Off »). Le tout avec une facilité à faire pâlir les rappeurs les plus besogneux. Cette mixtape ne ressemble qu’à elle, simplement car Lala &ce, 24 ans, métisse, rappeuse, lesbienne, ne ressemble à personne d’autre. À part peut-être à Serena Williams, qu’elle admire, tant on voit mal ce qui pourrait arrêter cet astre (enfin) en route vers la Terre.

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Lala &Ce porte une veste Alaïa, un pull Bottega Veneta, un sous pull Christian Dior et un pantalon Berlutti.

Tu sortais il y a un mois ton premier véritable projet, Le son d'après. Tu es satisfaite des retours ?
Je suis contente des chiffres, et il y a beaucoup de gens qui disent que c'est leur projet préféré de l'année. J'ai confiance en ma musique mais je ne m'attendais pas forcément à ça. Et puis j'adore les adjectifs associés à la mixtape : « aérien », « planant », « sexuel », « érotique ». Ça colle bien à la couleur du disque. J'ai l'impression d'avoir passé un cap. Pas en moi, mais aux yeux des autres : maintenant c'est officiel, tout le monde sait ce que je sais faire.

C'est vrai qu'avant ça, tu étais éparpillée sur les projets d'autres artistes. Tu n'avais pas vraiment de carte de visite.
Ouais, c'était un peu n'importe quoi. Tu sais qu'il y a des gens, en label, qui m'ont dit qu'ils avaient eu peur. Ils pensaient que j'avais loupé mon coche, parce que j'ai pas profité direct du succès de « Bright » [titre sorti en 2017, ndr]. Mais c'est la vie, moi j'avais des trucs à faire ! Je suis une meuf patiente, je ne crois pas que ça doit péter d'un coup. Je préfère poser les bases, quitte à revenir dans un an, les gens ont eu le temps de digérer et tu fais meilleur effet. Patience et succès.

On dit de toi que tu as « ton univers ». Ça se construit justement avec de la patience, un univers ?
L'important, c'est d'abord l'authenticité. Ça gagne en qualité au fil du temps, c'est sûr. Mais il faut surtout rester fidèle à toi-même. Si tu pars dans des recettes faciles, t'auras pas d'univers, juste un gâteau de plus. Par contre, c'est pas quelque chose qui me questionne pendant la création. Tout est vraiment instinctif. Le jour où je perdrai ça, ce sera différent.

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Lala &Ce porte une boucle d'oreille Mugler.

Tu parles parfois des petites imperfections de tes chansons, le fait que tu aimes les laisser visibles. Ça participe de cette envie de rester authentique et instinctive ?
Quand j'ai commencé à faire du son, je voulais que tout soit parfait, sinon je ne sortais rien. Après, je me suis dit qu'en vrai, c'était mieux de sortir un truc qui n'est pas parfait que rien sortir du tout. Et puis il y a de la beauté dans l'imperfection. Il y a des sons que je faisais qui n'étaient pas très bien mixés, où il y avait des petits problèmes de micro, un truc qui saute... Quand tout est trop bien, il n'y a pas beaucoup de vie, je trouve.

Tu saurais retrouver le premier déclic qui t'a donné envie de faire de la musique ?
Franchement je sais pas, mais parfois je regardais la télé et je me disais « je dois faire de la musique ». Avant même d'en faire, je m'imaginais signer ! Ça m'a toujours fasciné, l'époque Missy Elliott, Justin Timberlake, Timbaland... j'écoutais certains morceaux en boucle, ça devenait obsessionnel. Ajoute à ça les influences familiales : l'Afrique, la chanson française et le hip-hop avec mes grands frères.

Le passage du « hobby » au vrai « projet de vie » était évident ?
C'est quelque chose qui était toujours en moi, mais en même temps il y avait la vie, j'allais à l'école. Et mes parents ne sont pas dans la musique, je ne savais pas que c'était possible d'en faire et d'en vivre. Le moment où je me suis dit que c'était sérieux, c'est quand j'ai déménagé à Londres pour finir mes études. J'ai compris que je ne voulais plus faire ça de ma vie – je faisais de la gestion de patrimoine... J'ai eu un choix : soit je rentrais à Lyon pour finir mon master, soit je restais là-bas. Je suis restée. Ma mère m'a un peu reniée à ce moment-là, mais maintenant ça va, elle comprend. Elle me donne même des idées de clip.

Tu habites toujours à Londres. Qu'est-ce qui te plaît dans cette ville ?
Ce que j'ai aimé à la base, c'est vivre loin de là où j'ai grandi. C'est un bon moyen de se découvrir. Après, j'ai toujours kiffé l'anglais et les trucs à la con, genre les bus rouges ! C'est aussi là-bas que j'ai eu mes premiers grands amours, ça m'a marqué. Et musicalement, c'est génial. Tu te rends compte que les standards musicaux sont hyper élevés. Tu te prends des claques d'artistes totalement inconnus.

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Lala &Ce porte un manteau et une chemise Paco Rabanne, un sous pull Christian Dior et un pantalon Berlutti. Bottes Paco Rabanne.

Le côté insulaire de l'Angleterre, je trouve que tu l'as aussi avec Jorrdee, Retro X, qui sont en featuring sur ta mixtape. Vous êtes sur une île au large du rap mainstream.
Ouais, ce truc d'île on en prend conscience tous les trois, en ce moment. On comprend que c'est important de le cultiver, de le revendiquer. Jorrdee je l'ai rencontré à Lyon via un ami en commun. J'ai entendu un son à lui et j'ai pris une claque. Je trouvais ça fou qu'un mec fasse ce genre de son, à Lyon, et il fallait que je le rencontre. Je lui ai fait écouter ce que je faisais, il a capté très vite aussi, et c'est comme ça qu'on a commencé à bosser ensemble. Lui, il fait de la musique tous les jours de sa vie, c'est obsessionnel. Et c'est impressionnant.

Qu'est-ce tu gardes de ton passage dans le 667, crew dont Jorrdee a aussi fait partie pendant un temps ?
Ça m'a apporté beaucoup de la confiance en moi et en mon art. C'est fort d'être validée par des gens qui t'impressionnent. À part eux, je n'écoutais presque personne et je n'étais impressionnée par personne. Le fait qu'ils me disent « ce que tu fais, ça tue », ça m'a fait du bien. L'esprit de gang aussi. Et puis je retrouvais les valeurs de ma mère, de l'Afrique dans le rap. C'était un peu comme mes grands frères.

Pendant longtemps on a dit « Lala &ce, on comprend pas ses paroles ». Comment tu vivais cette remarque ?
C'était pas voulu ni calculé. C'était comme ça, mais j'aimais bien. En fait, je parle comme ça tout le temps. Parfois on comprend pas ce que je dis, on me demande de répéter. Dans le son, c'est un peu pareil. Mais du coup ça rend aussi quelque chose de plus sensoriel et moins agressif. C'est passif, tu ne prends pas, tu reçois. Si j'articulais, ce serait pas pareil. Aujourd'hui, le mix et le mastering sont plus propres, mais je n'articule pas plus qu'avant.

Sur le projet, entre « Cell Off » et « Amen » il y a une grosse différence d'ambiance. Il y a un registre que tu préfères, entre le côté aérien et l'aspect plus trap de ta musique ?
Je trouve que c'est toujours plus facile de faire des trucs trap. Quelqu'un de lambda sera plus efficace sur un son trap que sur un morceau aérien. Mais j'aime bien le faire quand même. Je pense que c'est ma force, d'aller dans des genres différents sans que le niveau change.

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Lala &Ce porte un manteau Alaïa, une chemise Louis Vuitton, un sous pull Christian Dior, un pantalon et des bottes Paco Rabanne. Casque Hermès.

Du coup tu as aussi beaucoup de variations de flow, à la fois maîtrisé et nonchalant. Il y a des rappeurs qui s'entraînent, tous les jours, comme des sportifs, pour être les plus techniques possible. C'est ton cas ?
Moi je ne fais pas ça, mais peut-être que je devrais ! Ça peut toujours être bénéfique, on peut toujours faire plus. Je suis satisfaite de ce que je fais, je suis ma première juge, si je ne suis pas satisfaite, ça ne sort pas. Mais si je me pousse plus, ça peut aller encore plus loin.

Comment tu as su, pour ce projet, que tu étais satisfaite ?
Tu sais, ça fait un moment que c'est bouclé. L'histoire c'était juste de savoir comment bien le sortir, avec qui, avec des bons clips. Ce projet c'est une collection de plein de vibes. Il y a des morceaux qui ont deux ans, d'autres qui ont six mois, c'est plein de périodes différentes. Je ne sais pas si ça se ressent.

Le premier clip que tu as sorti, c'est « Serena (Botcho) ». D'où te vient cette passion pour Serena Williams ?
Ah, Serena, Serena... J'aime le tennis depuis que je suis petite, ma mère m'a mis dedans. C'est pour ça qu'il y a « Ace » dans mon nom. Je m'identifiais un peu à elle : la renoi trop forte, qui gagne tout. Et toutes les moqueries qu'elle a pu encaisser, sur son physique, ça m'a marqué... En gros, je voulais faire un son sur les culs, mais avec un petit message : glorifier la femme noire, pas que pour ses formes mais pour tout ce qu'elle peut accomplir.

En France les rappeuses ont longtemps été paralysées par l'ombre du succès de Diam's et par des cases encore plus stéréotypés que pour les mecs. Tu as l'impression qu'il y a plus de place aujourd'hui ?
J'aimais bien Diam's ! C'est marrant parce que dans mon entourage à l'époque, c'était un peu la honte de l'écouter, mais tout le monde kiffait en secret. Je sais pas s'il y a plus de place aujourd'hui. Déjà, il n'y a pas énormément de rappeuses et j'ai l'impression qu'il y en a encore qui veulent rentrer dans des cases et faire ce qui plaît. Diam's était dans sa case, mais ça avait l'air authentique. Là t'as la case hypersexualisée, Lil' Kim à la française, par exemple. Je pense qu'elles veulent vendre un truc qu'elles voient marcher au États-Unis. Je trouve qu'il n'y a pas assez d'authenticité dans nos catégories. C'est dommage.

C'est facile de ne pas y entrer, dans ces cases ?
Bah oui, oui ! Il faut juste être soi-même. Après ça dépend, si tu es dans une case à la base, si t'es une personne un peu lambda, c'est ta personnalité qui va te démarquer. Mais moi, regarde : je suis une meuf, j'ai des locks, je suis gay, je suis métisse, je suis grande. Je cumule, j'abuse ! J'ai pas grand-chose à faire pour échapper à la case.

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Lala &Ce porte un tank top vintage, un manteau Louis Vuitton, un pantalon Berlutti et des bottes Balenciaga.

Ça te fait quel effet quand on dit « Lala &ce, c'est la meilleure rappeuse de France » ? T'es comme Serena Williams qui gagne Wimbledon ?
C'est un peu ça ! Après, honnêtement, j'ai l'impression qu'il n'y a pas beaucoup de concurrence, donc on verra quand il y aura vraiment quelque chose en face. Ce que je me dis aussi, c'est que mon style musical, chez les hommes aussi il est quasi inexistant. Donc je sais pas si ça colle vraiment, « meilleure rappeuse française ». L'idée c'est plutôt d'être « meilleure artiste hip-hop », tout court, mais je ne pense pas qu'ils sont prêts à dire ça. Attention, je dis pas que c'est le cas ! Enfin je sais pas... Mais si c'était le cas, je pense pas qu'ils soient prêts à dire qu'une meuf est la meilleure artiste du genre hip-hop. Pour l'instant, ils disent « meilleure rappeuse » et ça me va. Mais j'aimerais bien qu'il y ait plus de meufs qui montent, ça mettrait du piment dans tout ça.

Une rappeuse métisse, gay, grande et avec des locks est peut-être ce qui manquait pour en inspirer certaines, qui ne s'imaginaient pas forcément légitimes dans le hip-hop.
J'espère ! J'aimerais bien. J'ai jamais trop pensé à cet aspect-là, mais on commence à me le faire remarquer. Ça fait plaisir, si tu peux inspirer en étant juste toi-même, c'est super. C'est ça le but, inspirer ceux qui inspireront à leur tout, etc.

Qu'est-ce qu'on te souhaite pour la suite ?
Alors déjà, il faut le souhaiter avec une vraie intention, sinon il faut pas le faire, ok ? Il faut vraiment le voir dans sa tête. Mais on peut me souhaiter d'ouvrir mon public à l'international. Je rêve de faire un son avec Swae Lee. Je pose ça là. J'aime beaucoup sa musicalité, ça me parle énormément, il m'inspire beaucoup. Et j'aime bien sa vie, il a un truc un peu débridé dans lequel je me retrouve.

J'ai l'impression que tu as un son propice à l'exportation.
Ouais, après faudra voir au niveau de la langue. Il y a un morceau en anglais sur le projet, « Emzolyn ». J'ai bien aimé, mais je ne sais pas si je le referais. Quand les rappeurs français font ça, c'est parfois ridicule. L'accent est bizarre, ils disent de la merde. Autant rester dans ce que tu sais faire. Il faudrait réussir à amener la langue française chez les anglophones, et je pense que c'est possible. Il y a des gens qui essayent : Christine & The Queens, Hamza et surtout Aya. « Djadja » ça veut rien dire mais ça passe partout ! Elle a aussi fait un featuring avec Davido et je crois qu'elle va en faire un avec Burna Boy, c'est pas innocent. Ce mouvement international passera par l’Afrique.

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Lala &Ce porte une chemise Paco Rabanne et un body Louis Vuitton. Collier Charlotte Chesnais.

Crédits

Photographie : Priscillia Saada

Styliste : Xenia Settel

Maquillage : Tiina Roivainen

Assistante photographe : Maëlle Joigne

Assistant Styliste : Berenger Pelc

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