sexy, féministe et voyeur : pourquoi il faut absolument (re)voir « showgirls »

Chef d'oeuvre longtemps incompris, proie au feu des critiques et au dégoût du public, « Showgirls » brille désormais par sa satire - mordante -du rêve américain.

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19 Janvier 2018, 9:48am

Avez-vous déjà tenté de persuader quelqu’un de quelque chose, pour que cette personne finisse par vous quitter, excédée, avec un point de vue encore plus farouchement opposé au votre ? On appelle ça l’effet boomerang, et c’est précisément le genre de retour de bâton auquel le réalisateur Paul Verhoeven a fini par s’habituer. En 1992, l'heure est à Basic Instinct, film précédé d'une odeur de sexe, de sang et de scandale. Mais si l’œuvre dérange, elle ne suscite pas l'incompréhension pour autant : Verhoeven est invité à Cannes, Sharon Stone incendie le tapis rouge et le film fait exploser le box office. Trois ans plus tard, celui que la presse surnomme « le Hollandais violent » déclenche pourtant un raz de marée général. « Voyeur » , « pornographe », « blasphémateur », la critique et le public ne font qu’un pour le clouer au pilori à cause de Showgirls, nouveau long-métrage à travers lequel le cinéaste entend dénoncer l’obscénité du rêve américain. Le pitch n'a pourtant rien de révolutionnaire : Nomi Malone est jeune, ambitieuse et débarque à Las Vegas avec la ferme intention d’y percer en tant que meneuse de revue. Mais son ambition est aussi excessive que la lumière des casinos sont crues - et ça, ça ne passe pas. Nomi Malone a surtout deux défauts : la faiblesse prêtée aux femmes et le culot de ne reculer devant rien. Vous hésitez encore ? Si vous pensiez vous défausser devant ce sommet verhoevien, voilà 3 raisons de vous décider à passer une très belle soirée.

1) Vous ne reverrez peut-être jamais Elizabeth Berkley

À moins de revoir la saison 6 de The L Word (dans laquelle elle fait une apparition) ou d'être un grand fan de Danse avec les Stars, il y a malheureusement peu de chances pour que vous ayez l'occasion d'entendre parler d'Elizabeth Berkley autrement que pour le rôle de Nomi Malone. Avant Showgirls, l'actrice est la belle-fille rêvée de tous les WASP américains : sa candeur adolescente fait les beaux jours de la série Sauvés par le gong. Dans ce qui se révélera être un cadeau empoisonné, Verhoeven lui offre le contre-emploi le plus total : un rôle pour lequel elle se donnera corps et âme, enchainant scènes de sexe, prouesses chorégraphiques, lap dances et scènes de nu. Comme la majorité des jeunes comédiennes, Nomi Malone a soif de gloire, croit fort en ses rêves et espère se faire une place au soleil. À posteriori, il est difficile de ne pas superposer le destin de l'actrice avec celui de son personnage : raillée par le public, boudée par le cinéma, sa carrière ne survivra pas à ce qui fut pourtant son sommet, constamment ramenée à la dimension sexuelle de son personnage. À quelques années près, la coïncidence est troublante : le schéma rappelle le sort réservé à Sharon Stone, qui, malgré son aura planétaire de sex symbol, ne verra jamais s'ouvrir les portes d'une carrière à la hauteur de son incroyable performance.

2) Vous ne trouverez pas plus pop en matière de féminisme

Dans Basic Instinct, Catherine Tramell aime les voitures de sport, fume comme un pompier, boit du whisky sec et assume pleinement sa bisexualité. Bâti autour de l'enquête de Nick Curran (Michael Douglas) sur cette écrivaine sulfureuse, le film fait un carton. Dans Showgirls, le personnage de Nomi Malone se révèle particulièrement puissant mais à l'inverse de Basic Instinct, son histoire ne dépend d'aucun homme. C'est à Nomi Malone seule que Verhoeven confie la tâche de raconter, en toute subjectivité, son aventure à Vegas. L'identification à un personnage féminin serait-elle problématique au point de susciter autant de rejet de la part des spectateurs ? C'est l'une des questions soulevées par l'échec du film. Aujourd'hui, il semble pourtant surprenant que tant d'analyses soient passées à côté de sa charge féministe : si Nomi Malone s'expose au formatage misogyne et capitaliste de Las Vegas, elle y résiste en même temps de toutes ses forces. Forcée au compromis pour échapper à la précarité, elle refuse que ce qu'elle considère comme un art - la danse - ne soit envisagé que comme une forme édulcorée de prostitution. Et se bat pour disposer de son corps - dans le sexe ou à travers la danse - comme bon lui semble.

3) Ouvrez la porte au voyeur tapi en vous

Vous avez toujours rêvé de savoir ce qui se passait dans une cabine de strip-tease ? Showgirls, c'est un spectacle dans le spectacle, un exemple de « mise en abyme » auquel vous auriez pu faire référence pour votre bac de français. C'est donc aussi une invitation à réfléchir sur son statut de spectateur : le public des shows dans lesquels se produit Nomi Mallone est réduit à la même fascination passive que celui du film. Et assis sur sa banquette, le client d'un lap-dance est presque aussi seul que le spectateur dans son canapé : pétrifié, heureux mais gêné d'être ramené à ses pulsions avec autant d'efficacité. À cet égard, il est finalement peu étonnant que le film ait fait l'objet d'un si vif dédain. Quoi de plus réducteur pour un cinéphile que d'être rappelé à son voyeurisme primitif, au plaisir intense mais lubrique qui le rapproche du plus commun des mortels ? Showgirls a pourtant l'attrait du bijou brillant, celui du bibelot criard qu'on chérit secrètement en faisant croire qu'on est obligé de le garder, du plaisir interdit qui laisse un sentiment de honte mais auquel on repense dans un sourire, le cœur battant. Rassurez-vous, il est temps de se départir de sa culpabilité puisqu'aujourd'hui, même les plus grands censeurs de la critique retournent leurs vestes pour le dire : le kitsch, c'est chic.

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