pierpaolo piccioli et valentino : deux ne font plus qu’un

En janvier dernier, Pierpaolo Piccioli présentait sa collection haute couture à Moscou, fondée sur l'articulation de valeurs fortes.

par Anders Christian Madsen
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31 Mai 2017, 8:40am

Ironie du sort, le lendemain de la victoire de Donald Trump, Valentino s'installait à Moscou pour célébrer les bars clandestins de la Prohibition américaine. « Félicitations à notre nouveau président ! Ensemble nous sommes plus forts ! » s'exclamait une femme russe sur la Place Rouge en reprenant l'un des slogans préférés d'Hilary Clinton. Mais lorsque le bar de l'hôtel joue Stranger in Moscow ce soir-là, difficile de faire preuve de dérision. Loin d'être planifiée ainsi, la soirée Prohibition organisée par Pierpaolo Piccioli a pourtant pris une dimension politique dans un pays accusé de truquer l'élection en faveur de Trump. Lové dans un sofa de la boutique Valentino ouverte à Moscou le lendemain de la soirée, Pierpaolo médite : « Il y a quelque chose d'inquiétant dans ce monde réactionnaire. Je n'aime pas l'intolérance, cette façon qu'on a de mettre les gens dans des cases. J'aime la liberté de pouvoir être qui l'on veut. » Derrière les soies tombantes et les tulles brodés, voilà le genre de jugements courageux lancés par le créateur de 49 ans porté à la tête de Valentino en 2008 aux côtés de Maria Grazia Chiuri. L'été dernier, Chiuri le quitte pour Dior, lui laissant tout le mérite d'une collection de prêt-à porter printemps/été riche d'influences punk.

« Je puise plus profondément dans mes racines esthétiques et mes valeurs. Je pense vraiment être proche des peintres italiens, des maîtres de la fin du Moyen-Age, de la première Renaissance et même de la culture punk de Londres. J'aime le punk comme un état d'esprit qui en dit long sur la notion d'individualité. J'ai arrêté de penser à la réaction des gens pour ma première collection en solo, j'ai juste suivi mon instinct. » Pierpaolo a demandé à Zandra Rhodes de s'inspirer du psychédélisme cher à Jérôme Bosch pour nourrir ses imprimés d'une irrévérence fantaisiste résumant sa philosophie de la mode. « Il faut exprimer son opinion. La mode utilise un langage que les gens peuvent reconnaître. Je ne pense pas être une personnalité politique, mais si l'on rattache l'idée de beauté à celle d'individualité, d'authenticité et de diversité, cela revient à formuler des valeurs pour la société et pas seulement pour la mode. C'est ce que je veux faire. C'est une opportunité. » La nuit après l'élection, il marche nonchalamment près du Café Pushkin (repaire de l'oligarchie moscovite) coiffé d'une casquette « Fuck Donald Trump », comme pour témoigner de l'audace de Valentino. Mais si l'émouvante splendeur de son show a laissé certains d'entre nous en larmes, les bonnes intentions de Pierpaolo ont aussi été incomprises.

Inspirée par une imagerie tribale panafricaine digne d'Out of Africa, sa collection de prêt à porter printemps/été 2016 conçue en collaboration avec Chiuri a dû faire face à des accusations d'appropriation culturelle. « Il était question de l'intégrité de différentes cultures. » Imperturbable, Pierpaolo s'exprime dans un anglais calme et articulé. « Ce n'était pas une carte postale envoyée d'Afrique. Il s'agissait de mélanger des cultures vivant ensemble. Lorsque Braque et Picasso sont partis en Afrique à la fin du 19ème siècle, ils ont compris que la beauté pouvait être différente de la façon dont les Européens l'envisageaient. Ils sont revenus et ont défini les règles de l'art contemporain. Il faut parfois voir différents mondes pour retourner au sien. » Dans le Valentino de Pierpaolo, rien n'advient sans renfort académique, mais à l'heure où le moindre geste d'un créateur est susceptible d'être relayé par les réseaux sociaux, cela n'enlève rien à son courage. Il met ça sur le compte de son irrévérence italienne. « Nous avons déjà subi 20 ans de restrictions » plaisante-t-il en référence à la censure mussolinienne des années 30 et 40. Nous y sommes passés. Nous en avons fini. Nous pouvons être libres ! C'est une perception très romaine. Quand on vit dans une ville qui baigne dans le Catholicisme et le Paganisme, le Rome baroque et celui de Pasolini, on sent la contradiction de la vie. La vie est dans cet équilibre entre différentes choses qui cohabitent. Il suffit de choisir quelle perspective on souhaite adopter. » Fermement attaché à son intimité, il n'est pas sur Instagram, même s'il lui arrive d'y jeter un œil grâce au compte de sa fille.

« Je ne veux pas dévoiler ma vie. Je me fous de savoir qui mange quoi ou qui couche avec qui. Je m'intéresse à ce en quoi croient vraiment les gens, à leurs valeurs. Vous en apprendrez plus sur moi à travers ma collection que via un compte Instagram. » S'il n'évite pas les questions sur sa vie personnelle ou sur son enfance dans le port de Nettuno où il vit toujours avec sa femme et ses trois enfants, ce n'est pas ainsi qu'il souhaite dépenser son temps de parole. « Shakespeare voyait le monde comme une scène et ses habitants comme des personnages. Il y a cent ans, Pirandello s'inscrivait dans son sillage d'une nouvelle manière, continue Pierpaolo. Instagram est un théâtre shakespearien des temps modernes ou on croise une foule de personnages de Pirandello, en quête de réponses. L'approche est exactement la même : chercher un masque pour se protéger du monde. » Nourri par une vision globale à laquelle se mélangent librement les cultures et l'histoire, Pierpaolo crée une authenticité difficilement transposable aux réseaux sociaux. Et malgré l'essaim de femmes l'entourant partout à Moscou (des babushkas parées de bijoux à leurs petites filles ornées de diadèmes), il ne s'agit pas d'ouvrir un marché de la manière dont s'y prennent de nombreuses marques. « J'aime la culture de gens différents. Je ne crée pas pour le Moyen-Orient, pour la Russie : les femmes sont des femmes, les hommes des hommes, et les gens des gens, partout dans le monde. Si vous aimez cette pièce, portez-là à votre manière et ce sera très bien. Je ne croie pas que la mode ait quelque chose à voir avec l'absolutisme. »

Malgré son impressionnante opulence, le Valentino de Pierpaolo ne verse jamais dans le désuet, même lorsqu'il s'agit de haute couture. « Tout mon travail dans cette maison consiste à travailler autour des notions d'individualité et de diversité. La mode s'inscrit dans une unicité absolue, et lui donner une différente perspective revient à évaluer ces valeurs. Il ne s'agit pas de quelque chose qui appartient à un passé fantasmé. Il s'agit d'accorder de la valeur à la diversité, et en ce moment il me semble très important de considérer la diversité au même titre que la beauté. »

Credits


Text Anders Christian Madsen 
Photography Oliver Hadlee Pearch 
Styling Carlos Nazario

Hair Holly Mills at Streeters using R+Co. Make-up Chiho Omae at Frank Reps using Giorgio Armani Beauty. Photography assistance Mitchell Stafford, David Hans Cooke. Styling assistance Marissa Ellison. Tailor Mack Mozé. Hair assistance Julia Kim. Make-up assistance Rei Tajima. Model Zhenya Mihovych at Trump.
Zhenya wears all clothing Valentino.