Andy Warhol on fire escape of the Factory, 231 East 47th Street, 1965-7, © Stephen Shore

quand stephen shore trainait à la factory avec andy warhol

L'illustre photographe raconte ce qu'il a appris de Warhol, livre la clé de son succès et explique pourquoi le futur de sa carrière se jouera sur Instagram.

par Clementine de Pressigny
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09 Novembre 2016, 11:00am

Andy Warhol on fire escape of the Factory, 231 East 47th Street, 1965-7, © Stephen Shore

Stephen Shore a six ans quand il reçoit son premier kit pour chambre noire. À 10 ans, il prend déjà la photographie très au sérieux - on lui offre alors un livre de Walker Evans. À 14 ans, Stephen vend trois photos au curateur photo du MoMa. Si précoce qu'on aurait du mal à être étonné par le fait qu'à seulement 17 ans, il traîne déjà son objectif à la Factory de Warhol, immortalise l'artiste et son milieu. Andy Warhol était un innovateur de génie, entièrement dévoué à l'exploration et la création. Stephen était tout autant investi dans son art ; investi dans la mission de découvrir, comme il le dit, de nouvelles visions photographiques. C'est ce qu'il a fait, continuellement, tout au long de sa carrière : faire évoluer le médium des façons les plus profondes. Dans Factory : Andy Warhol, ses images offrent à voir des artistes iconiques au travail, mais aussi un aperçu de l'œil encore en développement d'un des plus grands photographes au monde.

Dans votre livre de photos de la Factory, votre travail est décrit dans l'intro comme « une emphase sur le commun, une élévation de l'ordinaire » - c'était un but clair ou c'est ce qui est naturellement sorti de ce que vous vouliez photographier ?
La culture m'intéresse, en ce qu'elle définit du monde. Et le monde ne s'arrête pas qu'aux moments dramatiques. Le monde c'est aussi des moments d'entre-deux. Il y a longtemps, à la fin des années 1960, j'ai passé quelques mois à Londres. À l'époque où les Etats-Unis étaient en crise à cause des émeutes de Kent State - six étudiants tués par la garde nationale à Kent State. Il se passait beaucoup de choses en Amérique, et je lisais ça tous les jours dans le Herald Tribune. J'avais l'impression que le pays se délitait. Mais quand je suis revenu je me suis rendu compte que la vie suivait son cours. Il s'était passé des choses terribles, mais la vie continuait. Le journal ne racontait pas les gens qui prenaient leur petit-déjeuner tous les matins, les boutiques qui ouvraient comme d'habitude. Le journal racontait les nouvelles du jour, mais si tu ne lis que les nouvelles, tu ne comprends pas la texture de la vie. Ce sont souvent les moments ordinaires qui te dévoilent ce qu'est la vie. Au même moment je faisais American Surfaces, et je m'intéressais au regard, je faisais attention à ce sur quoi se posait mon regard, et à l'évolution de regard selon les moments de la journée ; quand j'étais dans un ascenseur, quand je marchais dans la rue, dans un magasin. Je faisais attention à ça. Et je pense que l'intérêt et la fascination pour la culture contemporaine d'Andy Warhol m'ont influencé. Et pour finir - c'est une réponse très longue - quand je je faisais Uncommon Places, je me suis rendu compte que l'appareil photo n'était qu'un moyen technique de communiquer le monde, quand on le voit à un moment de conscience augmentée. Je pense que cette expérience a fait de moi un meilleur communicateur. Faire attention aux choses de ton quotidien revient à faire attention aux moments de l'ordinaire. Je ne choisis pas des moments au hasard, je n'essaye pas de faire des choses ennuyeuses et inintéressantes. Je pioche des moments de vie ordinaires qui me semblent intéressants. 

Vous êtes plutôt actif sur Instagram. Qu'est-ce qui vous plaît dans ce médium, et est-ce que les photos que vous partagez sont toutes prises avec votre téléphone ?
Oui, à part les vieilles photos que j'identifie toujours comme telles. Sinon tout est fait sur mon téléphone. Ça ne m'intéresse pas d'utiliser Instagram comme une galerie de mon travail, comme une présentation et une visite de mes anciens travaux. Ce qui m'intéresse, c'est de prendre des photos destinées à Instagram. C'est ce que j'ai fait ces dernières années. 

Lou Reed, 1965-7, © Stephen Shore 

Donc vous voyez ça comme un médium artistique totalement valide ?
Absolument. C'est là-dessus que j'ai concentré mon travail ces deux dernières années. Je veux très peu de photos à côté de ça ; c'est principalement Instagram, et j'adore ça. J'adore cet aspect communautaire. J'adore le fait de pouvoir dialoguer globalement avec d'autres photographes.

C'est assez rare de voir de voir un artiste reconnu discuter avec ses followers.
Plus que dans les commentaires, l'intérêt réside dans la conversation visuelle. Je n'ai pas envie de suivre beaucoup de monde sur Instagram parce que je veux pouvoir regarder tout le monde chaque jour. Et je ne veux surtout pas passer toute ma journée sur Instagram. Donc je sais que je peux être un peu abrupt quand j'arrête de suivre quelqu'un. Mais si ce quelqu'un poste 20 images par jour, ça obstrue tout mon fil, et j'arrête de le suivre parce que je veux vraiment avoir ce dialogue et jeter un œil à tout ce que tout le monde publie. Et puis il y a un groupe de photographes du monde entier qui se suivent tous les uns les autres. Il y en a aux Etats-Unis, en Angleterre, beaucoup en Italie, un qui vient de Russie, et je crois que l'on publie tous presque tous les jours. J'adore regarder ce qu'ils postent.

Dans votre interview avec David Campany, vous racontiez comment vous vous donniez des défis, de paramètres variés et de représentation graphiques différentes. Vous le faites aussi sur Instagram ?
C'est tout l'intérêt d'Instagram selon moi. Quand j'ai commencé Instagram, les photos oblongues n'étaient pas autorisées. Il y avait des applications qui permettaient de poster des images oblongues, mais Instagram s'arrêtait au carré. Et même aujourd'hui, quand tu prends une photo verticale, je peux voir l'image entière sur mon téléphone, mais pas sur mon iPad, où elle est un peu coupée. Donc d'une certaine manière, Instagram est fait pour les photos carrées, et j'ai pris des photos dans ce format depuis 1970, donc j'ai accepté ces termes - comme un poète peut écrire en sonnet et en haïku, j'ai accepté de photographier en Instagram. L'autre discipline à avoir, c'est de ne poster qu'une photo par jour. Et bien sûr, il y a des jours meilleurs que d'autres. Je ne suis pas au top tous les jours !

Andy Warhol dans une chambre d'hôtel pendant le tournage de My Hustler, 1965-7, © Stephen Shore 

Vous pensez faire usage un jour de ces photos Instagram ?
Je pense, oui. Ce n'était pas mon intention quand j'ai commencé - je n'avais aucune intention. J'aimais bien Instagram et je voulais juste m'y essayer, pour voir ce que ça donnerait. Mais maintenant j'ai tellement d'images que j'adore. Tu connais la maison d'édition britannique Morel ? Ils ont fait un petit livre il y a un an, tiré à 200 exemplaires, avec toutes mes photos Instagram de l'époque. Et je suis impliqué dans une publication américaine périodique, Documentum. On fait quatre numéros sur Instagram. C'est fait sur papier journal, donc ce n'est pas précieux. Ça a ce côté éphémère que peut aussi avoir Instagram. On n'y trouve pas seulement mon travail, je fais partie des contributeurs, mais on présente le travail de beaucoup d'autres. Mais j'imagine bien un ou plusieurs livres sortir de mes photos Instagram, et je me vois bien en vendre des versions imprimées ou les présenter pour une exposition. Mes publications Instagram ont été présentées dans une rétrospective exposée en début d'année à Berlin et Amsterdam. On installe un projecteur avec un iPad sur trépied qui donne mon fil Instagram à explorer. Ce que les gens affichent sur l'iPad est projeté au mur. Tout mon fil est à disposition. Mais je n'exclus pas d'autres utilisations.

Vous disiez que lorsque vous photographiez pour American Surfaces vous cherchiez des photos qui s'agrègent au regard. Vous tendez encore vers ça, ou c'est devenu tellement naturel que c'en est inconscient ?
Je dirais que c'est devenu naturel. J'ai passé la majeure partie des années 1970 à travailler sur différentes manières de structurellement contrôler les photos, mais maintenant je n'y pense même plus. Maintenant mon esprit s'attelle à autre chose et tout ça a été intériorisé. 

Planche d'images du Velvet Underground, 1965-7, © Stephen Shore 

Vous avez aussi dit que l'ambition est ce qui sépare les gens talentueux qui dérivent de leur art et les gens mus par la création. Quelle était votre ambition avec la photo - prendre les meilleures photos possible ou changer le médium ?
Je ne me référais pas à une ambition spécifique, mais à l'ambition, tout court. Ce n'est même pas que je voulais faire du bon travail, mais j'avais juste besoin de produire des choses. J'aimerais aussi clarifier ce que je pense des étudiants que je croise. Je vois des gens qui ont de l'ambition mais pas de talent, et qui parviennent à certaines choses. Et puis je vois des étudiants qui ont du talent mais pas d'ambition, et je sais qu'ils n'arriveront à rien. Mais s'ils ont du talent, de l'ambition et un minimum d'éthique de travail : c'est le combo gagnant.

Vous avez dit de Warhol qu'il faisait constamment des choses, qu'il créait constamment. Vous avez pris ça de lui ou c'est inné ?
Je pense que c'est inné. Je ne sais pas d'où ça vient. Ce n'est peut-être pas inné, ça vient peut-être d'influences très anciennes, mais je n'ai pas trouvé comment l'inculquer à quelqu'un. Je peux guider les étudiants, les aider à développer leur photographie et à cultiver leur créativité s'ils en ont, mais je n'ai pas trouvé comment leur instiller ce genre d'énergie. Mais je l'ai vu chez Andy, et j'en ai déjà parlé dans le livre sur Warhol, et c'était la première fois que je voyais un artiste au travail - ça m'a fait grande impression. L'art s'apprend beaucoup par osmose ; là est la valeur de l'apprentissage. Et je ne me suis pas du tout placé comme apprenti d'Andy, mais il était très ouvert sur ce qu'il faisait et il voulait y inclure les autres, il demandait l'opinion des gens, et il le faisait parce qu'il tirait son énergie des gens qui l'entouraient. Ses méthodes de travail et ses besoins des autres m'ont ouvert, à moi et aux autres, son processus artistique et j'ai beaucoup appris en voyant un artiste travailler. Et il travaillait tous les jours. Il ne s'asseyait pas en attendant que l'inspiration le frappe. Non, il essayait des trucs, il expérimentait. Je l'ai vu prendre des décisions. La somme de tout art, c'est de faire des choses, de prendre des décisions, de savoir quand quelque chose ne marche pas, de réessayer quelque chose de différent… J'ai eu un aperçu de l'éthique artistique, de la méthode de travail. 

John Cale, Jan Cramer, Paul Morrissey, Nico, Gerard Malanga, 1965-7, © Stephen Shore 

Vous êtes aussi très généreux quand il s'agit d'entrer dans les détails du processus de travail que vous avez appris de vos expérimentations et explorations. Certains photographes refusent de parler autant de leur travail - trouvent ça réducteur. Pourquoi êtes vous aussi ouvert ?
La réponse est simple : je suis professeur depuis 35 ans. Et quand j'ai commencé, c'était très difficile pour moi, parce que j'avais passé beaucoup de temps à apprendre les techniques mécaniques et visuelles de la photographie. Donc je les comprenais, mais quand je faisais de l'expérimentation dans les années 1970, je ne les avais jamais expliquées à personne. Je n'avais pas de mot en tête pour le faire. Je pensais visuellement, mais la pensée visuelle est silencieuse. Quand je décide de prendre mon appareil et de le décaler de 10cm à gauche pour changer l'alignement des choses, je ne pense pas « peut-être que je devrais prendre l'appareil et le décaler de 10cm à gauche. » Non, ça me passe par la tête et je le fais. J'apprenais la photographie comme ça, mais ça ne sert à rien quand tu te retrouves à enseigner. Donc très rapidement, j'ai dû apprendre à simplifier les choses, à prendre les expériences de la partie de droite de mon cerveau pour les examiner avec la partie gauche, et que ça devienne claire et utile aux étudiants. Et j'adore enseigner, c'est autant ma vie et ma profession que la photo. 

Yoko Ono à la Factory, New York, 1965-7, © Stephen Shore

Quel conseil vous donneriez aux jeunes photographes qui veulent suivre votre exemple et avoir une influence durable ?
Je vais vous renvoyer vers quelque chose que j'ai écrit. Il y a peut-être 8 ans est sorti un livre, Letters to a Young Artist, pour lequel les éditeurs avaient rédigé la fausse lettre d'un jeune artiste, qui posait exactement votre question, en ajoutant : « Est-ce que j'entre dans le marché de l'art ? Est-ce que ça va nuire à mon art ? » Ils ont envoyé cette lettre à 50 artistes différents, et on nous demandait d'y répondre. Ils ont finalement publié toutes les réponses sans la lettre originale. 

Vous vous souvenez de la première photo de quelqu'un d'autre que vous avez vraiment adoré, qui ne vous a plus lâché ?
On vivait dans un appartement à New York, et notre voisin du dessus était un homme très cultivé, président d'une grande compagnie d'édition musicale américaine. Il était au courant de mon intérêt pour la photographie et m'a offert American Photographs de Walker Evans pour mon 10ème anniversaire. C'était mon premier livre de photo. Il a eu une influence énorme sur moi. Plus qu'une influence, je pense avoir trouvé un esprit analogue dans ce livre. Un sens de la compréhension formelle, un classicisme qui peut être inhérent à certaines personnes. Quand je regarde mon travail sur Warhol et que je le compare à celui de Billy Name - on était amis, on photographiait les mêmes choses au même moment - le mien semble beaucoup classique dans l'approche que le sien. Je pense que c'est inhérent à la personnalité de chacun. 

Andy Warhol en séance sérigraphie, 1965-7, © Stephen Shore 

Vos explorations dans la photo ont été très prolifiques. Quelle est la leçon la plus importante que vous ayez apprise ?
Vous me prenez de court. Je ne suis pas sûr de pouvoir en détacher une… Mais il y a peut-être un truc qui me revient, quelque chose qui se rappelle régulièrement à moi : questionner les conventions visuelles. Qu'elles viennent de la culture ou de moi. Certaines conventions font sens, d'autres non. Mais ça m'a toujours été utile de les questionner.

Ensuite vous décider si elles sont vides ou valides ?
Oui. Pour filer la métaphore, disons qu'elles s'apparentent à des règles de grammaire. Certaines règles de grammaire sont inhérentes au langage : la relation du sujet au prédicat. Mais il en est d'autres qui sont culturellement accumulées et qui n'ont aucune base concrète dans le langage, comme le fait de ne pas finir une phrase avec une préposition. Il n'existe rien d'inhérent au langage qui nous interdise de finir une phrase avec une préposition. Donc certaines règles de grammaire sont des descriptions de la pensée naturelle, et certaines ne sont que des restrictions culturelles. Je pense qu'il y a des choses similaires dans la perception. On hérite de certaines habitudes parce que la vision et la perception s'y apparentent, et d'autres habitudes naissent de la manière dont les gens sont entraînés à organiser une image.

Une dernière question. Est-ce que la beauté joue un rôle dans votre photographie ?
C'est une question très intéressante. Une partie de moi veut répondre non, mais je pense que la vraie réponse est oui. Je ne sais pas si ça fait sens. Mais je dirais que je peux trouver des choses belles qui ne correspondent pas à l'idée que se font les gens de la beauté.

C'est peut-être lié à ce que vous disiez sur le fait de questionner les conventions visuelles. Vous questionnez les conventions de beauté.
Oui, je pense. 

Billy Name, 1965-7, © Stephen Shore 

Factory: Andy Warhol est publié chez Phaidon

Credits


Texte Clementine de Pressigny
Images de Stephen Shore, via Phaidon