voilà le saint laurent d'anthony vaccarello

Anthony Vaccarello aurait pu suivre un millier de chemins déjà empruntés par ses prédécesseurs lorsqu'il a accepté de reprendre les rênes de Saint Laurent. Il a préféré suivre le sien. « Aimez-le ou détestez-le, prévient-il. C'est ce que je fais. »

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févr. 24 2017, 9:20am

Anthony Vaccarello n'aura pas perdu de temps pour traverser la Seine après avoir obtenu le poste de directeur artistique chez Saint Laurent. Situé en plein cœur de la rive gauche, à Saint-Germain-des-Prés, son nouvel appartement possède de nombreuses qualités. Une terrasse tropézienne, une proximité avec le Café de Flore, et la possibilité de voir de temps à autre Catherine Deneuve, parmi d'autres. « Je l'ai vue deux fois, elle fumait une cigarette, » murmure-t-il. Notre dernier rendez-vous avait eu lieu deux ans plus tôt, dans la chambre de son ancienne maison située rue Saint Martin, qui accueillait aussi le modeste studio de son label éponyme, Anthony Vaccarello. Marque qu'il a d'ailleurs dû mettre de côté pour ses débuts chez Saint Laurent. « Quelque part je regrette la rive droite, admet-il. Je me sens un peu enfermé ici. Parfois j'ai besoin de me sentir moins propre, comme la rive droite. Je ne sais pas pourquoi - je me plaignais de la pisse dans les rues avant, mais aujourd'hui j'ai l'impression de rater quelque chose, » dit-il en haussant les épaules, dans l'antichambre de la maison Yves Saint Laurent, sur l'Avenue George V, non loin de chez lui.

Le côté mondain de la mode l'aurait-il rendu bourgeois ? « Non, je ne le veux pas - mais j'y suis forcé, rétorque-t-il à voix basse. Il est impossible d'être punk dans ce genre de milieu. Enfin, tu peux, mais c'est ridicule. On glisse petit à petit dans le moule, je pense. » En voyant sa Mercedes noire avec chauffeur, ou encore son gigantesque bureau, il est difficile de lui en vouloir. Il est fort probable que dans cette situation nous ayons tous accepté d'échanger notre Skoda pour une Mercedes. « La voiture va certes plus vite mais le trajet est le même, tu prends la même route, lance-t-il malicieusement. La vie n'est pas si différente sur la voie rapide. Je travaille toujours ici de 10 heures du matin jusque tard le soir. On pourrait penser qu'être directeur artistique d'une maison comme celle-ci change la vie, mais ça ne m'intéresse pas. Je suis toujours entouré par la même équipe et je travaille de la même façon. Par contre tout est plus joli. »

Vaccarello a pris toute son équipe avec lui chez Saint Laurent, les intégrant aux centaines de personnes qu'il supervise, un nombre que lui même ne saurait pas estimer. Mais le talent de cet homme est si grand que cela semble normal. Assis calmement dans la majestueuse antichambre de son quartier général - jean et pullover noirs - sa modestie en dit long sur la façon dont il a appréhendé son nouveau poste depuis avril dernier. Durant des mois, cette nouvelle a été le secret le mieux gardé de Paris. Une mine d'or pour les passionnés de mode avides de potins : le jeune prodige de la mode, Hedi Slimane, à qui certains vouaient un culte et faisait exploser les ventes, allait quitter Saint Laurent pour être remplacé par un créateur de vingt ans son cadet. Un événement qui avait déjà eu lieu à l'été 2007 lorsque Slimane avait quitté Dior Homme. Il avait été remplacé par Kris Van Assche, qui avait mis quelque temps avant de parvenir à faire oublier son prédécesseur.

« Hedi avait imposé une silhouette Dior Homme, pas pour Saint Laurent, c'est donc très différent. Pour Dior Homme c'était une toute nouvelle silhouette c'est donc très dur d'arriver après. Mais il ne faut pas oublier qu'il était l'assistant de Hedi, rappelle Vaccarello en parlant de l'ancien poste de Kris Van Assche. Je ne l'ai jamais rencontré. C'est aussi pour cela que je ne suis pas inquiet, car je vais le faire uniquement pour moi. » Dans les mois qui ont précédé sa première collection en Septembre 2016, Vaccarello a accepté de recevoir les conseils d'une seule et unique personne, Pierre Bergé - l'ancien compagnon d'Yves Saint Laurent aujourd'hui âgé de 86 ans - dont les mots ont eu un écho important : « Tu n'es pas Yves Saint Laurent. N'essaie pas d'être Yves Saint Laurent. » Une liberté dont il avait besoin pour rejoindre la maison créée en 1961 par Bergé et Yves Saint Laurent, qui alternait entre bourgeoisie et rébellion tout comme Vaccarello aujourd'hui.

« Il détestait tout cela. Mais il était quelque part très bourgeois, son mode de vie et la façon dont il était entouré, explique le créateur. Vaccarello n'a jamais essayé d'établir son style en se comparant à Yves ou à Hedi Slimane. Je ne voulais pas continuer ce qu'a fait Hedi ou faire du Saint Laurent, j'ai juste voulu faire ce dont j'avais envie, dit-il en nous faisant comprendre qu'il n'a jamais eu peur du poste qu'il occupe désormais. Je le fais pour moi-même, pas pour savoir ce que les gens pensent. Je ne pensais pas aux commentaires. Il est impossible de faire une collection parfaite pour Yves Saint Laurent, car tout le monde a sa propre vision de ce que devrait être une collection Saint Laurent. Depuis le premier jour, je savais que Saint Laurent était une maison de passionnés - on aime ou on déteste, et ce depuis le début ; depuis Yves Saint Laurent, depuis Tom Ford, depuis Alber Elbaz, dit-il en énumérant ses prédécesseurs. Mon travail ne laisse pas indifférent, on aime ou on déteste. »

Les indécis auront peut-être eu du mal à comprendre le lien entre l'habituel romantisme des collections Yves Saint Laurent et le côté plus trash et sexy des podiums de Vaccarello. Saint Laurent avait de multiples facettes, parfois reclus, parfois charmeur, puis posant nu pour l'un de ses portraits les plus fameux. Vaccarello, lui, est un homme éduqué doté d'un esprit espiègle. Né à Bruxelles en 1982, d'un père restaurateur et d'une mère secrétaire, ce dernier a grandi avec les femmes fatales des années 1980 et la télévision des nineties. Les gonzesses de Dynasty y étaient suivies par les jolies garces de Melrose Place et les ados typiques des années 1990 de Beverly Hills, 90210 et Heartbreak High. Il s'est aussi laissé aller aux clips de MTV, ceux de Mariah Carey ou Madonna et son livre Sex, « parfois devant Céline », et surtout, devant les top, qui ne l'ont jamais quitté.

À travers les époques, Yves Saint Laurent a été un des plus grands influenceurs de la mode et de l'imagerie mondiale - même si Vaccarello, lorsqu'il était jeune, préférait Thierry Mugler et Jean Paul Gaultier. Ce choix de carrière n'était pas si incohérent, contrairement à ce que certains amoureux de la mode ont pu dire sur Instagram. « Je pense qu'ils m'ont embauché parce que j'avais créé ma propre entreprise, et pour le travail que j'avais fourni avec Vaccarello, dit-il à propos du label qu'il avait créé en 2009 après son diplôme de La Cambre et son passage chez Fendi. « Je travaille toujours de la même façon ici, il y a simplement un passé plus important qu'il faut prendre en considération. Mais je n'essaie pas de reproduire ce qui a déjà été fait. Lorsque je regarde mes anciennes collections je trouve qu'il y avait déjà un esprit Saint Laurent dans l'attitude, donc les choses ont été naturelles. » Pour sa première collection, Vaccarello n'a pas pris le chemin qui semblait être le plus simple, il s'est détaché de ce qu'il avait pu voir à la Fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent, que Bergé l'avait encouragé à voir.

Une seule pièce l'a inspiré : « Je suis tombé amoureux d'une robe après l'avoir vu à l'atelier pour la première fois. » une robe noire Automne/Hiver 1981-1982, avec des manches à gigot, un décolleté en forme de cœur et une jupe en taffetas. Signe du destin, la robe était juste à côté du bureau d'Yves Saint Laurent lorsque Vaccarello l'a repéré. « Je me suis tout de suite dit que c'était la direction qu'il fallait prendre. Mais je ne voulais pas simplement prendre cette robe et la modifier. Je voulais jouer avec la collection et faire une sorte de collage, prendre une manche de cette robe, jouer avec le cuir. Je voulais que ce soit Saint Laurent dans l'attitude plutôt que dans les vêtements. » Le résultat, une femme aussi émancipée que celle que l'on pouvait voir chez Vaccarello, sa marque éponyme. « Yves Saint Laurent aimait les robes et les t-shirts purs, il ne versait pas dans la sexualisation - pour moi la femme est l'égale de l'homme. La nudité n'est pas une honte. Ce qu'il faisait était vraiment très sexy. C'était unique. Nous avons vraiment exploré cette femme : fière de son corps, qui ne le cache pas sous des tonnes de tissu. »

Lorsque Vaccarello a lancé sa campagne Saint Laurent avec une photo de deux femmes s'embrassant, les réactions ont été nombreuses. « Les Etats-Unis refusent, l'Italie refuse, beaucoup de pays refusent, mais cela m'importe peu, je ne veux pas changer l'idée que j'ai pour la marque simplement parce que certains pays sont choqués de voir deux filles qui s'embrassent. C'est un acte politique d'une certaine manière, mais je n'ai jamais voulu prendre position. La situation pousse à cela, mais je n'y ai jamais vraiment réfléchi, l'année dernière il s'est passé beaucoup de choses à Paris. Je ne voulais pas faire de parallèle mais le côté 80s est peut-être une réaction à ce qui se passe. Je pense qu'en tant que créateurs nous devons être sensible à ces choses-là. »

À l'heure où les créateurs passent de maison en maison sans jamais y rester, on a tendance à négliger le pouvoir politique lié à ces postes. Les acheteuses de Dallas ou Dubai ne savent rien de l'opinion politique d'Anthony Vaccarello, mais elles achètent et portent des vêtements qui affichent ses opinions les plus profonds. Rien n'est plus typique chez Yves Saint Laurent que de défier sournoisement l'establishment. Avec le prêt-à-porter homme de Vaccarello - commencé en même temps que sa collection femme automne/hiver 2017 en Février - les hommes peuvent désormais participer à la fête. « Je veux qu'il soit un peu féminin, parce que cette maison a toujours été féminine. On ne pense pas aux silhouettes masculines chez Yves Saint Laurent, on pense à Yves directement. C'est une personne très sensible pour moi. Il peut très bien emprunter des vêtements dans la garde-robe d'une femme, » dit-il, en montrant l'une des tenues masculines de son premier show : une blouse transparent chiffonnée avec des manches similaires à celles des prêtres, portée sans rien en dessous.

« C'est très personnel, sourit-il. J'imagine ma garde-robe. » Quand on l'a questionné sur ce que Chanel aurait pensé de son travail dans la maison, Karl Lagerfeld a répondu : « Ce que je fais, Coco le détesterait probablement. C'est à moi de le réinscrire dans notre temps. » Pour ses débuts à Saint Laurent, Vaccarello n'avait pas seulement le spectre de Slimane qui planait au-dessus de sa tête, mais tout l'héritage d'Yves Saint Laurent laissé derrière lui - autant dire que les journalistes et critiques s'en sont donnés à cœur joie. « Je n'écoute que les critiques des gens que je connais et respecte dans l'industrie, confie-t-il. Soit un peu plus de 3 personnes ! » Lucien Pagès, qui le représente, ne peut pas s'empêcher d'intervenir, le rire au bord des lèvres : « Je ne sais pas si c'est tout à fait vrai de dire ça », Vaccarello marque une pause. Obtempère : « Je ne crois pas aux reviews des défilés. Ce n'est plus comme avant, quand c'était vraiment vrai : vous avez aimé ou vous avez détesté. Aujourd'hui, avec toute la publicité, vous pouvez réaliser une très mauvaise collection et les gens continueront de dire que c'est incroyable parce qu'ils doivent le faire. Quand on sait ça, on ne peut plus y croire. Seulement ceux que je connais vraiment restent fidèles à eux-mêmes. »

Il en va de même pour les bloggueurs : « Je n'ai pas l'impression qu'ils aient encore beaucoup d'importance - un look peut-être, parfois plus. On peut les acheter facilement. Il faut vraiment être nouveau dans le milieu du blogging pour être indépendant. Après, les marques suivent et mettent leurs pattes sur eux. Donc je ne peux pas les croire non plus. » Yves Saint Laurent aurait-il approuvé ? « Je me suis posé la question et pour moi, la meilleure manière de le savoir est encore de demander à Pierre Bergé. Il a assisté au défilé, c'est un acte qui m'a touché. » Quelques jours plus tard, ils déjeunaient ensemble. « Il comprend très bien chaque silhouette, mes inspirations et d'où elles viennent. C'est très intéressant de parler à quelqu'un qui n'est pas là pour dire « oh c'est une collection très sexy » mais se questionne sur les références présentes dans celle-ci. C'est important de parler à quelqu'un qui connaît Yves Saint Laurent et n'a pas une vision altérée ou cliché de lui, » enchaine Vaccarello. Avant de conclure : « Pierre Bergé est une des gardiens du temple. C'est l'un des seuls. Et recevoir un compliment de sa part me fait dire : 'C'est bon, je l'ai fait'. » 

Credits


Texte : Anders Christian Madsen
Photographie : Mario Sorrenti 
Fashion Director : Alastair McKimm

Hair James Pecis at Bryant Artists using Oribe. Make-up Diane Kendal at Julian Watson Agency. Nail technician Alicia Torello at The Wall Group using Dior Vernis. Set design Philipp Haemmerle. Lighting technician Lars Beaulieu. Digital technician Johnny Vicari. Photography assistance Felix Kim, Javier Villegas. Styling assistance Lauren Davis, Sydney Rose Thomas.
Hair assistance Adlena Dignam, Rebekah Calo, Clara Leonard. Make-up assistance Caoilfhionn Gifford, Angelina Cheng. Set design assistance Ryan Stenger. Production Katie Fash and Steve Sutton. Casting directors Piergiorgio Del Moro and Samuel Ellis Scheinman for DMCASTING. Models Wallette Watson at Supreme. Mica Arganaraz at DNA. Anja Rubik, Selena Forrest, Agnes Akerlund and Binx Walton at Next. Cara Taylor at Oui. Yasmin Wijnaldum, Birgit Kos and Vittoria Ceretti at Elite. Lexi Boling and Freja Beha Erichsen at IMG.
All clothing and accessories Saint Laurent by Anthony Vaccarello.
Wallette Watson, Mica Arganaraz, Anja Rubik, Selena Forrest, Agnes Akerlund, Binx Walton, Cara Taylor, Yasmin Wijnaldum, Birgit Kos, Vittoria Ceretti, Lexi Boling, Freja Beha Erichsen