letizia galloni, la relève nécessaire de la danse classique

À tout juste 24 ans, la coryphée française illumine de sa grâce les spectacles de Frederick Ashton et Pina Bausch. Nous l'avons rencontrée pour parler de son parcours hors-norme, des émotions qui la traversent et du futur qui l'attend.

par Malou Briand Rautenberg
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13 Décembre 2016, 10:40am

Letizia Galloni impressionne. Sa démarche, son air, ses gestes respirent le calme et la sérénité qu'ont les très grandes personnes. Letizia a 24 ans, la tête sur les épaules et l'opéra national de Paris à ses pieds. C'est en regardant une rediffusion du Lac des Cygnes à la télévision, enfant, qu'elle a su de quoi serait rythmée sa vie : de pas, de répétitions, d'exaltation et d'une grande fierté - celle d'être l'une des premières danseuses métisses à devenir l'étoile d'un ballet. Et pas n'importe lequel puisque la jeune coryphée interprétait brillamment l'année dernière Le Sacre du Printemps mis en scène par la grande Pina Bausch. Sa force et son entêtement l'ont hissée à la tête de ses rêves. Nous l'avons rencontrée pour en savoir plus sur son parcours hors-norme, ses émotions sur scène et le futur qui l'attend.

Bonjour Letizia ! Quand est-ce que tu as su que tu voulais devenir danseuse ?

J'étais toute petite et devant la télévision. À l'écran se jouait le Lac des Cygnes. J'ai tout de suite été subjuguée par la beauté du ballet, les couleurs et les détails des costumes, du décor, de la scène… Et par les regards du public, rivés sur la scène. J'ai su que je ferais partie de ce monde, un jour. J'ai commencé la danse à l'âge de six ans dans un petit conservatoire de banlieue en Seine-et-Marne. Trois ans plus tard, j'intégrais l'école de l'opéra national, à Paris. Nous nous entrainions à Nanterre mais chaque année, notre spectacle se déroulait à l'opéra Garnier. Pour la petite fille que j'étais, c'était un rêve de toujours qui se réalisait alors : l'architecture, les dorures aux murs, les fresques au plafond, les loges, l'histoire… Tout participait à la féérie de cet instant si particulier. J'en garde des souvenirs très vifs.

Quels souvenirs te reviennent lorsque tu y penses ?

L'odeur de la laque, du maquillage et du talc dans les loges me ramène instinctivement en enfance. Chaque fin d'année était marquée par cet épisode heureux, festif et fondateur pour toute apprentie-danseuse. Encore aujourd'hui, ces odeurs m'évoquent mes premiers émois sur scène.

Quel lien entretient ta famille avec la danse, la pratique artistique en général ?

Mes parents n'ont jamais baigné dans ce milieu artistique. Mon père est électricien, ma mère s'est occupée de nous et a consacré beaucoup de son temps à mes frères et sœurs et moi. Nous sommes 4 enfants ! Au final je suis très heureuse que mes parents soient extérieurs à ce monde. Au cours de ma formation, j'ai rencontré de nombreuses jeunes filles dont les mères, danseuses de formation ou par passion, transmettaient les angoisses, le souci d'excellence afin de conjurer leurs échecs passés. La danse, c'était mon choix, ma décision. Mes parents me soutiennent, me comprennent et m'ont toujours encouragée, depuis le début.

Tu as dansé le Sacre du Printemps de Pina Bausch. Et tu tenais le premier rôle ! Qu'as-tu ressenti sur scène ?

C'est la première claque que je me suis prise sur scène. J'étais en deuxième année et tout s'est passé tellement vite ! J'ai d'abord joué dans le corps du Sacre du Printemps. Puis, en décembre 2015, Benjamin [Millepied] et les répétiteurs de la compagnie de Pina m'ont donné l'opportunité de faire le solo du spectacle. Je ne pensais pas qu'il était possible de ressentir autant d'émotions sur scène. Le sol était recouvert de terre et nous dansions à son contact - c'était à la fois salvateur et éprouvant. Lors de mon solo, je suis entrée dans une sorte de transe. Les spectateurs, les danseurs, tous me dévisageaient. J'ai ressenti de la peur, de l'exaltation. Jamais je n'avais ressenti des émotions si contradictoires sur scène. J'avais l'impression d'être dans la peau d'un animal, voulant à tout pris s'enfuir. La violence symbolique du ballet en fait sa force : Le Sacre du Printemps raconte l'histoire d'une communauté et du sacrifice de l'un de ses membres. J'interprétais l'Élue, un grand honneur car depuis la mort de Pina Bausch, aucune danseuse extérieure à sa compagnie n'avait pu danser ce rôle.

Est-ce que ce spectacle t'a fait grandir ?

Bien sûr, forcément un peu. Il m'a marqué en tant que femme et en tant que danseuse. Il fait partie intégrante de ma vie aujourd'hui. J'écoute en boucle Stravinski. Lorsque j'entends les premières notes du Sacre du Printemps, j'en ai des frissons tant cette musique me ramène à l'effroi, l'extase et l'euphorie vécues sur scène. C'est un peu comme si je me retrouvais, que je retournais en moi. Je suis assez timide dans la vie de tous les jours et la scène est le seul endroit au monde où je me sens en phase avec moi-même, où je me libère de toutes les contraintes sociales qui m'enserrent. Je me réincarne tous les jours sur scène et à travers la danse.

As-tu des figures féminines qui t'inspirent au quotidien et te guident dans ta pratique artistique ?

J'ai beaucoup d'admiration pour la danseuse étoile Aurélie Dupont, depuis toute petite. Son parcours, son attitude, les émotions qu'elle parvient à transmettre au public, sa façon de penser et d'apprendre - tout chez elle respire l'intelligence et l'humanisme. C'est elle qui prend la relève, depuis Août, de Benjamin Millepied à la tête de l'Opéra national. C'est une figure féminine forte et une inspiration pour les filles de ma génération.

Tu es d'origine italienne et congolaise - et l'une des premières danseuses métisses à mener des ballets classiques et contemporains à l'opéra. Quel effet ça te fait ? Tes origines t'importent-elles ?

C'est vrai. J'ai également eu mon premier rôle d'Etoile dans La Fille Mal Gardée de Frédérick Ashton. Un ballet classique, du coup. Et j'ai été la première danseuse métisse à le danser à l'opéra. Mes origines africaines m'importent, évidemment. Même en travaillant dans ce milieu, je n'oublie pas mes racines ni d'où je viens. J'en suis fière. Ça n'a jamais été une revendication mais j'espère pouvoir servir d'exemple à toutes les petites filles qui se reconnaissent en moi. J'espère leur montrer qu'il est possible de suivre et vivre ses rêves, malgré les préjugés et les stéréotypes. La danse devrait appartenir au monde entier. 

Cet article a été publié à l'origine sur The Fifth Sense, la plateforme d'i-D et Chanel consacrée à la créativité féminine.

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photographie : Axel Morin 

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