le grime est mort, vive le grime

On retourne sur les traces du genre, sa résurrection et sa nouvelle conquête : le monde.

par Micha Barban Dangerfield
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18 Décembre 2015, 5:15pm

Trois mecs virent quatre lesbiennes qui passent de la techno. Il est 4 heures du matin, dans un squat sous le périph à Paris. Jusqu'ici, rien d'inhabituel, nous sommes dans un squat après tout. Mais aux premiers beats, il se passe un truc. Une casquette lamée d'où dépassent des locks décolorées, un bob, des t-shirts Champion mêlées à des vestes brocardées. On a rarement vu des mecs avec autant de classe à Paris. Ils commencent à jouer : beats indus un peu crades, basses lourdes et saturées, contre-temps limite trans : "Mais c'est quoi ce putain de son ?" Il nous est pourtant hyper familier. Les gens dansent frénétiquement, quasi instinctivement. On approche les DJs : " Vous faites quoi là ?" Une voix toute douce s'échappe de William, un des membres du YGRK KLUB, la petite vingtaine : "Du Grime." Ah mais oui voilà.

Tout s'est remis en place. Ambiance début des années 2000, les murs de béton rappellent ceux des caves londoniennes. Nous ne sommes pas en train de danser sur la musique des pionniers du genre mais sur celle de leurs petits frères, ou plutôt de leurs petits-cousins. L'esprit sonore reste le même : des beats "sales", une aura DIY, des rythmes inspirés de jungle, de garage UK et de la culture rave des années 1990. Tout y est. Seulement voilà, ce genre on le pensait tous laissé aux oubliettes. En fait il s'était simplement planqué derrière une vitrine mainstream, réinjecté dans le hip-hop américain au détour d'une chanson de Rihanna, d'un track d'A$AP, de The Weeknd, ou de Kanye West. Le Grime n'a en fait jamais véritablement disparu. Par contre ses dimensions politique et underground, elles, s'étaient égarées un moment. Mais peut-être pour mieux revenir aujourd'hui.

Ce qui m'a frappé ce soir-là, sous le périph, c'est qu'il m'avait toujours semblé que le Grime, un peu comme le nuage de Tchernobyl, s'était arrêté aux frontières de la France. Pourquoi survolait-il enfin l'hexagone,15 ans plus tard ? "La France est moins sensible aux sonorités drum'n'bass ou jungle qui ont façonné le paysage musical de l'Angleterre" c'est comme ça que William et Youssouf, deux membres du YGRK KLUB, tentent de nous expliquer comment la France, au début du grime, est passée à côté. Quand le genre est né, les jeunesses anglaise et française partageaient pourtant une même gueule de bois : celle du début des noughties dont le réveil douloureux résonnait avec les attentats du 11 septembre. En Angleterre, toute une jeunesse s'était retrouvée autour d'un même élan spontané : un besoin indomptable et convulsif de cracher sa haine dans une énergie trempée et d'exprimer une frustration nourrie par les promesses morts-nées d'un gouvernement à la fois conservateur et sauvagement libéral. Il fallait pour ça créer un genre exutoire ou la catharsis musicale d'une époque et d'une génération. Le grime était né. Vous me direz, la France elle aussi avait créé sa musique purgatoire. Ses beats n'étaient pas les mêmes, ses looks non plus d'ailleurs, mais l'intention y était. Nous, on avait le rap français. Mais ce que nous n'avions pas, c'était l'underground.

En Angleterre, le Grime s'est diffusé comme une trainée de poudre mais s'est vite retrouvé contraint à certaines limites géographiques. Diffusé sur des radios pirates dont les antennes, faites maison, se planquaient au sommet des tours de l'East End londonien, le Grime pouvait aussi s'écouter dans des raves redoutées par les forces de l'ordre - en live. Impossible de figer le mouvement sur un CD - l'expérience se devait d'être empirique. Et puis le genre avait bien trop la bougeotte pour se poser. Ses fers de lance ? Wiley, Dizzee Rascal ou DJ Logan Sama parmi tant d'autres cracheurs de rimes qui squattaient des stations pirates comme Rinse FM, Freeze 92.7 ou encore Raw Mission. Les sons, faits maison, s'échangeaient en peer to peer ou sur des forums. Puis sont arrivés les premiers contrats avec de gros labels, l'appât irrésistible du gain et de la notoriété. Le son des caves était devenu mainstream, et ses adeptes, désenchantés. Mais seulement voilà, cette récupération mainstream du grime en a peut-être assuré la survie.

Le grime vit aujourd'hui un second souffle. Loin de l'évolution organique de ses premiers temps, le genre s'est immiscé dans le mainstream mais en filigrane, avec des artistes qui ont familiarisé les générations passées à côté du mouvement (je vous vois, vous puristes, froncer les sourcils, mais reconnaissons-le, le mainstream a du bon). Et qu'on le veuille ou non, il a parfois su pousser le mouvement à renouer avec ses racines politiques. Quand Kanye West jouait son titre All Day aux BRIT Awards entouré de quelques dizaines de pionniers et fanas de grime - tous cagoulés et éclairés au lance-flammes - la star remettait en scène un passé émeutiers trop vite enfoui : celui des soulèvements londoniens de l'été 2011. 

Comme lui, d'autres artistes tels que Skepta, Stormzy ou Novelist abreuvent une audience de plus en plus grande. "Nous, on a découvert le grime grâce à Skepta, on écoutait ses remix en boucle. Et puis Dj Champion aussi. On connaissait Wiley de nom mais nous n'avions jamais vraiment écouté sa musique," confient William et Youssouf. Et puis, ces artistes et d'autres, comme Sir Spyro ou Square, ré-ancrent le genre dans les quartiers chauds de Londres et en réaniment le feu contestataire - l'attisent même. Parce qu'au fond, cette résurrection du grime ne relève pas de la simple tendance mais reflète également quelque chose de plus politique - et de plus cyclique aussi. Le contexte actuel de nos sociétés résonne comme un écho à la période post-11 septembre : des taux de chômage exorbitants, une autarcie suffocante, sans oublier un racisme latent et nauséabond. "Le grime a un côté sauvage qui permet d'exulter, de se défouler. C'est par des rythmes forts qu'on fait passer des messages forts. Des mecs comme Skepta incarnent notre génération. Ils emploient le grime mais transposent son propos au présent" nous disent William et Youssouf. À la différence que cette fois-ci, pour renouer avec ses origines révolutionnaires et marginales, le grime s'est échappé des caves pour envahir la toile et s'émancipe désormais de ses confins géographiques et culturels pour partir explorer de nouveaux horizons.

Finalement il n'était pas si étrange que le grime soit venu à moi entre les murs bétonnés de ce squat parisien. Quoi qu'on en dise, une foulée d'artistes réanime la flamme d'un genre qui n'a pas su, dans sa première vie, dépasser les frontières de son habitat naturel. Et parce qu'en France, il nous fallait peut-être aussi l'expression d'un nouveau cri, d'une nouvelle marge. Au fond le grime est à nos générations ce qu'était le punk aux anciennes : un genre presque identitaire, un positionnement politique et un cri poussé en canon.

Le YGRK KLUB fête ses deux ans samedi 19 décembre à l'Alternateev' à Vincennes. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Olivia Rose

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