ce sont elles qui font la mode

i-D a rencontré lors du festival de mode et de photographie d'Hyères les brodeuses et les fleuristes de Maison Lesage et Maison Lemarié, les ateliers des Métiers d'Art de Chanel.

par Micha Barban Dangerfield
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23 Avril 2016, 9:30am

Rarement l'industrie de la mode ne s'était autant questionnée : qu'est ce que le luxe en 2016 ? Un sac Chanel ou un t-shirt Vetements ? Un savoir-faire ou une attitude ? Sûrement un peu des deux. Reste que l'un, sans l'autre, ne finit plus par signifier grand chose. Tous les jours, des centaines de "petites mains" comme on les appelle dans le milieu oeuvrent. Elles oeuvrent dans un monde qui change à la vitesse de la lumière pour réussir à préserver. Préserver sans nostalgie, avec modernité et attitude. Nous avons rencontré les brodeuses, plumassières et fleuristes de deux des ateliers des Métiers d'Art de Chanel, Maison Lemarié et Maison Lesage lors du Festival de Mode et de Photographie d'Hyères. Là-bas, la jeune création se fête et se fait sage, se rappelle d'où elle vient pour mieux aller de l'avant. 

Jenna, 27 ans, brodeuse chez Maison Lesage

Qu'est-ce que tu fais ?
Ça fait trois ans que je travaille pour Maison Lesage. Avant, j'ai bossé pour plusieurs créateurs, j'ai toujours été dans la mode. au fur et à mesure, j'ai voulu me rapprocher de la matière, de l'artisanat pur. On tombe vite dans les schémas classiques de production, très rapides dans la mode. On s'éloigne parfois de ce côté artisanal, on se rapproche des logiciels, de Photoshop. La matière me manquait.

Ton processus de création va à contre-courant de la fast-fashion, non ?
C'est ce qui me plait énormément. On prend le temps mais il faut aussi être très réactif. Le rythme nous oblige à l'être. C'est un métier qui nécessite de trouver des compromis.

C'est une passion depuis toute petite, la broderie ?
Non, ça a commencé par la peinture, les arts-plastiques. Je me suis dirigée vers les arts-appliqués, ce qui m'a conduit vers la mode. Et me voilà.

Proposer des ateliers de broderie dans un festival de jeune création, très contemporain, c'est important pour toi ?
Oui. Je pense que la broderie est un patrimoine, mais qui n'est pas obsolète. Elle est moderne, ajustable, malléable. Elle est en phase avec la mode contemporaine, on travaille sur des tonnes de matières : le bois, le plastique… C'est une chance d'avoir cette liberté de surfer sur différents créateurs et styles. Le festival d'Hyères est jeune, on va pouvoir rencontrer les jeunes créateurs, c'est un échange très important pour nous.

Quel conseil donnerais-tu aux nouvelles générations qui s'apprêtent à faire ton métier ?
De croire en soi, de croire en ce qu'on aime. Si on n'y croit pas, on n'y parvient pas. il faut se faire confiance, ça vaut la chandelle. J'ai la chance de faire ce que je fais. C'est magique non ?

Marilène, 31 ans, brodeuse chez Maison Lesage

Ça fait combien de temps que vous travaillez pour Maison Lesage ?
Ça fait 4 ans maintenant. Avant je travaillais pour une dame qui sous-traitait pour Lacroix et Chanel. Elle a fermé sa boite et je suis arrivée chez Lesage.

Quel est votre parcours ?
La broderie ! J'ai fait une école de couture, donc je sais travailler le tissu. Dans mes échantillons, j'allie couture et création.

Vous avez toujours voulu être brodeuse ?
Oui, depuis toute petite. Ça ne m'a jamais quitté.

Quel est votre rapport à ce métier d'art ?
C'est une mission de perpétuer et faire évoluer ce savoir-faire. La 3D vient d'être intégrée au processus : la broderie s'inscrit aussi dans le contemporain.

Quel conseil vous donneriez aux générations qui veulent faire votre métier ?
Être courageux, patient et passionné. C'est un métier intense, et c'est un plaisir de faire ce qu'on aime. 

Béatrice, 32 ans, fleuriste et plumassière chez Maison Lemarié

Ça fait combien de temps que vous travaillez pour Maison Lemarié ?
Ça fait 6 ans.

Quel est votre savoir-faire ?
Je fais de la broderie et des plumes.

Quel a été votre parcours ?
C'est une passion depuis toute petite. J'ai d'abord fait une école de stylisme puis j'ai fait une fac en arts du spectacle et c'est à travers le costume de théâtre que j'ai vraiment appris a travaillé la matière. Puis j'ai fais un FCIL où j'ai appris les métiers de la haute couture, la fleur, la plume, le chapeau et la broderie.

C'est comment d'appliquer de tels savoir-faire à la haute couture ?
La haute couture c'était un rêve de petite fille. C'est le travail de l'excellence, le travail des matières naturelles et la perfection. C'est très épanouissant.

Il y a une dimension très historique à votre savoir-faire…
Oh oui ! Nos outils sont ancestraux et rappellent l'histoire. Ce qui est intéressant c'est de se servir de ce savoir-faire ancestral et de le mettre au goût du jour, d'innover, de faire évoluer les techniques. C'est génial de pouvoir partir d'un vieux métier pour créer des choses très contemporaines.

Quels conseils donneriez-vous aux futures brodeuses ?
Je leur dirais de persévérer, de rester passionnées et de toujours garder courage. Il ne faut pas lâcher, c'est un métier compétitif mais c'est tellement passionnant…

Estelle, 29 ans, brodeuse chez Maison Lesage

Quel est votre savoir-faire ?
Je suis designer textile, je touche un peu à tout dans le domaine de la création textile, donc la broderie, le tissage, c'est ce que j'exploite chez Maison Lesage depuis 4 ans.

Quand vous est venue cette passion ?
Un peu depuis toujours. J'ai toujours été passionnée par le milieu artistique. J'ai commencé mes études en art conceptuel, je travaillais que le tissu. Après je suis partie en stylisme puis j'ai fait du design textile.

Est-ce que vous avez conscience de la dimension historique de votre travail ?
Notre métier est un métier de tradition mais notre travail consiste à toujours interpréter la création de façon contemporaine. Notre mission est de savoir garder le savoir-faire de la maison Lesage tout en y apportant une dimension nouvelle. Nous travaillons la 3D, le silicone, le plastique, toutes sortes de matières nouvelles donc nous gardons un pieds dans le passé mais regardons toujours vers le futur. 

Sophie, 32 ans, fleuriste chez Maison Lemarié

Qu'est-ce que tu fais ?
Je travaille pour Maison Lemarié depuis 5 ans.

Quel est ton parcours ?
J'ai travaillé en tant qu'habilleuse, puis costumière, j'ai passé un CAP de chapeau et je suis entrée chez Lemarié pour suivre la formation Fleur. Aujourd'hui je suis fleuriste pour la maison. C'est passionnant de se dire que tous les jours on crée pour une maison, mais en faisant des choses toujours différentes.

Comment t'es-tu intéressée à la broderie ?
Depuis que je suis jeune, j'aime la mode. Et j'ai toujours été très branchée artisanat. Ce qui m'intéresse, c'est de transmettre un savoir-faire et faire rayonner un héritage. Faire des choses avec mes mains m'a toujours beaucoup plu.

Tu as l'impression de perpétuer un savoir-faire, dans ton métier ?
Tout à fait. Fleuriste, c'est un métier en voie de disparition. Avoir la chance de l'avoir appris, même si j'ai encore tout à apprendre pour atteindre le geste parfait. Je me perfectionne tous les jours et c'est un vrai plaisir pour moi. Quand on parle aux gens de ce qu'on fait, ils sont toujours étonnés et curieux !

La mode en ce moment va très vite. Pourtant dans ton métier, il faut savoir être patient, non ?
Oui, évidemment. Mais il faut aussi se confronter à la réalité, être réactive, innover. C'est le paradoxe du métier : il est ancien mais il faut parvenir à le réinscrire dans une époque et un temps où tout va toujours plus vite.

L'artisanat contemporain, qu'est-ce que ça signifie pour toi ?
Aujourd'hui, la création est infinie : il ne faut pas se donner de limites. C'est comme ça que je le vois.

Quel conseil donnerais-tu aux jeunes générations qui veulent faire ton métier ?
Il faut se faire confiance, quand on aime ce qu'on fait, il faut y aller sans se poser trop de questions.

Comment tu vois le futur de ton métier ?
Justement, je n'y réfléchis pas trop. Je prends chaque jour comme une nouvelle chance, une nouvelle opportunité. On verra bien.  

Credits


Photographie : Andrea Montano
Texte : Micha Barban Dangerfield