Nathan Recht entouré de ses amis dans le city stade de son quartier à Strasbourg

les footballeurs de demain sont déjà sur i-D

i-D est parti à la rencontre de Nathan Recht, 18 ans, futur espoir de la Nike Academy, chez lui, à Strasbourg.

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juin 14 2016, 10:10am

Nathan Recht entouré de ses amis dans le city stade de son quartier à Strasbourg

Du haut de ses 6000 centimètres, la tour Schwab ne passe pas inaperçue. Plus haute tour de Strasbourg avec ses 19 étages et ses 90 logements sociaux, ce monstre de béton trône crânement à l'entrée de la cité de l'Ill, au nord de la ville. À ses pieds, quelques commerces servent de QG à une dizaine de zonards présents ce jour-là. Il fait lourd, l'air est sec, le combo maillot du Real/Barça-jogging est de sortie. Un Coca frais à la main, ils évoquent le départ imminent de l'enfant du quartier, Nathan. Une fierté, dans cette cité constamment montrée du doigt pour des histoires de deals principalement. « Certains ont choisi de faire des bêtises pour s'en sortir. Nathan, lui, a choisi le foot, glisse d'emblée un des types présents. Franchement, je suis aussi heureux que si ctait ma réussite, il nous représente tous de façon positive. » Un point de vue partagé par tous les habitants de la cité de l'Ill, pas avares en compliments quand il s'agit d'évoquer les qualités humaines du futur pensionnaire de la Nike Academy.

Animatrice à la MJC du quartier et seule représentante de la gent féminine dans cet océan de testostérone, Alexia abonde en ce sens. « Ici, c'est un modèle. Il est serviable, toujours souriant, il n'hésite jamais à filer un coup de main quand l'occasion se présente. » Un exemple parmi tant d'autres du dévouement et de l'attachement de Nathan à son quartier. Qui le lui rend bien. Tous les cinq mètres, il est arrêté, salué et félicité par les habitants de la cité, toutes générations confondues. « C'est vrai que les petits et les potes sont fiers de moi, confirme le principal intéressé. Mais je ne dis pas aux autres: "Faites comme moi." Je peux donner des conseils, mais je n'ai encore rien fait pour pouvoir prétendre à être un modèle. »

Le city stade de la cité de l'll, au nord de la ville, où Nathan a grandi. En s'installant à Londres pour la Nike Academy, c'est la première fois qu'il déménage.

Trois générations sur quelques mètres carrés

Une humilité qui trouve ses racines dans la sphère familiale. Nichée au troisième étage d'un petit immeuble de la rue Magel, « Gelma » pour les intimes, la famille Recht cultive la discrétion. D'origine italienne, Leana, la maman, est assistante maternelle à domicile depuis vingt-cinq ans. Robuste, la moustache épaisse, le papa Dominique travaille dans le nettoyage industriel d'une usine pétrolière. Ancien chauffeur routier, il cultive un certain franc-parler, surtout quand il est question de sa progéniture. « T'as encore du chemin, tranche-t-il en regardant Nathan dans les yeux. Bien sûr que je suis fier, mais je ne m'affole pas. Je ne le montre pas encore, j'attends que ça se concrétise. » Lucides, Leana et Dominique estiment que rien n'est encore fait pour Nathan. Mais, comme tous les autres, ils ne peuvent rien face à la volonté sans faille de leur garçon à devenir professionnel. En témoigne la décoration épurée de sa chambre de gosse: un lit une-place, une étagère avec coupes et médailles, un drapeau de l'Italie en hommage aux origines transalpines de sa mère et rien d'autre. « Je ne passe pas beaucoup de temps dans ma chambre parce que je suis tout le temps dehors avec les potes », explique Nathan, qui vit désormais seul avec ses parents.

L'aîné Raphaël, 29 ans, finit un doctorat en recherche moléculaire dans le quartier strasbourgeois de Neudorf. Valentin, 27 ans, s'est lui engagé dans l'Armée de terre il y a dix ans. Aujourd'hui sergent-major, il est basé à la caserne d'Oberhoffen,à trente minutes du domicile parental. C'est dire le bouleversement que représente le départ en Angleterre de Nathan pour ses parents. Eux qui ont grandi et toujours vécu dans la cité de l'Ill, entourés par la mère et le frère de Dominique, habitant l'immeuble d'en face. Au minimum, ils ne verront pas leur fils avant Noël. Mais Dominique relativise. « Tout ce que je lui demande, c'est de réussir et de vivre plus tard près d'un étang: comme ça, je pourrai pêcher. »

Petits périmètres, burns hypnotiques et MHD

En attendant d'exaucer le souhait paternel, Nathan a rendez-vous au city stade du quartier pour plusieurs heures de foot. Pour retrouver le terrain, il suffit de se laisser porter par l'afro-trap de MHD, crachée toutes basses dehors par la décapotable de Redouane, un voisin de la Gelma. Derrière lui, une trentaine de gars, de 5 à25 ans, dont la moitié attend son tour pour pouvoir jouer. L'autre moitié improvise des ateliers jongles sur les côtés, enchaîne des allées et venues à vélo pour ramener sodas et friandises et s'extasie devant les burns hypnotiques et les accélérations tonitruantes du quad jaune d'un gamin du quartier. Le tout fait penser à une kermesse urbaine, agrémentée de checks élaborés, d'éclats de rire et de chill ensoleillé. Nathan, maillot de l'équipe de France sur les épaules, n'est pourtant pas là pour bronzer et refaire le monde. À peine arrivé, il attache ses cheveux, forme son équipe de quatre joueurs et prend « la gagne », bien décidé à ne pas quitter le terrain de l'après-midi. Le principe est simple: la première équipe à marquer trois buts reste. Les autres attendent leur tour autour du synthétique, en vannant chaque erreur sur le terrain. « De toute façon, il n'y a rien d'autre à faire à part le foot ici, lâche l'un d'entre eux, désabusé. Au moins, ça passe le temps. »

Nathan entouré de ses parents, Leana et Dominique. 

Avec ses trois coéquipiers, Nathan enchaîne les matchs. Facile techniquement et agressif sur chaque ballon, celui que les coachs de la Nike Academy ont surnommé« le pitbull »distribue caviar sur caviar, multiplie les dribbles sur de petits périmètres et n'hésite pas à sortir l'artillerie lourde quand le manque de solution se fait sentir: une grosse frappe des familles pour mettre tout le monde d'accord. Le tout, sans se fatiguer. « Il ne spuise jamais parce qu'il est malin dans ses déplacements, constate un des joueurs qui vient de se faire laminer par la team de Nathan. Alors que nous, on court souvent pour rien. » Une endurance qui permet àNathan de faire la loi une fois la balle au pied. Pour autant, le jeune Strasbourgeois garde le sourire, même quand la situation se corse pour les siens. À la coule, il tempère les troupes quand ceux-ci commencent à sortir de leur match. Un mot d'encouragement par-ci, une tape sur l'épaule par-là…À aucun moment l'impatience ou l'agacement ne se lisent sur son visage. Un leader naturel de 168 centimètres.

Se battre pour un centimètre

Trois centimètres de plus que Marco Verratti et deux de moins que Lionel Messi, son idole. Les meilleurs joueurs du monde boxent dans la même catégorie que Nathan. Pourtant, sa taille lui a fermé les portes des centres de formation de Metz, Nancy et Strasbourg, les clubs pros voisins. Une question de culture selon son meilleur pote Romain, 1m68 également. « Les clubs français sont frileux avec les petits joueurs techniques, analyse celui qui a convaincu Nathan de le rejoindre dans le club de Kehl, à la frontière allemande, pour pouvoir se faire une place en équipe senior. Mais je ne me fais aucun souci pour lui. À la Nike Academy, je lui donne sept mois avant qu'un club pro lui propose un contrat. » C'est également Romain qui a soufflé à Nathan l'existence de Most Wanted, le processus de recrutement de la Nike Academy. Soit plusieurs étapes de sélections en compagnie d'une centaine de joueurs du monde entier. Au final, Nathan fait partie des deux Français retenus dans la nouvelle promotion des 12 joueurs qui rejoindront le centre technique de l'équipe d'Angleterre àSt. George's Park pour six mois minimum.

Au programme: entraînement quotidien dans des infrastructures hyper modernes, cours d'anglais et, surtout, matchs amicaux contre les équipes réserves des meilleurs clubs du continent. À la clé pour les meilleurs, un contrat professionnel. Mais Nathan garde la tête sur les épaules. « Les coachs de la Nike Academy nous ont prévenus: il ne faut pas s'attendre à signer un contrat direct à Chelsea ou Barcelone. L'objectif, c'est des clubs de deuxième ou troisième division anglaise pour se faire repérer par de plus grands clubs ensuite. » Et pourquoi pas imiter le parcours du Français N'Golo Kanté, passé de joueur amateur à titulaire de l'équipe de France en moins de cinq ans. Comme lui, Nathan s'est promis de ne jamais lâcher son rêve. Une promesse pour toute une cité.

Et quand il arrivera devant les portes de St. George's Park, avec tous les visages de son quartier dans un coin de la tête, Nathan repensera sans doute au discours d'Al Pacino dans L'Enfer du dimanche. Des mots qu'il écoute depuis ses 13 ans, pour se donner du courage avant les matchs importants. « La vie se joue sur quelques centimètres, comme le football. [...] Les centimètres qu'il faut gagner, ils sont partout autour de nous, ils sont dans chaque opportunité de jeu, à chaque minute, à chaque seconde. Dans cette équipe, on se bat pour ce centimètre. […] On s'agrippe de tous nos ongles pour ce centimètre, parce qu'on sait que quand on va ajouter tous ces centimètres, c'est ça qui fera cette putain de différence entre gagner et perdre. Entre vivre et mourir. »

Credits


Texte : Mathieu Habasque
Photographie : Yves Drillet