bruce labruce, ce salò!

Le père fondateur de la scène queercore est l'invité d'honneur du club parisien tout le weekend. L'occasion pour i-D de revenir avec lui sur son oeuvre joyeusement subversive.

par Matthieu Maurer
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25 Novembre 2016, 10:15am

Le cinéaste canadien Bruce LaBruce a choisi d'appeler son premier long métrage « No skin off m yass », soit littéralement « je m'en bas les couilles ». Une parfaite mise en bouche à l'œuvre subversive de celui qui a fait de l'offense sa religion. Père fondateur de la scène queercore de Toronto dans les années 1980, Bruce n'a jamais succombé à la tentation du mainstream qu'il a combattu farouchement tout au long de sa filmographie. Alors art ou porno ? Les deux assurément, et le réalisateur s'en accommode parfaitement. Celui qui a fait du fétichisme et des scènes de sexe plus qu'explicites son crédo, joue sur l'ambiguïté du genre avec brio. C'est parce qu'il parvient à insuffler du politique et de la romance là où on n'a pas franchement l'habitude d'en trouver que l'œuvre de Bruce LaBruce est unique. Au programme : des zombies, des punks et du sexe. Souvent censurés, ses films tournent désormais dans les festivals internationaux les plus renommés tels que Sundance ou le Festival International du Film de Toronto. Alors qu'il a toujours fui toute forme de normalisation, sa filmographie fait depuis peu partie de la collection permanente du MoMA, panthéon bourgeois des arts d'aujourd'hui. Alors comment rester fidèle à ses idées lorsque l'on devient culte ? Explications.

Vous êtes à Paris pour présenter plusieurs de vos films à l'occasion du festival LGBTQ Chéries-Chéris mais aussi pour plusieurs soirées qui vous sont dédiées au club artistique « Sa ».

Oui ça fait du bien de voir les gens faire la fête après les événements horribles que vous avez dû subir ici à Paris. J'ai l'impression que les gens ont besoin de ça, que ça leur fait du bien. Je suis allé à Salo la semaine dernière et c'était très beau à voir, les gens étaient mélangés, ils passaient du bon temps tous ensemble. Ça m'a plu.

Avant cela vous étiez à Berlin n'est-ce pas ?

Oui, je viens de rentrer de Berlin en effet où je terminais le montage de mes derniers films. J'en ai tourné deux là-bas, un peu plus tôt dans l'année : un long-métrage fin avril qui s'appelle « the Misandrists » puis pendant l'été, j'ai tourné un court-métrage qui s'appelle « Refugiees Welcome » pour une société de production espagnole qui fait du porno haut de gamme.

Vos derniers films s'intéressent à des sujets nouveaux : aux questions transgenres avec « Pierrot Lunaire » ou aux lesbiennes avec « The Misandrists ». Ça marque le début d'une nouvelle ère chez vous ? L'homosexualité masculine n'est plus suffisamment cinématographique ?

Non je ne dirais pas cela, je pense juste que les trans sont la nouvelle frange radicale au sein du mouvement LGBT parce qu'ils se battent aujourd'hui pour des droits que les gays et les lesbiennes ont considérés comme acquis. C'est un nouveau combat qui s'inscrit au cœur de la théorie queer, une réflexion sur un genre souple qui challenge les lois du corps et de la biologie. J'ai repris cette réflexion-là dans « Otto » ou « LA Zombie » où l'on retrouve cette idée de pénétrer le corps, de créer de nouveaux orifices et utiliser son imagination pour aller au-delà d'un impératif biologique. Puis mes amies lesbiennes s'agaçaient qu'elles ne soient jamais représentées dans mes films. J'ai fait c'est vrai deux films avec des garçons uniquement, « Hustler White » et « LA Zombie », donc je me suis dit qu'il était temps de faire la même chose avec des femmes dans « The Misandrists ».

Vous êtes à l'origine de ce que l'on nomme la culture « queer punk », qui est née au milieu des années 80 à Toronto. Quelle est l'origine de cette fascination pour la culture punk qui n'est pas, a priori, le milieu le plus « queer friendly » ?

Oui surtout à cette époque ! Le mouvement punk à la fin des années 70, début des années 80 était beaucoup plus ouvert aux genres alternatifs, à l'homosexualité, il y avait un style très androgyne. Mais au Canada, l'avènement du punk hardcore qui mettait en avant une musique hyper agressive, avait beau être super homo-érotique, c'était aussi hyper homophobe et sexiste. Du coup, en réaction à cela on a commencé à faire des fanzines et des courts-métrages expérimentaux en super 8 alors que le punk était lui-même une forme de réaction face à cette nouvelle vague conservatrice incarnée par Reagan et Thatcher. On trouvait ce mouvement beaucoup plus intéressant que le mouvement gay de l'époque qui s'était déjà embourgeoisé et rangé.

Vous êtes d'ailleurs un fervent opposant à la culture gay mainstream. Qu'est ce qui a fait qu'elle l'est devenue, mainstream, la culture gay selon vous ?

La libération gay qui a commencé dans les années 70 était hyper militante sexuellement. Les gens à ce moment-là ne plébiscitaient pas le mariage gay mais quittaient leurs femmes ou leurs maris pour expérimenter cette nouvelle vie gay. C'était un mouvement gauchiste assez radical, marxiste presque qui explorait une forme extrême de sexualité, le fétichisme, la scène cuire. Mais je pense que c'est surtout le SIDA qui a calmé un peu tout le monde et a recentré le mouvement sur cette crise sanitaire terrible. C'était évidemment nécessaire mais ça a eu des conséquences négatives parce que ça a sapé l'intensité de cet univers en terme d'esthétisme ou de pratiques sexuelles radicales qui sont essentielles selon moi. Tout cela a accéléré l'assimilation du mouvement gay dans cette ère mainstream. Mais dans un sens, mes films sont aussi une critique des mouvements radicaux car la révolution est forcément vouée à l'échec car une fois qu'elle a atteint une forme d'acceptation ou de reconnaissance par la culture mainstream, qui va inévitablement l'absorber et la faire couler.

Vous êtes allé à l'université dans le but de devenir critique de films. Qu'est ce qui vous a poussé vers la réalisation ? Qui sont vos mentors ?

Oui j'avais envie de rester du côté académique du cinéma mais lors de ma Grad School j'ai un peu déchanté parce que les gens revendiquaient un mode de vie hyper radical mais ne le pratiquaient absolument pas, c'était hyper bourgeois. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à traîner avec le milieu punk de Toronto où pas mal de gens autour de moi faisaient des films en super 8. C'est comme cela que j'ai commencé à faire mes premiers films. J'avais surtout un super mentor à l'époque, c'était mon directeur de thèse. Il s'appelait Robin Wood, c'était un critique de films homo, marxiste et féministe et c'était un des seuls professeurs à effectivement appliquer ce qu'il prêchait. Il a eu une énorme influence sur moi. Puis en ce qui concerne l'influence cinématographique, j'ai toujours été inspiré par cette grande culture de l'avant-garde gay au cinéma, que ça soit avec Jean Genet, Jack Smith, Andy Warhol, Curt McDowell ou John Waters.

Ce n'est un secret pour personne, vos films sont connus pour leurs scènes de sexe explicites et le fétichisme qui est un thème récurrent. Dans « LA Zombie » vous intégrez au casting les plus grandes stars du porno gay dont François Sagat. Tout est réuni pour faire un super porno, pourtant ça n'en est pas un. Qu'est ce qui vous différencie du porno ?

Pour commencer, ça ne me dérange pas du tout que l'on catégorise mes films de porno, j'ai toujours apporté mon soutien aux réalisateurs de porno. Le monde de l'art est tellement hypocrite, cette façon qu'il a de dénigrer la pornographie en parlant de vulgarité ou de dégoût alors qu'ils regardent tous évidemment du porno. Je pense sincèrement que c'est une forme d'art, pensée par des personnes créatives.

On dit d'ailleurs souvent que vous vous appropriez les codes du porno pour faire de l'art.

Oui je suis d'accord, mais pour 3 de mes films, « Skin Flicks », « Raspberry Reich » et « LA Zombie », j'ai systématique monté une version soft et une version hard du film. La version hard étant du porno à part entière puisqu'elle respecte les traditions du genre avec de longues scènes de sexe de 8 à 10 minutes dans lesquelles on montre de la pénétration ou des éjaculations. Donc automatiquement, cela me range du côté du porno pour les gens. D'un autre côté, j'utilise une narration très travaillée, je fais un gros travail au niveau du développement des personnages, j'y intègre un aspect politique aussi et de la romance. Donc ce n'est pas incohérent d'appeler cela soit du porno ou de l'art. Le milieu de l'art trouve mon travail trop pornographique tandis que le milieu du porno le trouve trop artistique.

Vous moquez la culture (gay) mainstream, pourtant vous l'utilisez régulièrement dans vos films. Je pense notamment à « Hustler White » où vous donnez le rôle principal à Tony Ward, mannequin à l'époque et ex-petit ami de Madonna.

Oui enfin le choix de Tony Ward bizarrement était presque accidentel. On avait pensé à lui mais on trouvait qu'il était trop vieux pour le rôle, ce qui paraît grotesque aujourd'hui quand on y pense ! À la base on avait choisi un véritable prostitué de rue de Los Angeles qui vivait avec l'un de nos amis, Glen Meadmore, qui est dans le film. Mais quelques semaines avant le début du tournage il a complètement pété les plombs, a tout volé chez notre pote et s'est barré au Texas. Donc on a finalement attribué le rôle à Tony. Mais oui c'est vrai, dans « Skin Flicks » par exemple, j'ai casté Nikki une grande top model et femme de Terry Richardson à l'époque, avec qui je traînais pas mal. Ou alors François Sagat. Mais je n'ai jamais aimé l'idée de devoir faire la promotion d'un film grâce à une célébrité. Si j'ai intégré ces personnes-là dans mes films c'est parce que ce sont des personnes que j'avais envie de les connaître. Le marketing est devenu hors de contrôle ! Même pour des films indépendants on ne parle plus que des acteurs et du casting, je trouve que c'est parfaitement inutile.

Justement dans « Gerontophilia » qui est vraisemblablement votre film le plus « grand public », vous n'avez pas été tenté au départ de prendre un visage connu pour en faciliter la promo ?

Le truc marrant pour ce film c'est qu'on a failli avoir Xavier Dolan pour le rôle principal, celui du jeune garçon. C'est une histoire compliquée mais il avait des contraintes personnelles qui l'ont empêché de faire le film. Du coup je suis retourné à mon choix de départ mais ça s'est presque fait ! Pour le rôle du vieil homme en revanche, on avait en effet envisagé plus d'une dizaine d'acteurs connus. Mais soit ils avaient un problème avec le fétichisme dans le scénario, soit leur agence leur déconseillait de faire mon film. Il y a un plafond de verre auquel tu te heurtes forcément quand tu fais de la pornographie. Mais ce n'est pas grave, j'ai finalement eu Walter Borden qui est un grand acteur de théâtre au Canada et qui est super.

Dans « Glenda and Friends », le personnage que vous interprétez dit « l'homosexualité devrait avoir une influence invisible sur la culture ». C'était en 1995. Vous êtes toujours d'accord ?

Dans un certain sens, on voit bien que l'Histoire donne raison à ceux qui œuvrent dans l'ombre. La plupart des pop-stars de nos jours, comme Rihanna, Lady Gaga ou Beyoncé, sont toutes, pour la plupart les créations de mecs gay. Ça a toujours été le cas à Hollywood ou même dans le milieu de la mode. En général, comme pour la scène punk, la logique voulait que l'on n'exprime pas directement ses positions politiques ou philosophiques. Tu le faisais plus subtilement à l'aide ton style vestimentaire, en jouant la carte de l'ambiguïté, avec une image hyper provoquante, choquante.

Mais alors est-ce que vous pensez que la législation « pro-gay » est une menace pour la culture queercore ?

Evidemment que je soutiens les droits civiques pour tous mais le mariage par exemple a toujours été une institution patriarcale et bourgeoise donc je ne suis pas certain que les gens aient véritablement besoin. Tous ces signes extérieurs qui font partie de l'institution tels que la monogamie ou les valeurs familiales, que les gays détestaient plus que tout auparavant, ils les embrassent aujourd'hui. Je trouve ça hyper bizarre !

Vous êtes aujourd'hui une figure culte de la culture queer : vos films sont présentés dans les plus grands festivals du monde (Berlin, Sundance) et ils font même partie de la collection permanente du MoMa. Vous n'avez pas peur de devenir mainstream à votre tour ? Comment est-ce que l'on reste fidèle à ses idées quand on devient célèbre ?

Ce n'est pas si difficile tu sais ! Regarde j'ai fait « Gerontophilia » puis, juste après j'ai réalisé « Pierrot Lunaire » avec quasiment rien : un film super underground et expérimental, en noir et blanc, qui parlait d'un homme trans. C'était tout sauf commercial. Mon dernier court métrage par exemple, « Refugiees Welcome » parle d'un réfugié syrien qui rencontre un poète tchèque à Berlin et finissent par baiser dans une longue scène de sexe pornographique. Quoi que je fasse, c'est plus fort que moi, je fais des films qui offensent et heurtent tout le monde. C'est dans ma nature, je suis forcément à contre-courant. C'est politiquement incorrect de fantasmer autour d'une thématique très politiquement correcte pour le coup. Ça dérangera les conservateurs parce que le film soutient l'accueil des réfugiés mais cela dérangera aussi la gauche parce que j'y intègre de la pornographie. Les réfugiés d'ailleurs seront peut-être eux-mêmes heurtés. Comme cela tout le monde est choqué ! En ce qui concerne la retrospective au MoMa, je pense que c'est un moyen de montrer au public sa capacité à prendre des risques et à se ranger du côté de la culture underground. Le responsable de la programmation cinématographique au MoMa, Rajendra Roy, je le connais depuis 20 ans, il vient de ce milieu, il le connaît bien.

Vous vivez toujours à Toronto, que vous aviez l'habitude de surnommer « Boronto ».

Oui et ça m'arrive de l'appeler encore comme cela parfois !

Selon vous, existe-t-il une ville dans le monde qui pourrait être la capitale actuelle du mouvement queer underground ? Comme ce fut le cas à Toronto dans les années 80 ?

C'est la chose qui est drôle à propos du mouvement queercore de Toronto. Quand on a commencé cela dans les années 80, on a fait croire aux gens qu'il existait un milieu queer punk complètement fou et sauvage qui réunissait des centaines de personnes. Mais en fait il n'y avait que moi et quelques amis ! Donc quand Gus Van Sant est venu à Toronto en 1994 pour tourner « Prête à tout », il a été choqué lorsqu'il a constaté que le milieu queercore qu'il s'imaginait n'existait tout simplement pas ! Le queercore était au départ davantage une fiction, et par la force des choses est devenue une réalité parce que ça a poussé de nombreuses personnes à lancer leur propre fanzine et films. En revanche, pour ce qui est du mouvement queercore aujourd'hui, on devrait les trouver dans des villes qui ont une tradition très gauchiste ; comme Vancouver, Portland ou San Francisco qui sont aujourd'hui hyper capitalistes et bourgeoises. Donc si on essaie de trouver la ville qui aujourd'hui peut représenter cette mouvance, il faut qu'elle soit inattendue à l'instar de la ville d'Olympia qui est devenue le berceau du punk féministe à une certaine époque. Il faut qu'elle soit nécessairement hors de portée de n'importe quel radar, libre de n'importe quelle force néo-libérale. Peut-être que cela sera la ville de Rochester dans l'état de New-York ou Milwaukee dans le Wisconsin !

Vous avez dit « qu'il est très difficile de choquer un monde qui a élu Donald Trump Président des Etats-Unis ».

Oui il est de plus en plus difficile de choquer les gens car ils sont de moins en moins politiquement corrects. Trump a complètement changé la définition du politiquement incorrect et s'est réapproprié la terminologie réactionnaire : être politiquement incorrect c'est être ultra conservateur. Ca ne veut rien dire ! D'ailleurs, ses prises de position sont souvent incompréhensibles. Il se contredit complètement et se fiche d'être incohérent. Il se fout du fait que son vice président puisse avoir des idées contraires aux siennes. C'est un pragmatique de la pire espèce, celle qui n'a pas de convictions ou de croyances propres. L'important pour lui c'est l'égo et le pouvoir. Il se fiche que ça soit une question de droite ou de gauche, une idée conservatrice ou libérale. Mais on observe ce glissement vers la droite partout, chez vous aussi avec le Front National. Le punk était une réaction aux politiques de Reagan et Thatcher alors j'espère que l'on va aboutir à l'émergence d'une nouvelle culture jeune radicale en opposition à tout cela. Elle sera nécessairement différente car les jeunes ne partagent plus les mêmes désirs et intérêts. Et puis ils sont nés dans un monde beaucoup plus tolérant vis-à-vis de l'homosexualité. Il va falloir une cohésion de la gauche pour lutter contre ce néo-conservatisme qui donnera naissance je l'espère à une gauche plus radicale et underground.

Credits


Texte : Matthieu Maurer
Photo : Still du film Hustler White de Bruce Labruce

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