Belle Dormant, Adolfo Arrietta

le cinéma français doit rester un lieu de magie et d'illusions

De plus en plus de réalisateurs français doublent leurs films d'une aura mystique, voire magique. Des fantômes d'Assayas et Zlotowski aux fées d'Arrietta et Guiraudie, retour sur une rentrée cinématographique qui épouse l'au-delà – quitte à renverser...

par Malou Briand Rautenberg
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24 Janvier 2017, 11:35am

Belle Dormant, Adolfo Arrietta

Un curieux sortilège s'est abattu sur le cinéma français en ce début d'année. Ensorcelé, on l'a vu dans les mains de Rebecca Zlotowksi, Olivier Assayas, Alain Guiraudie ou Adolfo Arrietta, flirter avec la magie à grands coups de baguette et d'incantations mystiques. On l'a vu se réapproprier le conte avec candeur ou gravité. Celui qu'on raconte aux enfants, celui où les fées, les fantômes, les loups et princesses font loi. Anesthésié par des décennies de réalisme cru tantôt cynique et désillusionné, le merveilleux s'était exilé loin des écrans français. Naturaliste ou réaliste, le cinéma hexagonal s'est beaucoup occupé à retranscrire notre époque. Notre époque qui, on ne va pas se le cacher, est tout sauf merveilleuse. En s'octroyant une fonction sociale, le cinéma français a fini par ressembler à notre quotidien. Il est immanquablement devenu un chouia déprimant.

Pour que la magie réopère en France, il fallait attendre qu'une frange du cinéma d'auteur défie son fantôme le plus obstiné et le saisisse à bras-le-corps. Qu'elle se souvienne du pacte que la magie et le cinéma français scellaient il y a plus de cent ans quand Georges Méliès, prestidigitateur de formation et réalisateur de génie, donnait naissance au septième art. Mais surtout, il fallait que ces quelques cinéastes du nom d'Arrietta, Zlotowski, Guiraudie ou Assayas aient envie et besoin de rêver comme le font les enfants. Avec candeur et sincérité. La magie survient toujours au moment où on l'exhorte à nous venir en aide. Face aux frontières de plus en plus tangibles qui se dressent comme des remparts contre l'imagination, une certaine frange du cinéma français s'est donc évertuée à faire cohabiter deux mondes - le réel et l'irréel, le normal et le paranormal, l'ordinaire et l'extraordinaire. Et contrairement à ce que notre société veut nous faire croire, ces deux conceptions du monde sont loin d'être incompatibles.

30 ans. C'est le temps qu'il a fallu à Adolfo Arrietta pour réapparaître sur les écrans français. Cinéaste culte des années 1970, ce « magicien » du cinéma s'est plongé dans un sommeil profond, comme sa Belle Dormant, le conte éponyme de Perrault auquel il offre un second souffle féérique aujourd'hui. Pour incarner le prince de Lituania, il s'est tourné vers Niels Schneider, l'ange blond qui, chez Dolan, faisait tomber des chamallows du ciel. Pour Arrietta, il part, la fleur au fusil, un Iphone en poche, braver l'interdit paternel et retrouver la princesse qu'il sait endormie depuis 100 ans. Lorsqu'il la retrouve et pose ses lèvres sur les siennes, Aurore reprend conscience, découvre une époque qui lui est étrangère mais qu'elle épouse à bras-le-corps en dansant sur les tubes que crache la petite enceinte rapportée par le prince-sauveur. Personne n'y croit mais c'est justement là que se cache la force rationnelle du merveilleux orchestré par Arrietta : pour y croire, il faut le vouloir. L'audace d'Arrietta est d'avoir déplacé l'intrigue de la Belle au Bois Dormant en 2017, l'époque où la candeur passe au mieux pour de la naïveté, au pire de l'idéalisme. Or, ce que prouve Adolfo Arrietta, c'est que la candeur dont il orne ses personnages ne refoule pas la réalité, elle la rend seulement plus vivable, douce et tolérante. 

La candeur anoblit notre temps, la métamorphose en un lieu où l'imagination n'est pas au service du cynisme mais de l'humanisme. Un lieu qu'Alain Guiraudie a fait sien dans Rester Vertical. À l'aune de ce titre obscur, le réalisateur autodidacte évoque la posture de son personnage principal, Léo parti chercher le loup dans le Causse du Lozère et dont l'ultime but est de rester vertical - c'est-à-dire droit comme le monde froid, pragmatique, hiérarchique qui l'entoure. Seul exutoire à sa folie ? Un arbre qui abrite un cabinet psychiatrique tenu par marraine la bonne fée et que Léo consulte tout au long du film. A ses côtés Léo peut s'étendre, s'allonger sur le divan, bref, accepter l'horizontalité. Guiraudie fait état d'un monde scindé en deux : un monde où l'on bascule de la réalité au conte si l'on reste trop longtemps à l'horizontale - là où la vérité ne veut rien dire et où personne ne cherche à la trouver. C'est drôle, parce que certains critiques ont accusé Guiraudie, avec Rester Vertical, de « verser dans le n'importe quoi » de « ne pas creuser » les problématiques qu'il aborde. En d'autres termes, certains lui ont reproché de manquer d'esprit critique - de cartésianisme, sans doute.

La vraie question se loge au creux de ce hiatus : attend-on du cinéma qu'il nous apprenne quelque chose et si oui, de quelle nature est cette vérité ? Car il existe probablement entre les iPhones et les baguettes magiques, entre la verticalité et l'horizontalité, un interstice qui a du sens. Une brèche que les réalisateurs, comme Assayas, ont saisi pour faire état de cette porosité entre deux mondes. Ce n'est pas un hasard si Maureen, la Personal Shopper qu'incarne Kristen Stewart, parvient à communiquer avec le fantôme de son frère jumeau, mort. Pour Olivier Assayas, cette quête vers l'au-delà se double d'un discours critique envers notre société capitaliste - machine à réfuter la croyance, la spiritualité, bref, tout ce qui échappe à la matérialité. Dans un entretien donné à Philippe Azoury pour Grazia, le réalisateur expliquait cette injonction à croire et voir autre chose en ces termes : « Oui, le film décrit la façon dont le monde a pris un tournant matérialiste, où tout est sommé d'être défini par la consommation et comment on se retrouve tous à chercher, chacun à sa façon, le salut dans la pensée. » À l'instar des critiques adressées à Guiraudie, on a vu certains journalistes se gausser de la matérialisation du fantôme au détour d'une scène de Personal Shopper, railler la conversation par textos interposés entre Maureen et l'au-delà. S'offusquer de l'épaisseur des ficelles déroulées par Assayas. Ces multiples irruptions paranormales sont d'autant plus ostensibles qu'elles se faufilent dans l'univers de la mode, au milieu des amoncellements de sapes luxueuses. Chez Assayas, le fantôme matérialise un désir, irrépressible et latent, que ressentent ceux qui n'ont ni dogme, ni religion, ni foi - les fondements de notre société française qui a substitué au mot « croyance » celui d'imposture, d'invention, d'illusion.

Mais justement, le cinéma est imposture, invention, illusion. Il a toujours montré à ceux qui voulaient bien le voir, que rien de ce qu'il présentait n'était vrai. Rien, pas plus le voyage sur la lune en papier mâché de Georges Méliès que le regard caméra d'un Jean Pierre Belmondo À bout de Souffle.

Rebecca Zlotowski, grande prêtresse des illusions, le sait mieux que personne. Avec son dernier film, Planétarium, le spectateur assiste à la réalisation d'un autre film qui a lieu au sein du sien. Il met en scène deux sœurs américaines médiums (Lily Rose Depp et Natalie Portman) qu'un producteur français naturalisé veut utiliser pour prouver l'existence des fantômes sur la pellicule du film qu'il s'apprête à tourner avec elles. Rebecca Zlotowski tire, à travers cette mise-en-abîme magistrale, un constat du cinéma français actuel - un cinéma qui se fait rattraper par son ombre sans jamais parvenir à la saisir tout à fait. C'est Korben, le producteur qui échoue à retenir les fantômes sur la pellicule, qui incarne pour Zlotowski un désir refoulé des cinéastes français : celui de faire un film à la Méliès, à la Cocteau, à la Demy. Un cinéma où la magie existe et n'a pas besoin d'être expliquée pour qu'on y croie. Un cinéma de l'illusion mais tout sauf désillusionné. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg
Photo : Belle Dormant, Arietta

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