koché révolutionne la féminité française (et avec le sourire)

À l'occasion de son nouveau défilé pour la fashion week parisienne, Christelle Kocher nous parle de sa vision décloisonnée, démocratique et métissée de la mode. Bref, tout ce dont le monde a besoin. Rencontre.

par Tess Lochanski
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02 Mars 2016, 4:00pm

Pour présenter sa première collection, Christelle Kocher s'appropriait le Forum des Halles et faisait défiler son casting explosif face à des badauds aussi médusés qu'amusés. Pour la seconde, elle s'est immiscée passage du Prado à Paris, entre les salons de coiffure afro et les restaurants turcs de Chateau d'Eau. Loin des clichés de la parisienne - toujours blanche, toujours grande, toujours maigre - Koché déploie une féminité décloisonnée et métissée qui s'émancipe joyeusement des carcans de la mode - et de la féminité en général. Quelques semaines avant son deuxième défilé, nous avions rencontré la créatrice dans ses ateliers, tout en haut de Ménilmontant, pour parler de mode, de politique et surtout, de son temps. 

Tu déploies une énergie nouvelle à travers ta mode. Comment la définirais-tu ?
Comme quelque chose qu'on voyait peu. Après suffisamment d'années passées dans le milieu de la mode, j'avais envie d'une expérience un peu plus légère, joyeuse, pas élitiste ; c'était important pour moi. Je voulais partager ce moment comme une fête, quelque chose d'heureux.

Qu'est-ce que tu entends par ''joyeux'' ?
Je pense que je suis loin d'être la seule à avoir senti cette électricité. C'était mon envie. J'ai travaillé avec des grandes marques, d'autres plus indépendantes : je suis rodée en défilés. À côté, je suis directrice artistique de la maison Lemarié et je vois ce cloisonnement entre les professionnels de la mode et leur public. A mon sens, le vêtement doit toucher, c'est ce que j'essaie de défendre dans mes castings, dans un premier temps. Je ne suis pas pour l'élitisme mais pour le mélange, le partage. J'aimerais qu'on arrête avec cette question du clivage, du ''high'' et du ''low''. Je mixe dans mon casting des mannequins très pro, Lineisy, par exemple, avec des filles qui sont des amies, des femmes que j'ai parfois croisées dans les rues de Ménilmontant. C'est un choix qui prône l'éclectisme.

C'est un choix qui te ressemble ?
Oui. C'est à mon image, d'où cette émotion que j'ai ressentie lorsque j'ai vu que le public était touché. Je veux rassembler ma passion pour la mode, le luxe et celle que j'ai pour le streetwear, afin de mélanger l'exceptionnel et le quotidien.

Tu penses que le streetwear a encore à apporter au paysage de la mode ?
Non. Les frontières se brouillent, s'atténuent. Tout est perméable et se côtoie. En même temps, on est à Paris, il y a une vraie culture du luxe, des images qui cultivent l'exclusivité. Je suis dans une démarche plus inclusive et plus ouverte, et cette démarche, je crois, a beaucoup à apporter au paysage actuel.

La mode parisienne est en train de changer, non ?
On ressent une très bonne énergie, surtout à Paris. J'ai passé beaucoup de temps à New York, quand je travaillais pour Bottega Venetta, dans les studios de création. J'avais besoin de ce positivisme américain, de ce foisonnement des possibles. Pour mes débuts, je voulais m'entourer d'un esprit positif, loin de la France ! Aujourd'hui, je retrouve cet optimisme un peu partout.

Tu es passée par la Saint Martins, tu as habité à New York, puis tu es rentrée à Paris. C'est un parcours éclectique qui se ressent dans tes collections.
Après toutes mes expériences dans ces villes très différentes, j'ai voulu prendre ce qu'elles avaient de meilleur pour les réunir dans ma marque. J'ai été à Anvers, j'ai côtoyé Dries et adoré son esprit, son indépendance, sa vision rebelle et punk. Je me suis imprégnée de la rigueur française avec Chanel, aussi.

Tu es très dans ton temps, dans l'horizontalité. L'esprit générationnel te tient à coeur ?
Oui et j'en suis consciente. Aujourd'hui, je pense qu'on est amenés à bouger, habiter dans plusieurs villes, à changer de métier. Aujourd'hui je suis une créatrice parisienne mais ma vision n'est pas que française. Elle est dans l'énergie, dans le mélange, l'audace et le choc des cultures.

Peu de femmes sont créatrices à la tête de leur marque, qu'est-ce que tu en penses ?
J'espère que ça va changer. Dans toutes ces grandes maisons, on ne nomme que des hommes à leur tête. On compte Phoebe, Miuccia, Vivienne, Kawakubo… Ce sont des modèles féminins qui m'inspirent, au caractère bien trempé et sans compromis.

Ça a commencé comment la mode pour toi ?
Une envie très jeune, un peu inexplicable et spontanée. J'adorais le tricot, le crochet, regarder les défilés de Saint Laurent, Lacroix. Je me suis dit : ''c'est vraiment un métier, en fait, c'est génial !'' J'ai su que j'allais en faire ma vie.

Qui t'inspire en ce moment ?
Les rencontres, en général. Je nourris une vraie connexion et passion pour l'art : plus jeune, j'étais obsédée par les biographies des artistes. Je les collectionnais toutes : Picasso, Van Gogh, Monet. J'ai développé mon gout pour l'art contemporain et fait la découverte de Louise Bourgeois, des artistes femmes engagées, de Rothko et son minimalisme. Artistiquement, Paris est plus lente que Londres ou Los Angeles. Mais c'est bien, ça me permet de rester concentrée sur mon travail !

Ton défilé s'est présenté sous le signe de la féminité. Tu peux nous en dire plus sur ce regard que tu lui portes ?
J'ai voulu dévoiler différentes formes de la féminité. C'était la vision d'une créatrice qui ne parle pas qu'à un corps et ne s'adresse pas qu'à une femme fantasmée. C'était une femme féminine, assumée dans sa sexualité, dans ses gouts et ses choix. C'est très important pour moi. Je ne le revendique pas comme un acte féministe mais c'est important que les vêtements soient portables, qu'ils soient une projection réelle et non pas fantasmée, portée par de vraies femmes. La mode doit savoir être accessible.

Pourquoi ?
La mode oublie parfois à qui elle s'adresse : on ne fait pas toutes 1m80, par exemple. Les filles que j'ai choisies ont toutes une grande personnalité. Et je crois qu'on est plus à même de se projeter sur un corps plein plutôt que sur un corps vide et dématérialisé.

Tu te considères comme féministe ?
Non, pas plus que ça. Ces valeurs me touchent mais je ne les prône pas. Je fais partie de cette génération de femmes qui se fait une place dans la société active, dans la mode. On agit plus qu'on ne prône, je crois.

Est-ce que ce n'est pas la définition du militantisme aujourd'hui ? Faire plutôt que dire ?
Si. Il faut montrer des exemples, tenter d'ouvrir certaines portes. Je garde une certaine légèreté tout en y insufflant un message, sans crier. La mode c'est une façon de voir le vêtement mais aussi de refléter la société. C'est ce que faisait Jean-Paul Gaultier à une époque, comme Chanel ou Saint Laurent. C'est cette finesse du discours à travers la mode que je recherche. Mais avant tout, ma mode est intuitive.

Tu penses que la mode peut changer le monde ?
Peut-être pas de manière radicale mais elle peut continuer à délivrer des messages forts et à contribuer au changement. Le vêtement fait partie de notre quotidien, la vision d'un créateur c'est un exemple donné, singulier. Le vêtement, tous les jours, est un choix. Même pour ceux qui disent détester la mode. En portant un uniforme, on fait un choix. Et même le non-choix finit par être un choix. Donc la mode fait partie de l'histoire.

En quelques mots, quel serait ton message ?
Féminine et puissante. C'est dur pour une femme d'être désirable et puissante en même temps. Il faut le faire avec légèreté et enthousiasme. De mon côté, je suis une femme assez forte. Et j'ai beaucoup de caractère pour m'imposer. C'est essentiel, même en 2016.

Tu parles de joie, d'entrain, tu es quelqu'un de joyeux ?
J'essaie de l'être, oui ! Monter mon projet de façon indépendante, avoir réussi à mettre en place tout ça, me rend heureuse. Il en faut de l'optimisme pour réussir.

Et Marguerite Duras, pourquoi ?
C'est une femme forte. Indépendante et libre. C'est important d'avoir ce genre de figures littéraires autour de moi. Marguerite Duras m'accompagne et m'épaule comme un talisman dans mon défilé. Sa trajectoire et sa plume ont mis du temps à être acceptées dans un milieu très masculin et je l'admire pour ce qu'elle était.

C'est quoi ton souhait pour l'année 2016 ?
Je veux développer ma marque et surtout, continuer de faire la fête. 

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Texte : Tess Lochanski

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