Balenciaga SS17

la jeunesse va-t-elle sauver le luxe ?

Les collections homme printemps/été 2017 à Paris se sont toutes inspirées de la jeunesse - les créateurs aussi fascinés que troublés par ce nouvel ordre qui s'installe.

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juil. 1 2016, 2:40pm

Balenciaga SS17

La jeunesse. En 2016, on n'a plus que ce mot à la bouche - nous les premiers mais bon, c'est notre travail. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Où va-t-elle ? C'est la grande question. Ça a toujours plus ou moins été celle de la mode. Mais c'est, depuis quelques mois maintenant, aussi celle de la France. Et c'est, depuis quelques jours, celle de l'Europe. Rarement une génération a été autant scrutée. L'étrange petit animal dérange autant qu'il fascine. Et si c'était lui, qui les connaissait, les réponses ? Sur ses pas si petites épaules, le poids d'un monde à réinventer et des centaines de batailles à mener. C'est là que la mode intervient. Elle va ressembler à quoi, la révolution ? À défaut d'uniforme (so 20ème siècle), il va falloir qu'elle ait de l'allure, notre révolte. Dans un monde où le luxe s'inspire de la rue et où la rue s'inspire du luxe, où Vuitton ne parle que des punks et PNL que de Vuitton, on fait comment ? Comme on a toujours fait, on compose.

C'est à cause de lui, de Demna, que tous ont compris qu'ils ne comprenaient plus rien. Désormais à la tête de l'iconique Balenciaga, il montrait cette saison sa première collection homme sur le toit du très catholique lycée Saint Louis de Gonzague. Un défilé comme un chemin de croix punk : celui de la mode et de ses passions, de Cristobal et de maintenant. Le costume d'abord : un coup grotesque, celui de l'Oncle Fétide, un coup rikiki, rétréci. La pierre d'achoppement du vestiaire masculin n'a clairement plus lieu d'être : on passe à autre chose. Là peut se déployer avec brio le vocabulaire du créateur (couleurs et pièces vintage retravaillées) à travers quelques silhouettes clés - plus jeunes, plus cool. Le futur est ailleurs.

Y/project SS17

On retrouve la même réflexion sur le tailoring chez Y/project - mais menée très différemment. Glenn Martens s'est éloigné de son univers rococo teuffeur pour s'approprier la pièce maîtresse du vestiaire masculin. Là encore, on déconstruit et on invente autre chose. Loin des affaires, plus proche de la nuit, le tailoring s'aventure dans les marges. C'est le costume à l'anglaise, punk, proche du déguisement, celui du dandy dangereux, les yeux cernés de noir, la folie qui frise et les babouches aux pieds.

Louis Vuitton SS17

Pareil chez Louis Vuitton où, malgré une collection hommage à l'enfance de Kim Jones passée au Kenya et au Botswana et des références plutôt attendues (peaux exotiques, imprimés animaliers, sahariennes, etc.), c'est son pays que l'on a senti comme jamais. L'Angleterre punk des années 1980 ; populaire et en colère. Ironiquement, le défilé a eu lieu le jour du référendum. Ce qui force rétrospectivement à se demander : est-ce que les codes punk, célébrés comme jamais par l'intelligentsia et le monde du luxe, suffisent à endosser les révolutions qui se préparent ? N'a-t-on pas de nouvelles contre-cultures à inventer ?

Dior Homme SS17

Chez Dior Homme on a eu un semblant de réponse. Le tailoring était là, le punk aussi, mais il avait muté. L'énergie était belle, jeune, juste. Les codes des années 1980 ont été digérés. Mieux, assimilés. Et ceux du présent, plus que compris, ressentis. Certains craindront sûrement que la fougue de Kris Van Assche ne soit pas du goût de ses clients. Mais qui sait vraiment aujourd'hui qui sont les acheteurs du luxe ? Et surtout, qu'est ce que le luxe ? Un t-shirt Vêtements ou un sac Hermès ? Les deux sûrement.

Kenzo SS17

Givenchy SS17

La "caution jeune" de LVMH, Kenzo, a de son côté martelé son positionnement : le cool kid de la bande. Cette saison Humberto Leon et Carol Lim ont invité des dizaines de club kids sur leur podium - oui on dit kids, sinon ça marche pas - et convoqué pêle-mêle dans un joyeux élan (à l'instar des dizaines de flyers aux esthétiques différentes qui tenaient lieu d'invitation) tout ce que l'esthétique de la jeunesse et la nuit ont de plus "cool". Mission accomplie. Même compréhension de son époque chez Givenchy où Riccardo Tisci a demandé à son gang de répondre aux problèmes du monde comme il est. Du camouflage par touches minuscules mais surtout une silhouette qui oscille entre PNL (merci le bob) et les squatteurs de Nuit Debout (merci les écarteurs aux oreilles) : c'est le présent et c'est maintenant.

Sacai SS17

On retrouve une même synthèse réussie chez les Japonais Facetasm (qui défilait pour la première fois à Paris), Junya Watanabe ou encore Sacaï. Chitose Abe a réussi avec une rare virtuosité à convoquer les gangs d'Orange Mécanique, à les transposer dans le monde tout aussi violent de 2016 - comme le dénonçaient clairement les t-shirts flanqués de l'expression "Horrorshow" - tout en dessinant une silhouette nouvelle, sorte de pêle-mêle de cinquante ans de contre-cultures, à l'image d'une jeunesse métissée, globalisée, connectée, qui refuse de rentrer dans un moule, quel qu'il soit mais qui invente et célèbre tous les jours son individualité. Chez les jeunes français d'Etudes Studio se dessine aussi peu à peu une silhouette ultra moderne, consciente de notre monde et sensible. Le futur, encore.

Pigalle SS17

De jeunes hommes multiples et complexes qui n'ont pas peur de porter du pastel. Une palette de la douceur qu'on a retrouvée déployée comme jamais chez Pigalle. Pour son vrai faux mariage dans les vignes de Montmartre, Stéphane Ashpool a célébré avec son clan une masculinité tout en subtilité. Et ça fait (beaucoup) de bien.

Lemaire SS17

Sur une route quasi parallèle, les plus doux des créateurs ont à leur façon mené cette réflexion sur notre futur et notre jeunesse. Chez le très sobre Lemaire, des éléments comme la kurta, la djellaba ou les babouches viennent célébrer une masculinité plus métissée, plus ouverte et plus consciente du monde dans lequel on vit.

Maison Margiela SS17

Pareil chez Dries Van Noten où les explosions baroques du dernier défilé sur la scène de l'Opéra Garnier ont laissé place à une mode presque dépouillée, artisanale. Les temps ne sont pas au faste. Chez Margiela aussi, John Galliano s'est effacé pour mieux réapparaître. Le défilé qui a eu lieu le premier matin post Brexit était comme un cri d'amour déchiré à l'Angleterre (Chelsea boots, tailoring déconstruit…etc) et à l'oeuvre de Martin Margiela. Grandiose.

Hermès SS17

Dans tout ce chaos et ces questionnements existentiels, les plus stables de tous, Paul Smith et Hermès, semblent avoir dans leur coin trouvé la solution depuis longtemps. Croire en soi et en sa silhouette et la décliner, saison après saison avec bienveillance. En bon anglais, Sir Paul Smith a rendu hommage à la Jamaïque et nous a parlé de paix. Hermès a de son côté célébré la couleur, éclatante - plus forte que tout. Et a fait défiler ses mannequins sur "All you need is love". Que dire de plus ?

Paul Smith SS17

Credits


Texte : Tess Lochanski 
Photographie : Mitchell Sams