amélie pichard : "avoir sa marque c'est comme faire une psychanalyse"

À quelques jours de la sortie de sa collection avec Pamela Anderson, la créatrice française nous parle de son idole, de ses chaussures vegan et de la femme Pichard.

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janv. 4 2016, 11:35am

Il suffit de mettre un pied dans l'appartement d'Amélie Pichard pour saisir toute l'essence de son univers. Il y a d'abord ses deux chats persans, baptisés Sailor et Lula, en hommage à David Lynch, son réalisateur favori ; et surtout, affichée dans l'entrée, une imposante photo de Pamela Anderson, son idole de toujours avec laquelle elle vient de réaliser une collection de chaussures 100% vegan. Entre deux Marlboro Light et de grands éclats de rire, la créatrice revient sur son année très chargée, et se confie sur ses inspirations, ses fantasmes et ses envies pour l'année 2016.

Comment décrirais-tu la femme Pichard ?
Elle semble n'avoir peur de rien, et elle a ce côté viril, un peu sexy - mais en même temps elle est normale, et un peu folle aussi. C'est un mélange de plein de choses. Et elle peut être tout : mère, maîtresse, business girl... Elle est multiple et elle a aussi beaucoup d'auto-dérision. L'humour est très important, on le retrouve d'ailleurs dans les campagnes.

Effectivement, tu as construit une imagerie très forte, très marquée à travers tes campagnes. Tu y attaches beaucoup d'importance ?
C'est ma passion ! En fait, je fais mes collections pour mes campagnes, c'est la finalité. J'aurais voulu être photographe - j'aurais dû faire ça, ça aurait été moins compliqué. Je crois qu'on a marqué un truc lors de la première campagne avec Novembre Magazine pour l'été 2014. Tout était rose néon, hyper borderline, parce que j'aime bien frôler le mauvais goût. D'ailleurs mes acheteurs ont flippé à ce moment-là… Mais c'est aussi ça qui m'intéresse, je n'ai pas envie d'être consensuelle, c'est le pire terme au monde !

Tu pourrais créer pour l'homme ?
Ah ouais, carrément ! Ça arrivera bientôt j'espère, avec la boutique qui devrait ouvrir fin 2016… J'espère que dans un an on se reparlera et que ce sera pour la boutique ! Je pense que ce sera dans le coin, à Bastille. Je veux que ça reste proche de moi, ouvert pour les amis, et que ça ne soit pas une boutique dans laquelle tu aies peur de rentrer, avec une vendeuse sur son ordinateur... Je veux proposer un truc qui change.

Qu'est-ce qui t'inspire pour créer tes collections ?
Maintenant que l'univers est installé, c'est toujours un peu les mêmes choses qui reviennent, les obsessions de gamines : Pamela, les héroïnes de David Lynch et des femmes, simplement. Un visage, une jaquette de DVD peuvent m'inspirer. D'ailleurs généralement je ne regarde même pas le film après, je préfère regarder des images qui traînent sur Internet ou dans un bouquin, et c'est là que je m'imagine un truc. C'est le fantasme qui m'inspire. Et après, parfois, je regarde le film. Et souvent je me dis : "Ah, heureusement que je ne l'ai pas regardé avant, ça m'aurait coupé toute envie !"

Tu n'aimerais pas créer des chaussures pour le cinéma ?
Je n'avais pas communiqué dessus, mais j'avais fait les chaussures de Nicole Kidman pour le film Grace d'Olivier Dahan. J'avais créé plusieurs paires très "années soixante" pour elle. C'était fou ! Mais là mon rêve ce serait de travailler pour Twin Peaks. C'est mon objectif.

Tu te décrirais comme féministe ?
Non. Je ne suis absolument pas politisée, je suis un électron libre, j'aime bien avoir plusieurs avis et j'aime bien changer d'avis aussi. J'ai déjà reçu des mails menaçants avec mes campagnes. Des meufs qui me disent : "Ça se voit que vous n'avez pas été abusée sexuellement." À un moment donné il faut replacer les choses dans leur contexte ! Ce qui me fait marrer c'est que lorsque je conçois mes campagnes avec des femmes à poil, en imaginant qu'elles seront dans la cabine d'un camionneur, les féministes pensent : "Ils prennent les femmes pour un objet." Mais pour moi c'est tout l'inverse, parce que la femme qui pose, elle assume et je prends tout de suite Pamela Anderson en exemple : c'est quand même la meuf qui a été le plus photographiée au monde, qui a fait le plus de couvertures Playboy, le plus de photos à poil et elle assume, elle a beaucoup de dérision ! Au final c'est elle qui a des couilles, pas le mec qui la regarde.

Qu'est-ce qui te plaît chez Pamela Anderson ?
Quand tu es gamin, il y a des trucs qui te marquent, et qui font ensuite partie de toi-même. Pamela c'est clairement ça. Je la regarde depuis l'âge de 9 ans à la télé et quand je l'ai vue pour la première fois je me suis dit : "Elle est tout ce que je ne suis pas".

On en revient à cette idée de fantasme finalement...
Ouais ! J'étais fascinée, et je le suis toujours. Mais en même temps je sentais son côté hyper naturel et c'était ça qui m'intéressait, le fait que cette meuf vive à la plage, qu'elle soit écolo depuis des années, vegan, activiste... Mais au début je ne savais pas expliquer pourquoi, je ne le formule qu'aujourd'hui. Avoir sa propre marque c'est un peu comme faire un travail de psychanalyse !

Tu n'avais pas peur de briser le mythe en travaillant avec elle ?
Je flippais ! Il a fallu que je me dédouble car j'étais trop fan, trop groupie, et je ne voulais surtout pas qu'elle le ressente ! Mais une fois que je l'ai eue au téléphone, la situation s'est rapidement installée, et finalement c'était moi qui la canalisais. Un jour elle m'a envoyé 102 MMS ! Je me suis dit : "J'en ai marre en fait" et tout de suite je me suis reprise, genre : "Qu'est-ce que tu viens de dire là ?" Et puis, en mai dernier, j'ai pris mes billets d'avion pour aller la rencontrer chez elle, dans sa maison à Malibu, pour lui montrer la collection… C'était complètement magique, exactement comme je l'avais imaginé - encore mieux même : elle m'a accueillie dans sa grande maison blanche, hyper naturelle, pieds nus, en petit short, pas maquillée, les cheveux accrochés à la va-vite… Elle avait juste ses longs ongles gris anthracite. Elle était hyper radieuse, lumineuse, toute légère et très drôle. Elle avait tout en fait. Tout de la femme Pichard.

Tu vas continuer à créer des chaussures vegan ?
Oui. En décembre 2014, j'ai assisté à un colloque sur la mode durable, pour voir ce qu'il était possible de faire. Et je me suis rendue compte qu'en fait, rien n'est fait aujourd'hui, alors que pourtant tout est possible. Les industriels peuvent tout faire, mais ils ne connaissent pas encore la finalité. C'est pour ça qu'il faut rattacher les industriels aux créateurs. Je crois qu'on ferme les yeux sur beaucoup de choses, la surindustrialisation de la viande notamment, parce qu'on pense que c'est normal, parce que c'est comme ça depuis longtemps… Mais rien de tout ça n'est normal. J'ai vraiment envie de travailler avec des ingénieurs et de mettre au point de nouveaux matériaux. Aujourd'hui, tu peux clairement créer des choses à partir de végétaux, des choses qui peuvent avoir l'aspect du cuir et qui seront bonnes pour tout le monde.

La collection vegan d'Amélie Pichard et de Pamela Anderson sera disponible le 21 janvier 2016, en avant-première chez Tom Greyhound.

Credits


Texte : Naomi Clément