4 leçons essentielles à tirer du cinéma de chantal akerman

La cinémathèque française consacre une rétrospective à la cinéaste belge. L'occasion de revenir sur son oeuvre.

par Malou Briand Rautenberg
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09 Février 2018, 10:27am

Chantal Akerman a 18 ans lorsqu’elle réalise son premier film : Saute Ma Ville. Un huis-clos de 17 minutes dans la cuisine de son appartement qu’elle saccage, nettoie, enflamme et gaze. La dernière image du film ? Chantal, la tête sur la gazinière, prête à se faire exploser la cervelle. On est en 1968 et ce film porte en lui le sceau de la révolte. Une révolte qui va parcourir son oeuvre et dicter sa conduite. En tant que réalisatrice bien sûr, mais aussi en tant que femme. La cinéaste préférée des artistes, auteure d’une quarantaine de films trans-genres et d’une dizaine d’installations vidéos, est à l’honneur à la Cinémathèque Française jusqu’au 1er mars. Elle fait également l’objet d’un livre de Jérôme Momcilovic, Dieu se reposa, Mais pas Nous, paru aux éditions Capricci. Ces deux événements ne pouvaient pas mieux tomber : alors que les voix s’élèvent contre le machisme dans l’industrie cinématographique (affaire Weinstein), que se pose l’épineuse question de la commémoration (Maurras, Céline) ou celle encore, de l’artiste face au devoir de mémoire (#JeffKoons), les films de Chantal Akerman, disparue en 2015, offrent plus d’une réponse. Ils résonnent avec notre temps et s’adressent aux nouvelles générations. Voici quatre leçons à en tirer.

N’attendez pas qu’on vienne vous chercher

C’est en sortant d’une projection de Pierrot Le Fou que Chantal Akerman, 16 ans, ressent l’envie de faire des films. Et elle n’attendra pas qu’on les lui finance. Manifeste, féministe, « matriciel » selon l’universitaire et militante belge Jacqueline Aubenas, son tout premier film Saute Ma Ville est complètement auto-produit. Admise à l’INSAS, prestigieuse école d’arts bruxelloise, Chantal Akerman claque la porte de l’institution et s’envole pour New York. Là-bas, elle côtoie la crème du cinéma underground américain, alors en pleine ébullition. Les films d’Andy Warhol, Jonas Mekas, Michael Snow l’incitent à prendre les chemins de traverse. C’est en étant caissière d’un cinéma porno que Chantal Akerman, 21 ans, financera ses prochains films. Dans une entrevue réalisée pendant le festival de Cannes en 1977, la cinéaste revenait sur sa démarche et sa marginalité : « Je ne me suis pas confrontée tout de suite au système (…) J’étais mon propre maître et mon propre producteur. Et c’est comme ça que j’ai grandi. » Tous ses films, jusqu’à son chef-d’oeuvre Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles (1975) le prouvent : on peut faire de très grands films avec des bouts de ficelle.

Embrassez qui vous voudrez

C’est le refrain d’une célèbre chanson française qui clôt Je, Tu, Il, Elle, son premier long-métrage sorti en 1974. Dès cette époque, la cinéaste bouscule les frontières du genre et de l’hétéronormativité. Elle ose montrer son corps, les corps, les dénuder sans jamais les réduire à des objets de fantasmes masculins. Qu’il s’agisse d’une scène de sexe frontale entre deux femmes dans Je, Tu, Il, Elle, d’un long plan sur les poignées d’amour d’une amie devant son miroir ( L’Enfant Aimé ou Je Joue à Etre une Femme Mariée) ou de la bisexualité assumée de son personnage principal dans Les Rendez-Vous d’Anna (1978), Chantal Akerman filme les femmes autrement et comme personne, à une époque où le cinéma les veut mère, amante ou épouse. Mais c’est avec Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1 080 Bruxelles que la cinéaste belge frappe le plus fort (3h30 de plongée dans le quotidien d’une femme au foyer, mère et veuve qui finit par saccager son appartement). Le film, qui aura inspiré plus d’un cinéaste – de Gus van Sant à Todd Haynes – est une critique féroce et subtile du patriarcat. La cuisine, ultime lieu de l’aliénation, devient avec elle le laboratoire d’une révolution féminine.

Je, tu, il, elle, Chantal Akerman, 1974 © DR

N’ayez pas peur de dépasser

Difficile de ranger, étiqueter, séquencer les films de Chantal Akerman. Située au carrefour du cinéma d’auteur, expérimental et commercial, l’oeuvre de la cinéaste échappe à l’épineuse question du genre – et c’est tant mieux. Fictions, documentaires, comédies musicales ( Golden Eighties et ses shampouineuses-chanteuses lyriques), films chorégraphiés ( Un Jour, Pina m’a Demandé) et installations vidéos : Akerman s’est sciemment détournée des codes et des cadres pour mieux les anéantir. Sautées, les conventions de l’époque : alors que la Nouvelle Vague opte pour le montage dynamique et saccadé, Chantal Akerman filme en plans fixes. Et longs. Si bien qu’elle a su réaliser des films uniquement en plans séquences ( La Chambre), en huis-clos ( Là-bas, 2006) ou entièrement de nuit ( Jour et Nuit, Toute Une Nuit). Avant-gardiste, l’autodidacte pressent aussi les liens inextricables entre art et cinéma et multiplie les installations vidéo. Il y a quelques mois, la galerie Marian Goodman présentait d’ailleurs « Now », la dernière création d’Akerman : cinq écrans projetant des images vibrantes et mobiles d’un désert, au rythme d’une bande-son post-apocalyptique. Installation qui raconte à sa manière, le chaos du monde moderne.

Un divan à New York, Chantal Akerman, 1995 © DR;

Ne restez jamais en place

Fille d’immigrés juifs polonais témoins de la guerre et victimes des camps, Chantal Akerman n’a jamais cessé de retranscrire à travers ses films, la sensation de l’exil. Le sien, lorsqu’elle fugue à New York ( News From Home) ou part à Tel-Aviv ( Là-Bas). Mais aussi et surtout, celui des autres. Son documentaire D’Est réalisé en 1995, est un témoignage en longs travellings de la vie vécue en Europe centrale, après la chute du mur de Berlin. Sud, réalisé trois ans plus tard, revient sur le passé ségrégationniste des Etats-Unis et le meurtre raciste de James Byrd Jr. En 2003, l’installation tirée de son film éponyme, From The Other Side, est une évocation au périple des Mexicains traversant la frontière. Les décors dans lesquels se débattent les personnages d’Akerman reflètent ceux que l’on arpente aujourd’hui, virtuellement ou physiquement. Des lieux de passage, de mémoire et d’exil. Dans un entretien accordé à Jacqueline Aubenas en 1982, la réalisatrice parlait du personnage de son film Les Rendez-Vous d’Anna en ces termes : « Elle est sur une ligne de fuite, qui n’est pas une fuite au monde mais plutôt une façon de devancer ce qui se prépare de notre proche avenir, (c’est) une sorte de mutante… » Un genre d’héroïne ultra-moderne, en somme.

De l'autre côté, Chantal Akerman, 2001© DR
Paris vu par... 20 ans apres J’ai faim, j’ai froid, Chantal Akerman, 1984 © DR
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