Images courtesy of Simon Burstall

sydney, 1990 : quand la rave est finie, elle continue sur le parking

Avec son livre « 93 : Punching the Light », le photographe Simon Burstall pose un regard intime sur son ex-vie de raver australien au début des années 1990.

par Erica Euse
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21 Octobre 2019, 11:16am

Images courtesy of Simon Burstall

Simon Burstall n'a que 16 ans lorsqu'il commence à photographier la scène rave de Sydney, encore bourgeonnante. Armé de son appareil, il s'entasse avec ses potes dans la petite voiture de sa mère à 3h du matin tous les samedis et roule 40 minutes jusqu'à la zone industrielle de la ville. C'est le début des années 1990, et la jeunesse se retrouve dans des fêtes organisées avec deux bouts de ficelles dans des entrepôts abandonnés, les corps illuminés par les lasers et secoués par le son, sans discontinuer jusqu'à ce que le soleil se lève. Quand la musique s'arrête, Simon et son petit groupe se retrouvent à errer joyeusement sur les parkings de fortune, où le photographe capture les scènes qui s'y jouent - des kids en jeans baggy, en sweats froissés et en chaussures FILA qui s'échappent de la nuit les yeux fatigués mais brillants.

« Je me souviens de ces photos comme si je les avais prises hier. C'était extraordinaire. Je ne connaissais rien au focus, à la profondeur de champ ou à l'obturation... je savais juste qu'il fallait que je photographie ce que j'avais, » nous raconte Simon au téléphone, depuis sa maison du nord de l'État de New York.

30 ans plus tard, le photographe de 44 ans a compilé ses photos, ses notes personnelles de l'époque et de vieux flyers de soirées dans un livre, '93 : Punching the Light, qui pose un regard intime sur l'année d'un jeune raver au sein de cette fulgurante scène underground. i-D l'a rencontré.

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Comment t'es-tu lancé dans la photographie ?
J'ai quitté l'école de la zone où j'ai grandi. J'avais un souci d'attitude. Je n'étais pas un mauvais gosse ou quoi que ce soit, mais je n'étais pas assez challengé. Mon père et ma mère mon dit : « On a mis de l'argent de côté, au cas où tu voudrais aller vers autre chose. » J'ai décidé de me tourner vers l'art. Mon professeur m'a demandé « Tu sais peindre ? », j'ai répondu « Non ». « Tu sais dessiner ? », j'ai répondu « Non ». « Bon, qu'est-ce que tu sais faire ? », j'ai répondu « Je prends des photos de mes potes. » « Super, voici des pellicules, va prendre des photos. »

C'est à ce moment-là que tu as commencé à photographier les raves ?
J'ai toujours voulu photographier les raves. J'adorais ça, c'était fou. Tout le monde avait l'air hyper cool, c'était tout un rituel : on passait la journée à chiner les plus grosses paires de chaussures, les baggys les plus stylés, ces horribles chemises en polyester qui puaient après 30 minutes de danse et des cardigans de vieux, tu sais, avec les poches devant. C'était quelque chose, ces dégaines, ce mélange de chapeaux, baggy et chaussures FILA.

C'était comment, d'être un jeune raver de Sydney dans les années 1990 ?
C'était dingue parce qu'on passait vraiment sous les radars. Au-delà de ceux qui y participaient, personne n'était au courant de l'existence de cette scène. C'était un monde tout petit mais très divers. Et ça n'a pas duré longtemps : en tout et pour tout entre 1989 et 1994. C'est en 1991 que ça a vraiment décollé, et c'est l'année où j'ai commencé. Je ne pense pas que ça pourrait arriver aujourd'hui. C'est dommage, mais ça me semble impossible.

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À quoi ressemblait le week-end typique ?
Tout le monde se retrouvait chez moi, on s'habillait et on prenait la voiture pour arriver sur place à 4h du matin. Soit les agents de sécurité avaient filé, soit ils ne faisaient plus payer que 5$ à la place de 25$, ce qui était énorme pour un ado de 17 ans à l'époque. Ensuite on dansait pendant des heures. Mon père et ma mère le savaient, et ils n'étaient pas forcément rassurés ! Mais c'était une période vraiment spéciale.

Tu prenais toujours tes photos au petit matin ?
Je ne voulais pas gâcher le moment, prendre les gens de manière abrupte, en leur foutant un flash dans la figure à 7h du matin. Quand je prenais mes photos, il y avait toujours de la lumière naturelle, donc oui, je ne sortais l'appareil que le matin venu. C'était un moment vraiment spécial, parce qu'on ressortait des hauts et des bas de la soirée passée. Honnêtement il y avait plus de hauts !

Qu'est-ce qui te plaisait sur ces parkings ?
Je les trouvais hyper intéressants, parce que c'étaient les endroits où les gens se retrouvaient. C'était là que tu traînais, tu avais des stéréos à droite à gauche, qui passaient de la musique depuis le coffre des voitures. Les gens y faisaient la fête, et c'est ce que je voulais saisir, plutôt que d'énièmes images type rave hacienda. Je voulais montrer la communauté, parce que j'avais le sentiment d'en faire réellement partie. Je n'étais pas un étranger au safari.

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Tu peux me parler des notes personnelles qui parcourent tout le livre ? Certaines n'ont pas de rapport avec les raves, comme celle sur ta nouvelle coupe de cheveux.
C'était vraiment un challenge parce que j'ai dû faire pas mal de tri. Celle sur ma nouvelle coupe ? Je ne sais pas à quoi je pensais. Je ne comprends même pas comment j'ai pu écrire ça un jour. Je ne voulais surtout pas parler de la drogue. Ce n'était pas le sujet. Le sujet, c'était les gens, leurs relations, leur façon de se connecter entre eux. L'adolescence, en gros. Je voulais parler de la joie et des difficultés qui s'imposent à tous quand on a 16-17 ans.

Qu'est-ce qui t'as poussé à sortir le livre aujourd'hui ?
Je suis retombé sur ces images assez par hasard, sur un disque dur, ça m'a rappelé à cette période que j'ai adoré. Je me suis dit que je devais m'y replonger parce que les années 1990 ont rarement été aussi cool qu'en ce moment. C'était il y a trois ans, mais je savais que le style allait être de plus en plus pertinent. Tu peux regarder certaines images du livre et penser qu'elles datent d'aujourd'hui. Toutes ces photos ont passé une décennie à prendre la poussière dans ma chambre d'ado, c'était du gâchis.

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Ça fait quel effet, d'y revenir 20 ans plus tard ?
Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile. On oublie parfois l'engagement émotionnel d'un tel exercice. J'ai trouvé ça très dur.

Qu'aimerais-tu que les gens gardent de ce livre ?
J'aimerais qu'un jeune en plein apprentissage de la vie se retrouve complètement dans ces photos.

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Cet article a été initialement publié dans i-D US.

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