Self-portrait, 1995, Gail Thacker

j'ai passé 30 ans à photographier l'underground punk et drag de new-york

La nouvelle exposition de Gail Thacker présente les portraits vivants et vibrants de ses amis et amants artistes, des années 1980 à nos jours.

par Emily Manning
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05 Décembre 2017, 10:28am

Self-portrait, 1995, Gail Thacker

La Bond Street de New York ne fait que deux blocs. Elle commence à Broadway, se termine sur Bowery et s'étire entre une salle de sport Equinox et un magasin OVO, la marque de Drake. Entre les deux trône fièrement le Théâtre Gene Frankel. Depuis plus de 60 ans, cette salle indépendante a accueilli de nombreux spectacles expérimentaux et novateurs, pendant longtemps typiques de la scène new-yorkaise. Depuis 2005, le théâtre est sous la direction de l'artiste Gail Thacker.

Plus tôt ce mois-ci, Thacker ouvrait une exposition au Daniel Cooney Fine Art, sur la 26ème rue dans le quartier de Chelsea. Between the Sun & the Mood rassemble plus de trois décennies de ses polaroids au style unique. Thacker photographie ses amis, ses collaborateurs, les rues agitées de cette ville qui ne dort jamais. Puis elle enveloppe ses polaroids et les laisse faire leur vie. Ils finissent dans un placard, parfois sous son matelas voire carrément dehors. Pendant des semaines, des mois, des années, même. Ses images sont les vestiges du temps qui passe, chaque polaroid est sensible au changement et au hasard. « Je les vois comme des êtres vivants, » assure-t-elle.

Rafael at Home, 1997, Gail Thacker

Thacker s'inscrit dans le courant de la Boston School qui rassemble une tribu influente d'artistes et de photographes (Nan Goldin, David Armstrong, Jack Pierson, Mark Morrisroe, Philip-Lorca diCorcia, et Tabboo!) ayant tous étudié à l'École du Musée des Beau-Arts de Boston dans les années 1970 avant de déménager à New York.

Boston School est un terme un peu trompeur. Si quelques artistes de l'école de Boston prenaient en effet des cours ensemble, se connaissaient socialement ou se fréquentaient, beaucoup d'autres ne partageaient pas le même cercle. Nan Goldin, par exemple, avait déjà quitté Boston au moment où Thacker a été transférée à l'École du Musée des Beaux-Arts. « Nous sommes souvent mis dans un groupe comme si nous nous connaissions tous et étions tous ensemble à Boston en même temps. Mais nous ne l'étions pas, explique Thacker. C'était en vérité une superposition de petits groupes qui se sont connus dans le centre-ville, quand tout le monde est venu à New York. »

Self-portrait, Boston, 1982, Gail Thacker

Pourtant, cette mythologie de « L'école de Boston » a persisté. Peut-être parce que (même si les pratiques des artistes sont divergentes) une grande partie du travail du groupe a su capturer la vie en communauté, le désir, l'ingéniosité, l'obsession, le jeu, le sexe, l'expérimentation, le chagrin, la douleur et l'amour. L'une des photographies les plus importantes de l'expo de Thacker est un portrait de Mark Morrisroe - le proto-punk sauvage et artiste performeur qu'elle appelait son meilleur ami - au lit. Elle prend cette photo en 1989, peu de temps avant que Morrisroe ne meure du SIDA à seulement 30 ans, avec le film qu'il lui a donné.

J'ai rencontré Thacker pour discuter de sa première rencontre avec Morrisroe, des raisons pour lesquelles elle ne se baladait jamais sur Bond Street, et de la magie de la manipulation des Polaroids.

Roma Jumping in SoHo, 2000, Gail Thacker

Qu'est-ce qui vous a attiré vers l'école d'art?
Quand j'ai eu mon bac, je voulais faire une école de clown ! J'ai postulé à Ringling en Floride. Mais ma mère a payé pour que j'aille en école d'art ! (Rires) C'est tellement drôle, et ça fait sens parce que je dirige un théâtre maintenant. D'ailleurs mon travail est très théâtral. Une fois, Hapi Phace, un artiste qui vit dans le Massachusetts, m'a demandé: « Gail, voulez-vous participer l'une de mes scènes ? Avec une voiture remplie de clowns. » J'ai dit oui ! Donc je dois être un clown, au fond de moi. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si j'étais allée à l'école de clown. J'aurais probablement jeté l'éponge.

Vous auriez pu être un clown célèbre.
J'aurais pu !

Armen Ra, 1997, Gail Thacker

Vous étudiez la photographie à SMFA?
J'étudiais la peinture et la vidéo. Je prenais la photographie comme une chose secondaire. Au fur et à mesure, mon intérêt a changé.

Et vous avez rencontré tout ce beau monde à l'école?
J'ai rencontré Mark [Morrisroe] lors de ma toute première journée à la Museum School, pendant mon cours de vidéographie, une discipline enseignée par Jeff et Jane Hudson, qui faisaient partie d'un groupe de punk rock appelé The Rentals. Je venais de me faire transférer de l'Atlanta Arts Alliance, j'ai donc montré une bande-vidéo que j'avais faite là-bas. C'était une simple boucle. En fait, j'ai coupé la vidéo avant de la réenregistrer. On y voyait un type qui chassait un chien autour d'une table. Mark a trouvé ça génial et a éclaté de rire.

Ce soir-là, Mark a fait irruption dans mon appartement avec son amie Lynelle White - elle était son acolyte, ils étaient inséparables. Il a commencé à feuilleter mes carnets de notes, arrachant mes œuvres du mur pour les regarder, en riant. Lynelle m'a poussée sur le lit quand j'ai essayé de les arrêter. J'étais vraiment contrarié. Le lendemain, j'ai revu Mark à l'école. Il m'a dit qu'il était désolé d'une voix geignarde. C'est ce jour-là qu'on est devenus amis, inséparables. Mark avait une vision très étrange de l'amitié. Une fois, il a laissé une merde dans la boîte aux lettres de Nan.

Caravaggio, 2005, Gail Thacker

Y avait-il quelque chose à faire à Boston?
(Rires) Pas vraiment. Mais il y avait quelques bons clubs. Le Rat, Le Spits, Le Cantones, où des figures du punk comme Lou Miami and The Kozmetix avaient l'habitude de jouer. Certaines personnes organisaient des fêtes dans des endroits vacants ou des lofts. Mais nous étions juste en train de faire notre art, tu sais ? On voulait être de grands artistes. On a rencontré Pat Hearn à peu près au même moment, et on a commencé à créer notre propre scène. Nous avons rencontré ce type, Steve Stain, qui vivait dans un entrepôt au 38, sur Thayer Street. Il avait un groupe d'art performatif, The Stains. Ce n'était pas punk ; c'était simplement fou, gueulard et plutôt New Wave. On s'est tous prêtés au jeu, tout le monde faisait de la performance. Un peu plus tard, Mark a rencontré Jack. Ils ont commencé à sortir ensemble et d'autres sont entrés dans notre bande. On voulait vraiment faire les choses par nous-mêmes, on était des enfants espiègles.

Vous avez déménagé à New York en 1981. Comment était la ville à l'époque?
Graveleuse. C'était dangereux, c'était amusant, c'était juste différent. Vous ne pouviez pas arpenter certains quartiers. Si vous marchiez vers le CBGB [club punk mythique], vous ne passiez pas par Bond Street. Il n'y avait pas d'éclairage, des prostituées partout, des drogués et des rats. Alors on passait par Bleecker Street. Il fallait avoir le goût du risque pour vivre à New York dans les années 1980.

Self-portrait with spirit in the sky, 1995, Gail Thacker

Vous avez pris le risque d'emménager dans un endroit dangereux, mais votre plus belle récompense est l'art que vous avez produit dans ce contexte.
Tu as raison, du grand art est sorti de cette période. David Wojnarowicz, Peter Hujar. Il a été négligé. Et Mark l'était aussi. Il avait l'habitude de pleurnicher, « Je veux être célèèèèbre ». C'était son but, et il était vraiment clair à ce sujet. Mais en vérité c'était un amour. Il s'est construit ce personnage dur et creux, mais il n'était pas du tout comme ça. C'était une vraie personne, un vrai artiste.

Je ne pense pas que tu puisses faire ce qu'il a fait sans avoir d'âme.
Exactement. Le travail de Mark, mon travail, allait puiser dans la vie que nous vivions. Dans notre quotidien. Nous ne photographions que ce que nous vivions. Mark a photographié ses amants, il s'est photographié. Pareil pour moi. Et même avec Nan. Jack aussi. Ce que vous vivez est ce que vous photographiez. C'est intime.

Brandon, Lance & Robert, 2008, Gail Thacker

Dans votre exposition, il y a une photo de Nan au mémorial de Mark. Elle a, par ailleurs, écrit magnifiquement sur la photographie et la mémoire. Comment voyez-vous leur relation ?
Ce que je vois dans l'écriture de Nan, mais surtout dans son travail, c'est son talent essentiel pour capter la lumière - la force qui fait briller la vie. Quand elle a écrit qu'elle photographiait ses amis pour les garder en vie, je me suis effondrée. C'est si beau. Pas besoin d'aller chercher très loin. Tout est là, à portée.

Elle est venue à New York avant vous et Mark.
Oui. Nan a vraiment marqué The Museum School. Tout le monde connaissait son nom. Mark et elle étaient amis, mais ils n'ont passé qu'un semestre dans la même école. Elle est partie au moment de mon transfert. Mais il restait son ombre.

Ils ont fait un excellent catalogue pour une expo à laquelle nous avons participé à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. Elle s'appelait Familiar Feelings, The Boston Group. Le curateur nous a divisés en groupes très clairs, selon la date de notre arrivée à Boston et où nous avions étudié. Jack et Tabboo! à Mass Art, Mark et moi à The Museum School. Nan et David Armstrong dans une période de temps ensemble. PL [Philip-Lorca diCorcia] et Shellburne [Thurber] à The Museum School, avant Nan.

Walter, 2012, Gail Thacker

Cela vous semble-t-il étrange que vous ayez tous été mis dans une sorte de collectif ?
Un peu. Le terme The Boston School n'était que le nom d'une exposition à l'ICA. Nan a titré l'expo avec Pat et Lia Gangitano. Puis il est resté et s'est transformé en quelque chose d'autre. Mais je pense, d'une certaine façon, que nous ressentions les mêmes choses. Nous photographions tous des choses qui étaient proches de nous. Sur le terrain, je dirais. Nous travaillions sur le réel.

Parlez-moi de votre relation avec le polaroid et votre manière de le manipuler.
J'ai toujours été très ouverte au hasard, aux accidents, je n'ai jamais eu peur d'enfreindre les règles et donc de prendre des risques avec les polaroids. Le processus a d'abord été accidentel. Ma vie était vraiment bordelique et déchirée à l'époque. C'était très fort et très symbolique, pour moi de voir comment la vie se propage et avance toujours de la façon que l'on attend le moins. On n'essaye de contrôler notre récit, mais en vain. J'ai trouvé que les polaroids véhiculaient quelque chose de similaire. Je me suis attachée à cet aspect.

Je les collais tous ensemble et je les emballais dans du plastique. Je ne les rinçais pas. Puis je les mettais dans un placard, sous le matelas, des endroits incongrus. Et je les oubliais, pour revenir à eux un mois, parfois un an plus tard. C'est comme ça que j'ai appris comment ils réagissaient s'il faisait chaud dehors et s'il faisait froid. J'ai appris tout ça, mais sans jamais tout savoir, c'est ça qui était beau. Le fait de ne jamais vraiment savoir ce qui va se passer. J'ai photographié tout ce qui se passait autour de moi et mes amis sont des gens très créatifs. J'ai joué, finalement. Eux amenaient leurs jouets, moi j'amenais les miens et on voyait ce qui se passait.

Je vois les polaroids comme des êtres vivants. Ils sont symboliques du temps qui passe, de notre déclin. Ils ont une forme d'impermanence qui nous rappelle à quel point notre voyage ici est court et fragile. J'autorise ce qui nous détruit - ce contre quoi nous battons naturellement, la « mort » - à être le révélateur de la beauté.

Tabboo! as Mae West, 2014, Gail Thacker

Le processus de révision du travail a-t-il fait penser à de nouvelles idées sur des pièces plus anciennes ?
Oui. Le Polaroid lui-même dit parfois quelque chose de très différent du négatif. Quand je voyais des pièces intéressantes, je cherchais les négatifs. J'ai commencé à mettre de la couleur dans le mix, ce que je n'avais pas fait auparavant. J'ai acheté des encres de couleur et peint sur les photos. Mon travail est vraiment sombre, tu sais. C'est triste. C'est à propos de la mort et de la vie. Je voulais apporter de la couleur dans l'image. « Ce n'est pas si grave! Voici du jaune. » [ Rires ].

L'exposition Between the Sun & the Moon se tient au Daniel Cooney Fine Art de New York jusqu'au 22 décembre 2017. Plus d'informations ici.

Joey in Brooklyn, 2009, Gail Thacker
Kenny, Gail Thacker
Times Square, Gail Thacker

Cet article a été initialement publié sur i-D US.

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