Isabelle Boni-Claverie © Sébastien Courivaud

comment la france m'a poussée au coming out racial

Entre Paris et Abidjan, son école catholique et les bancs de la Fémis, Isabelle Boni-Claverie raconte dans un livre comment elle en est venue à découvrir sa couleur de peau – et à se révolter.

par Marion Raynaud Lacroix
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13 Novembre 2017, 9:53am

Isabelle Boni-Claverie © Sébastien Courivaud

L’histoire d’Alphonse et de Rose-Marie pourrait être celle d’un mélo à l’eau de rose : une jeune femme blanche, issue d’un milieu rural et modeste, tombe amoureuse d’un Africain devenu magistrat. Mais en toile de fond, le décor n'est qu'un trompe l'oeil : une France coloniale des années 1930 qui prospère en exploitant les Noirs qu'elle ne perçoit que comme des êtres exotiques et paresseux, incapables de se conformer aux usages du « pays des droits de l'homme.» C’est à partir de ce récit - celui de ses grands-parents - qu’Isabelle Boni-Claverie en vient à évoquer son parcours personnel dans un livre puissant, plein de questions, de révolte et d'espoir intitulé Trop noire pour être française. Un parcours schizophrène, au cours duquel elle comprend que le milieu privilégié auquel elle appartient ne la préserve pas du racisme insidieux pratiqué en France à l’encontre des personnes noires. De la déconstruction de sa mythologie familiale à son « coming-out racial », Isabelle Boni-Claverie explique comment, en faisant de sa désillusion un témoignage de résistance, elle s’est rendue compte qu’elle était trop noire pour être française.

Il y a deux ans, vous réalisiez un documentaire pour Arte intitulé Trop noire pour être française ? Vous publiez aujourd’hui un livre qui a le même titre, mais plus de point d’interrogation. Que s’est-il passé entre temps ?
Ma démarche consistait à essayer de comprendre les raisons du déni de francité fait aux Français noirs et comment il s'articulait, quelle était son origine historique. Le film apportait un certain nombre de réponses mais la question qu'il posait n'a toujours pas trouvé de résolution. Quand j'ai écrit le livre, je me suis dit que c'était un constat qui ne nécessitait plus de point d'interrogation. J'avais envie de faire entendre la voix de ma grand-mère, cette femme française qui tombe amoureuse d'un Noir au début des années 1930 et qui le suit en Afrique. Je trouve que la façon dont elle raconte les choses permet de restituer l'époque, de comprendre cette jeune femme qui, étrangement, malgré le contexte politique et alors qu'elle n'a jamais vu de Noirs auparavant, n'avait pourtant aucun préjugé. Une femme devant une société coloniale où le racisme est très fort - certainement encore plus qu'en métropole - et qui doit affronter le regard de concitoyens qui ne comprennent pas qu'elle aille se commettre avec un nègre.

Quel lien entretenez-vous avec l’histoire de vos grands-parents ?
Ça a été une mythologie familiale très forte. C'est une histoire qu'on m'a racontée, celle d'un amour de 50 ans, qui tournait aussi autour d'un manuscrit longtemps disparu. Un couple toujours amoureux malgré l'âge avec une histoire un peu extraordinaire, mythique : un homme et une femme ayant réussi à dépasser ce dont notre société est incapable d'une manière plus large. Le message qu'ils m'ont transmis, c'est que le racisme n'existait plus, puisqu'ils étaient passés outre, qu'ils avaient des enfants métis. Il m’a donc été d'autant plus difficile d'y être confrontée à l'extérieur du cercle familial. Il me semblait que mes grands-parents avaient mis fin à la ségrégation qui pouvait régner à leur époque.

Dans votre livre, vous parlez de coming-out racial. Qu’entendez-vous par là ?
En France on ne parle ni de race, ni de couleur. C'est tabou, on n’ose même pas dire un Noir ! Ce ne sont pas des choses dont on parle facilement mais aujourd'hui, le sujet est entré dans l'espace public. Il y a dix ou vingt ans, c'était tout à fait impossible. La seule question était : « est-on assimilé ou pas ? » Il n'existait pas d'espace pour évoquer ce sujet. En parler devenait une sorte d'acte de sécession, qui revenait à se désolidariser de la France, du fait d'être français. Lors de mes études de cinéma, je me suis retrouvée dans un cadre très politiquement correct où personne n'est raciste, et où on estime donc que c'est un non-sujet. C'est une autre forme de violence, plus douce mais bien réelle.

Justement, comment expliquez-vous qu’une institution à vocation artistique soit si réfractaire à adopter la perspective d’une personne noire ?
Je ne sais pas s'ils sont réfractaires mais je pense que nous sommes toujours dans un discours universaliste. Du coup, dire qu’il y a des différences et une histoire qui fait qu’être noir présente certaines difficultés, que l'histoire des rapports entre Noirs et Blancs est douloureuse et conflictuelle pose problème. Ce serait bien de pouvoir en parler mais ce n'est pas le discours habituel en France, il y a une sorte de gêne. Dans mon livre, j’évoque le concept américain de la « fragilité blanche ». Parler de ces sujets, c'est comme accuser les Blancs d'être racistes. Or ce n'est pas le cas, cela revient simplement à dire : s'il y a des Noirs confrontés au racisme aujourd'hui en France, c'est qu'il s'agit du fruit d'une histoire, qui n'est pas forcément jolie à regarder mais qu'il faut accepter de voir ensemble parce qu'elle a des conséquences aujourd'hui et qu’elle continue à pourrir la vie de pas mal de monde ! Il y a cette forme de susceptibilité, de crainte d'être taxé de racisme, qui fait qu'on préfère mettre ce genre de sujet sous le tapis.

Vous avez grandi dans un milieu très privilégié qui ne vous a pourtant pas protégée du racisme. Comment l’expliquez-vous ?
Mon expérience me l'a montrée : sur le papier, j'avais coché toutes les bonnes cases mais ça ne m'a pas empêchée d'être régulièrement discriminée. Quand j'en parle avec des personnes noires qui sont dans des situations plutôt confortables, leur retour est identique. Je dirais même que ce racisme est encore plus latent : il ne consiste pas à vous traiter de « sale nègre » ou « sale négresse » mais il sait vous faire comprendre que vous n'êtes pas à votre place, qu’on a bien voulu de vous mais que vous restez quand même à côté. Je pense que c'est d'autant plus fort quand on monte dans l'échelle sociale. Parce que plus on monte, plus on arrive dans des endroits où il y a du pouvoir et des biens, qu'on n'a pas nécessairement envie de partager avec vous. C'est là où on rejoint une histoire des classes sociales assez classique, fondée sur un rapport de pouvoir et sur qui y accède ou non. Aujourd'hui, appartenir à une minorité raciale, c’est plonger dans cette lutte des classes où l’on préférerait que les Noirs et les Arabes restent en bas de l'échelle, parce que c'est plus confortable.

Ce que vous dites, c’est que le racisme fait aussi le siège d’une forme d’exploitation capitaliste.
Pourquoi y-at-il des Noirs en France ? Parce qu'au moment de l'essor capitaliste de l'Europe est né un besoin de main d'œuvre, non seulement pas chère, mais dont les descendants pouvaient appartenir au pays qui les accueillait. La mise en rapport des Noirs et des Blancs s'est fondée sur l'idée que les Noirs constituaient une force de travail. Ça a forgé un certain type de regard, de relation où les uns dominent et les autres sont dominés. Quand se dit qu'il n'y a aucune raison d'être discriminé, ça questionne tout un type de rapports. Toute une partie de la droite et de l'extrême droite restent sur une idée extrêmement figée de ce que devrait être la grandeur de la France. Mais même pour d'autres bords politiques, c’est une question qui dérange parce que cela revient à accepter de partager le pouvoir avec des classes qui traditionnellement ne l'avaient pas.

Pour évoquer la nécessité de la discrimination positive, la réalisatrice Amandine Gay préfère parler de « mesures correctrices d’inégalité ». Qu’en pensez-vous ?
Peut être que ça rend effectivement mieux compte de ce qui pourrait être fait. Les gens n'ont pas conscience qu'on ne part pas du même endroit. Une vidéo américaine circulant sur internet montrait très bien cette idée : on y voyait un entraineur plaçant toute une série d'étudiants pour un départ de course. Il disait : « Ceux qui sont blancs, ceux qui viennent d'une famille de classe moyenne, ceux qui ont fréquenté une école privée, etc... Vous avancez à chaque fois d'un pas. » Parmi ceux qui restaient sur la ligne initiale, beaucoup étaient noirs, et il leur demandait de commencer la course à partir de cet endroit, en disant qu'il n’était pas le même pour tous. La discrimination positive consiste à pouvoir dire : on va rétablir une ligne de départ qui serait la même pour tout le monde. Je crois que les gens n'en ont pas conscience parce qu'ils ne réalisent pas les privilèges que procurent le fait d'être un homme blanc en France.

N’est-ce pas aussi une façon de renverser la norme du langage du côté des minorités ?
Il existe effectivement une norme implicite blanche posée comme universelle, dont on n'a même conscience. Lorsqu’on pense à un médecin, on visualise spontanément un homme plutôt qu'une femme. C'est un travail que j'ai dû faire en tant que personne noire : me dire que je n’étais pas forcément inadéquate, mais que mon environnement ne me prenait peut-être pas nécessairement en compte. Mais ce travail là n'est pas proposé aux personnes blanches qui la plupart du temps, n'ont absolument pas conscience de leur privilège. Être blanc, c'est un avantage, une très grande force qui permet de considérer que sa présence au monde en tant que groupe social est évidente et va de soi. Le fait d'être dans une position dominante est vécu de façon naturelle. En fait, ça ne l'est pas. On demande toujours aux minorités - c'est peut-être la caractéristique des minorités - de s'adapter. Mais pourquoi faudrait-il s'intégrer à son propre pays ? Qu'est ce qui est mis en place pour accueillir le fait d'être français dans une forme de diversité ?

La prise de conscience de ce privilège blanc est-elle la condition sine qua non de la disparition du racisme en France ?
Nous sommes aujourd'hui dans un racisme culturel et structurel. Donc je pense qu’il est déjà très important qu'au niveau individuel, il puisse y avoir cette prise de conscience. Le problème, c'est que c'est aussi très inconfortable et que ça peut être angoissant : il s’agit d’accepter de se penser comme un groupe parmi d'autres, un groupe ethno racial. Ce qui en vient à relativiser son existence. Ce n’est donc pas spontanément quelque chose de simple. C'est aussi là que se trouve la responsabilité des politiques, plutôt que de chercher de nouveaux épouvantails pour nous faire peur et essayer de créer une sorte de cohésion par cette crainte. On ne pourra pas y échapper, car la France est un pays multiethnique et multiculturel. On le voit aux États-Unis avec l'élection de Trump : ce n'est pas un hasard si, à un moment donné, la majorité blanche qui se sent menacée par l'explosion démographique des Latinos, par la forte présence d'Américains-asiatiques se dit que dans quelques décennies, elle sera minoritaire. Le réflexe consiste à dire « consolidons nos privilèges tant qu'il est encore temps. »

La lutte contre le racisme ne doit-elle pas aussi passer par la réappropriation d’un discours anti-raciste dont les Noirs ont parfois été dépossédés ?
Je pense qu'aujourd'hui, il s’agit peut-être moins de lutter contre le racisme que de redéfinir de façon plus inclusive ce que c'est qu'être français. Jusqu'à présent, on nous a proposé une définition qui exclut une partie des Français parce que ce travail de redéfinition est dominé de façon négative par les discours d'extrême droite. Elle est la seule à parler d'identité pour la défendre d’une manière rétrograde qui de fait, en plus, n'existe pas. Pour moi, c’est à ce niveau que se jouent les choses et je trouve qu'il y a peu de courage de la part de nos politiques sur ce terrain-là. Ce ne devrait pas être seulement aux personnes racisées de tenir ce discours, parce que ça nous concerne tous. Un ami homosexuel me disait : « je pense que tant qu'on n’a pas fait soi-même l'expérience d'une forme de discrimination, on a beaucoup de mal à comprendre ce qu'est le racisme. » Je crois que beaucoup de gens sont dans cette difficulté là.

Vous évoquez la tyrannie du cheveu lisse, qui maltraite les cheveux des femmes et des hommes noirs de la France jusqu’à l’Afrique. Pourquoi le corps noir cristallise-t-il autant la domination blanche ?
Le moment où les Blancs se définissent en tant que Blancs, c’est lorsqu’ils sont confrontés à d'autres corps. Je pense par exemple aux Indiens d'Amérique du Sud au temps des « grandes découvertes ». La frontière avec les colonisés et les conquérants est celle du corps : « Ils ne sont pas pareils que nous, nous allons donc pouvoir utiliser leurs corps. » Il y a une fascination du monde occidental pour le corps des Noirs. Qu'est ce qu'un esclave ? Rien d'autre qu'un corps-outil, un corps qui doit travailler, qui doit produire, donner des enfants - puisqu'il faut assurer la descendance de ces outils. Pendant des siècles, le Noir n'a été vu que comme un corps. Un corps différent, dont on en a besoin mais qui fait peur et qu’on doit contenir, parce que lorsqu’on prive des gens de leur liberté, ils n’ont qu’une envie, c’est s’enfuir. Le monde occidental nourrit une véritable obsession pour le corps noir. Ce n'est que depuis très peu de temps que les magazines de mode montrent des séries photo où les mannequins noirs ne sont pas seulement des corps. Avant, on misait énormément sur la plastique noire, sur le contraste entre des couleurs très vives et des peaux très foncées. La couleur est une différence fondamentale inscrite dans le corps, qui interroge, fascine et fait peur à la fois. Il fallait pouvoir discréditer ce corps, et c'est à cette infériorité intégrée par les Noirs eux-mêmes qu'on mesure toute la puissance de l'asservissement.

Que souhaiteriez-vous dire aux nouvelles générations qui découvrent votre histoire à travers ce livre ?
Quand j'avais 20 ans, je me suis retrouvée dans un grand désarroi parce que j'avais des questions mais que je ne savais pas où trouver les réponses. Je constate le même désarroi aujourd'hui : comment arriver à assembler des différences qui s'entrechoquent ? Comment se construire une identité cohérente ? Ce sont des questions extrêmement fortes et c'est vrai que le film a permis à des gens de trouver des réponses. Des personnes blanches me disent qu'elles comprennent mieux certaines choses, qu'elles se posent des questions qu'elles ne se sont jamais posées. C’est un retour qui m'est précieux parce que ça me conforte dans l'idée que ce que nous sommes va bien au-delà des cases dans lesquelles on voudrait nous mettre, quelque soit notre origine.

Trop noire pour être française, d'Isabelle Boni-Claverie est paru aux éditions Tallandier

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