Quelques citations littéraires pour affronter le confinement

Pascal, Epictète, Yourcenar, Schopenhauer et La Fontaine nous aident à penser la pandémie et ses conséquences.

par Romain Marsily
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21 Mars 2020, 5:20pm

La littérature permet souvent de mieux comprendre l’actualité. Peut-être même surtout lorsqu’il s’agit d’une crise aussi grave, remettant en cause notre organisation sociale et notre quotidien. « Homère est nouveau, ce matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal d'aujourd'hui » soulignait Péguy. Depuis Homère, l’humanité a connu un nombre infini de tragédies, qu’il s’agisse d’épidémies, de catastrophes naturelles ou de guerres. Et chaque fois, l’homme se retrouve seul, face à sa finitude et sa faiblesse, tempérées par le génie, bon ou mauvais, de sa nature d’animal politique.

Dans une société du flux (jusqu’à Covid-19, tout du moins), où la durée d’attention moyenne face à la surabondance de contenus tourne autour des dix secondes, soit à peine plus que celle d’un poisson rouge, on aurait tendance à croire, à rebours de l’Ecclésiaste, que tout est nouveau sous le soleil. Il n’en est rien. Seule l’échelle, désormais globale, varie. Les grands écrits du passé sont là pour nous rappeler que, depuis toujours, la condition humaine fait face aux mêmes défis et aux mêmes angoisses, surtout dans son rapport au tragique.

Alors, si vous en avez marre que l’on vous bassine depuis quelques jours avec Sartre et son « l’enfer, c’est les autres », voici 5 autres citations, subjectives et bien évidemment non exhaustives, qui peuvent éclairer notre perception du confinement.

« Tout le malheur des hommes vient d’une chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » (Blaise Pascal)

Souvent déformée, cette pensée de Blaise Pascal n’est en rien une incitation au dépérissement, ni une condamnation moralisatrice du divertissement. Plus simplement, Pascal nous empêche de tricher. Il est un mécontemporain sublime, un remède au bullshit égotique. Il ne fait que décrire une réalité perceptible de tous : sans divertissement, l’homme se retrouve seul face à lui-même, à sa malheureuse condition. Ce qu’il explicite dans une autre de ses pensées : "Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent, il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir." Divertissons-nous donc, puisque telle est notre condition, cela n’est pas si vain. Mais ne soyons pas dupes de notre misère. Il s’agit donc d’une invitation à la modestie et à la tempérance, qui tiendra toujours, même une fois le confinement terminé.

Ce que n’avait pas prévu celui que Jacques Attali définit comme le génie français (quelques années avant que Stéphane Guy n’affuble Kylian Mbappé de ce titre), c’est que tout en restant dans sa chambre, l’homme aurait un jour accès à de nombreux divertissements, au creux de sa main, dans ses écrans. Ce qui excuse encore moins les inconscients qui sortent entretenir le virus et contaminer leurs semblables. #restezchezvous

« Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous » (Epictète)

Par cette fondamentale distinction, stoïcienne par excellence, débute le Manuel d’Epictète. Esclave avant de s’affranchir et de devenir un maître de l’école du Portique, Epictète a pu longtemps méditer sur l’enfermement et l’absence de libertés. En stoïcien, il en déduit que notre liberté est avant tout intérieure, donc potentiellement infinie. « Les dieux n’ont fait dépendre de nous que ce qui est supérieur, à tout, ce qui domine tout, c’est-à-dire l’usage correct des représentations ; le reste ne dépend pas de nous », explique-t-il dans ses Entretiens. En conséquence, concentrons-nous sur ce qui dépend de nous, c’est-à-dire sur la manière dont nous interprétons le monde. Le confinement en soi ne cause aucun tort, c’est notre perception du confinement qui peut éventuellement nous en causer.

Ce précepte n’est pas qu’une exhortation à la sagesse, il s’agit aussi d’un appel à l’action, chacun selon ses possibles. A chacun de savoir ce qui dépend de lui, et ce qui n’en dépend pas. Si personne ne peut prétendre stopper l’épidémie, chacun peut en revanche rester chez soi pour ne pas la renforcer dans son accélération, chacun peut effectuer des gestes de solidarité immédiate, chacun peut travailler sur sa représentation du monde afin de cultiver sa sagesse et ses capacités de patience. Tout cela ne dépend que de nous.

« On n'a rien compris à la maladie, tant qu'on n'a pas reconnu son étrange ressemblance avec la guerre et l'amour : ses compromis, ses feintes, ses exigences, ce bizarre et unique amalgame produit par le mélange d'un tempérament et d'un mal. » (Marguerite Yourcenar)

La romancière, première femme élue à l’Académie Française, place ces mots sous la plume de l’empereur romain Hadrien, dont elle écrit superbement, dix-huit siècles plus tard, les mémoires apocryphes. Si ces digressions philosophiques d’un empereur dandy et nostalgique qui se prépare à la mort peuvent paraître un peu indécentes car purement intellectuelles, elles ont le mérite de souligner toutes nos ambiguïtés vis à vis de cette crise, bien au-delà de son association à « la guerre », maintes fois martelée par le président de la République. Parallèlement aux morts qui se succèdent, beaucoup souhaitent percevoir dans cette situation un certain soulagement, voire même une certaine volupté, tant dans le confinement que dans l’excitation causée par une situation inédite et tragique.

Ce luxe, presque pervers, dont peuvent se permettre ceux qui sont en retrait du front, a également très bien été raconté par Céline dans la première partie de Voyage au bout de la nuit. Cette crise sanitaire, aussi tragique qu’elle soit, semble pour beaucoup venir à point nommé. Elle répondrait à une fatigue comme, ce qui revient presque au même, à une volonté autodestructrice, de fermeture ou de mise en mode « pause », requis par une planète exsangue. En attendant une reprise incertaine, nous voici confinés aussi, pour paraphraser Yourcenar/Hadrien, dans cet amalgame produit par le mélange d’un tempérament, cet esprit du temps, et d’un mal, ce virus ravageur.

« Celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer. » (Arthur Schopenhauer)

Eût-il été graphiste, le philosophe allemand aurait sans nul doute fait le buzz sur les réseaux sociaux avec une telle punch line, bien mise en valeur sur une belle affiche aux couleurs enfantines, destinée à être partagée par les comptes LinkedIn les plus généreux et engagés. Heureusement pour lui n’a-t-il pas connu cette époque. Le bougon Arthur, toujours parfait dans sa définitive concision, résume deux siècles en avance tout l’esprit du #RestezChezVous, ordonnance qu’il s’appliquait volontiers à lui-même, épidémie ou pas, de manière permanente, misanthropie oblige. Dans son recueil Parerga et Paralipomena (en grec « Accessoires et Restes »), la parabole du porc-épic illustre joliment le nouvel impératif de distanciation sociale, dont la nouveauté réside avant tout dans le créativité sans faille de la novlangue marketingo-technocratique pour laidement nommer le réel, la crise actuelle ayant déjà accouché de cluster, et donc de distanciation sociale. Cette parabole est si parfaitement aiguisée qu’elle ne requiert aucun autre commentaire.

"Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau.

La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : "Keep your distance !"

Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer."

« Hélas, on voit que de tout temps,

Les petits ont pâti des sottises des grands » (Jean de La Fontaine)

Il s’agit là de la morale conclusive de la fable Les deux taureaux et la grenouille. Penseur moraliste majeur démystifiant tous les pouvoirs, La Fontaine évoque joliment une idée simple mais pourtant évidente : ce sont toujours les petits (le peuple) qui paient les pots cassés des légèretés, pour ne pas dire plus, des supposés grands (le gouvernement, la technostructure, l’autoproclamée élite). Idée qui se vérifie de tout temps : c’est le bas peuple qui sert de chair à canon dans les tranchées et qui subit les conséquences de choix économiques. That’s life. Le Covid-19 ne regarde ni le passeport ni l’avis d’imposition, mais la prise en charge, avec test immédiat, paraît meilleure lorsqu’on est ministre, et le confinement semble moins pénible lorsqu’on le passe dans sa maison de campagne et qu’on peut le raconter à longueur de pages dans Le Monde. Et ce sont les professions médicales qui se retrouvent en première ligne, sans protections, face aux malades, pas les anciens ministres de la santé qui se plaignent de se retrouver sans emploi après une vie à enchaîner les portefeuilles dorés. L’unité nationale requise face à cette situation d’urgence n’exclut pas certains questionnements, concernant l’état de préparation de notre système, la réactivité du gouvernement et les choix stratégiques effectués. En France comme ailleurs, l’union sanitaire devra laisser place, une fois la crise terminée, à des remises en cause sociales et politiques.

@rmarsily

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