À la rencontre de Jeanne Vicerial, artiste française confinée à la Villa Médicis

Son projet "Quarantaine Vestimentaire" constitue l'un des plus poétiques et élégants que nous ayons vus en ces temps de confinement.

par Alessio de Navasques
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03 Avril 2020, 10:02am

Parmi les très nombreuses réactions et initiatives de solidarité en réponse à cette crise inédite et tragique du coronavirus, la communauté artistique essaie d'apporter modestement sa part, en mettant sa créativité et ses réseaux au service de soutien concret, financier, ou bien de simple réconfort intellectuel. La Villa Médicis, au coeur de la capitale du pays le plus touché d'Europe par la crise, participe naturellement de cet élan de bienveillance. Endroit unique, la Villa Médicis est le lieu de résidence de l'Académie de France à Rome, institution dans laquelle chaque année un groupe de boursiers, sélectionnés parmi différentes disciplines artistiques, se voient offrir la possibilité d'approfondir leurs recherches et d'étudier dans ce palais du XVIe siècle qui surplombe la Trinità dei Monti et la Piazza di Spagna.

En pleine crise du coronavirus, l'état d'isolement de la Villa, déjà elle-même habituellement suspendue hors du temps, a créé de nouvelles perspectives pour la communauté créative qui se trouve contrainte de passer sa période de recherche en Italie dans un confinement absolu. Nous avons ainsi rencontré Jeanne Vicerial, artiste et designer qui, avec son projet Clinique Vestimentaire, poursuit une recherche à mi-chemin entre l'art et la mode, redéfinissant leurs liens, leurs regards et leurs paradigmes à travers une pratique multidisciplinaire. Après un doctorat aux Arts Décoratifs, le premier en France pour l'approche empirique de l'étude de la mode, et après une collaboration avec une équipe d'ingénieurs afin de créer un nouvel outil de tissage, en brevetant une technique inspirée du tissage des muscles, Jeanne a débuté son expérience italienne comme résidente de la Villa Médicis.

Dès que le confinement fut rendu obligatoire, l'artiste a entrepris un projet sur Instagram, dans lequel elle poursuit chaque jour, de manière libre et ironique, ses recherches sur la relation entre la mode et le corps humain, avec des fleurs, des matériaux organiques trouvés dans les jardins, mais aussi avec des travaux de couture. Si la quarantaine a donné lieu à de nombreux projets divers et variés, il s'agit peut-être là d'un des plus poétiques et des plus élégants que nous ayons vus en ces temps.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Comment est né ton projet Clinique Vestimentaire?
Il naît du manifeste Anti_Fashion, dans lequel Lidewij Edelkoort a décrété que l'industrie de la mode était un système vicié. La Clinique Vestimentaire m'a permis de repenser la mode à travers différents médias : l'art, le design et la recherche.

Jadis, ceux qui achetaient des habits participaient d'une certaine manière à leur processus de création, lorsqu'ils essayaient leur vêtement sur mesure, par exemple. Aujourd'hui, l'individu n'est plus qu'un consommateur sans rôle propre dans le processus de création et de design, il représente une donnée dans une étude de marché, il doit s'adapter à des tailles standardisées comme S, M ou L. La Clinique Vestimentaire place l'homme au centre d'un nouveau paradigme : le "prêt à mesure".

Comment définirais-tu ta démarche artistique, qui se situe à mi-chemin entre la mode et l'art ?
Je ne fais aucune distinction entre les univers dans lesquels je me trouve, principalement le design, la recherche et l'art. À travers mes pièces, je veux parler de la mode sans faire de différenciation ; on peut passer de la performance à la sculpture et à la science.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Quel est ton parcours et comment es-tu arrivée à réaliser ce type de recherches ?
J'ai étudié les techniques du sur-mesure et du prêt-à-porter, mais je n'ai jamais pu me positionner entre ces deux méthodes de conception. J'ai commencé à réfléchir à la notion de corps, en considérant qu'avant l'avènement du prêt-à-porter, les silhouettes étaient définies par le vêtement, allant parfois jusqu'à leur déformation physique, avec l'utilisation du corset. Ensuite, c'est comme si le prêt-à-porter avait laissé de côté la dimension du "corps" et je me suis demandé à quoi cela avait abouti. J'ai compris que le sur-mesure existait toujours, mais que désormais, c'était le corps lui-même qui était modifié par le sport, la chirurgie, les régimes, les tatouages. La peau est devenue le tissus du XXIe siècle et le corps est devenu notre nouvelle silhouette sur-mesure. Après la première rédaction d'une thèse intitulée "un corps sur-mesure", je me suis intéressée aux recherches permettant de réconcilier le corps avec le prêt-à-porter.

Ta thèse de doctorat aux Arts Décoratifs de Paris fut d'une certaine manière assez exceptionnelle, peux-tu en expliquer le contexte ?
J'ai présenté ma thèse dans le cadre du programme doctoral SACRe (Sciences, Arts, Création et Recherche) aux Arts Décoratifs de Paris, en octobre 2019. Il s'agissait d'une thèse spéciale, car basée sur la pratique, sur des réponses expérimentales à des hypothèses. À l'époque, il n'existait pas de programme de doctorat sur la mode en France.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Comment as-tu réussi à faire breveter une nouvelle technique, entre le tricot et le tissage, impliquant l'équipe d'ingénieurs de l'Ecole des Mines de Paris ?
La principale problématique de la thèse était de trouver un moyen de réintégrer le sur-mesure dans la mode contemporaine. J'ai concentré durant une année mes recherches sur le système musculaire humain pour développer ma technique textile, le "tricotissage". Chaque pièce est réalisée avec un seul fil très long, mais le traitement manuel prend beaucoup de temps, alors j'ai proposé un partenariat à l'Ecole des Mines, et en particulier au groupe de recherche Soft Matters, pour créer une machine capable de m'aider dans la création des vêtements. Ce projet s'inscrit dans le cadre des Nouvelles recherches sur l'artisanat digital.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Penses-tu que, dans le monde de la mode, il y ait de la place pour une recherche qui n'est pas à visée commerciale et qui constitue une pure expérimentation, comme la tienne ?
Cette question est complexe, je ne pense pas avoir une seule réponse, mais je sais qu'il m'a été assez difficile de créer un projet multidisciplinaire. En fait, quand je parle au monde de la mode, on me dit que je fais de l'art et quand je me suis en contact avec le monde de l'art, la réponse est que je fais du design ! Je pense qu'il est nécessaire et essentiel d'avoir la liberté de réfléchir de manière nouvelle, d'avoir de l'espace pour expérimenter. Cependant, mon projet a été mieux accueilli dans le milieu artistique que dans celui de la mode, il m'a permis d'exprimer plus librement tous les aspects de mes recherches. On peut y parler de mode ou créer de la mode sans nécessairement avoir à produire un chiffre d'affaires.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Pourquoi as-tu décidé de concourir pour devenir pensionnaire de la Villa Médicis et partir vivre à Rome ?
À la fin de ma thèse, j'ai complètement négligé l'aspect pratique pour privilégier la théorie. Devant le manque d'opportunités pour défendre un projet multidisciplinaire dans le domaine du design, j'ai commencé à m'intéresser à la Villa, en tant que lieu de coexistence entre l'art, le design, l'artisanat et l'histoire de l'art. La possibilité de résider à l'Académie de France à Rome, à la Villa Médicis, est une opportunité unique, car pour la première fois de ma vie, je peux m'exprimer librement sans avoir à choisir un camp particulier.

Qu'est-ce qui te fascine dans la relation entre la physionomie et le corps humain, et comment développes-tu ce sujet dans le projet de résidence à la Villa Médicis ?
Tout part du corps, quand vous réalisez une couture, c'est comme si vous créez une seconde peau. C'est pourquoi j'ai commencé à étudier ce qui se trouve sous notre épiderme, j'ai découvert ce fabuleux tissus musculaire. Nous sommes déjà en quelque sorte des êtres textiles.

Et de fascination pour la dissection, l'anatomie, l'analyse et l'étude du corps humain, qui font ressortir ce qu'il y a de plus profond en nous, sont nées des pièces vestimentaires. Aussi, en poursuivant mes recherches sur les sculptures de la Villa, l'idée fut de faire revivre les corps sculptés de la Gipsoteca de l'Accademia. Par ailleurs, la technique du moulage en plâtre utilise la même terminologie que celle des tissus, une sorte de jeu lexical entre le sculpteur et le couturier.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

En ce mois de quarantaine, comment ta vie a-t-elle changé et quel effet cela a-t-il sur ton projet de résidence ?
Je me suis arrêtée : je ne pouvais plus faire de plans à moyen terme, et il est si difficile d'imaginer des pièces, des créations ou une collection pour un avenir que nous ne connaissons pas. J'ai décidé de continuer à créer selon un programme journalier, même de façon un peu éphémère.

Quel est le climat entre les artistes en résidence à la Villa et comment vos relations ont-elles évolué ?
Je ne sais vraiment pas comment répondre à cette question. Tout a changé ici, comme partout ailleurs.

Comment est né ce projet de masques qui symbolisent une sorte de protection ou une réaction au virus, que signifient-ils ?
Quarantaine Vestimentaire est née au lendemain de l'annonce du confinement total de l'Italie, de cette idée de continuer à créer et à partager. Elle représente une façon de répondre formellement, visuellement à la crise, en fixant un objectif quotidien, qui n'est pas nécessairement lié au concept de protection ou de réaction contre le virus. Je voulais que ce soit une chronique matinale différente des nouvelles que vous lisez dès votre réveil. Chaque jour, je partage une nouvelle création sur mon compte Instagram, laissant une totale liberté d'interprétation. Son titre pourrait changer à n'importe quel moment.

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Leslie Moquin

Comment ce projet va-t-il évoluer et où comptes-tu l'exposer ?
Ce projet est comme un journal intime : j'ai commencé par prendre des selfies. Je ne savais même pas si je voulais vraiment les partager. Puis j'ai commencé à collaborer avec Leslie Moquin, une artiste photographe résidant ici à la Villa Médicis, qui photographie en respectant les protocoles de distanciation sociale. Je n'ai pas encore pensé à l'avenir, je travaille pour l'instant au jour le jour .

Comment le monde de la mode, ou du moins l'environnement artistique et créatif, va-t-il évoluer après la pandémie ?
Je ne sais guère, mais je pense que, d'une certaine manière, il est important de comprendre que la production allait trop loin, trop vite et trop polluante. Ce rythme devenait insoutenable, espérons qu'une pause nous permettra de repenser les différents systèmes de production.

La mode est la deuxième industrie la plus polluante au monde et, ces dernières semaines, nous avons tous constaté une amélioration de l'air et de l'environnement suite à la fermeture d'usines. J'espère que nous pourrons repenser nos systèmes de consommation et devenir plus charitables envers notre planète. Il serait terrible de tout recommencer comme si de rien n'était.

Comment vois-tu ton avenir après cette expérience romaine, et quand cette crise sera enfin terminée ?
J'ai hâte de le découvrir. Je ne sais pas pour le moment, je ne planifie rien.

Quarantaine Vestimentaire se poursuit jusqu'à la fin du confinement sur les comptes instagram de Jeanne Vicerial et Leslie Moquin

Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Jeanne Vicerial
Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Jeanne Vicerial
Jeanne Vicerial intervista residenza Villa Medici
Fotografia di Jeanne Vicerial

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Credits

Interview par Alessio de Navasques
Photographies de Leslie Moquin
Photographies de Jeanne Vicerial

Cet article est initialement paru sur i-D Italia

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