Illustration par Tessa Forrest et poème de Rim Battal.

« Il faut travailler avec des alliées »

Dans les médias, la culture ou le milieu associatif, les femmes s’engagent et collaborent pour faire entendre la pluralité de leurs voix.

par Claire Beghin
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03 Juin 2021, 2:51pm

Illustration par Tessa Forrest et poème de Rim Battal.

En octobre 2018, Mediapart publiait une enquête sur la couverture médiatique de #MeToo en France, révélant combien la presse peinait à parler de violences sexuelles avec les mots justes, les angles adéquats et les bon.nes intervenant.es. Un constat qui s’est rapidement inscrit dans une nécessité plus vaste : celle d’accorder aux femmes et à leurs paroles la place qu’elles n’avaient pas dans les espaces médiatiques et culturels, pour faire voir la réalité des expériences féminines dans leur pluralité. 

Les réseaux sociaux se sont d’abord fait témoins de ce manque, avec l’émergence de comptes dédiés aux expériences intimes de la féminité, au décryptage des discours médiatiques sexistes ou encore au female gaze, qui envisage la production culturelle sous un angle où les femmes sont traitées non plus comme des objets de contemplation, mais comme des sujets actifs. Ils sont devenus les chambres d’écho de témoignages et d’échanges quant à la réalité de vivre dans une société traditionnellement sexiste, et de la nécessité d’ancrer le féminisme dans une lutte active pour la justice sociale qui, au delà de ce sexisme, prend en compte les interactions entre les différents systèmes de domination racistes, classistes, homophobes ou encore transphobes. Pour porter ces combats, les femmes s’allient autour de projets médiatiques, culturels ou associatifs qui entendent rééquilibrer la balance.

Une alliance stratégique

« Je pense qu’aujourd’hui, il ne faut plus faire de compromis et travailler avec des allié.es. » affirme Ariane Geffard, agente d’autrices et de réalisatrices comme Iris Brey, Amandine Gay, Mona Chollet ou Charlotte Bienaimé. Son rôle : « collaborer à la fois sur un travail de visibilité et de développement », c’est à dire aiguiller ses client.es autant sur la construction de leurs projets que sur leur négociation auprès des maisons d’éditions ou des boites de productions. Si, lorsqu’elle a monté son agence il y a cinq ans, le féminisme n’était pas un sujet aussi porteur, elle se réjouit que les autrices qu’elle représente aient aujourd’hui moins de difficultés à être publiées. 

« Par contre, ce qui revient souvent, c’est la difficulté à parler d’argent. D’un point de vue de genre social et de construction, les garçons ont beaucoup moins de mal à aller arracher un job ou négocier à la hausse. » C’est là qu’elle intervient, un accompagnement décisif qui témoigne aussi de la nécessité pour les femmes de s’allier pour défendre leur valeur. Il ne s’agit pas simplement de se réjouir que le féminisme soit à la mode, mais surtout de s’assurer que les créneaux et les parts de marché qui en découlent soient correctement occupés. « Pour exister, se faire entendre et se faire voir, il faut avoir des allié.es à différents niveaux. Je collabore aussi avec des hommes, mais ce sont des femmes qui m’ont surtout tendu la main, et vice-versa. Je suis le maillon d’une chaine avec des femmes devant et derrière, entre lesquelles un courant passe. »

Des parcours individuels décisifs

« Le principe de sororité est une valeur socle pour nous. » dit Clarence Edgard-Rosa, co-fondatrice de la revue Gaze, dédiée aux regards et aux paroles des femmes et des personnes non-binaires. Egalement représentée par Ariane Geffard, elle défend la singularité des histoires et les façons dont leurs autrices les incarnent. « On ne cherche pas à commenter des phénomènes de société, mais plutôt à ouvrir des fenêtres intimes sur le monde. » ajoute-t-elle. Et c’est précisément cette notion de point de vue individuel incarné qui permet de mettre en lumière la pluralité des expériences féminines.

Dans les médias français, le « je » pose encore problème, souvent accusé de s’inscrire à l’encontre de la fameuse objectivité journalistique. « Mais encore faut-il voir qui est considéré comme objectif » note Mathilde, co-fondatrice de la revue Women Who Do Stuff, média associatif qui entend contribuer à l’émancipation des femmes et des minorités de genre. « Paradoxalement, le ‘je’ lève une barrière un peu voyeuriste, il permet de s’identifier à l’expérience personnelle de quelqu’un. » Il pallie également la question de la légitimité qui se pose encore trop souvent aux femmes lorsqu’il s’agit de prendre la parole. « Dédier des espaces à la parole des femmes permet aussi de se rendre compte que ce qu’on pensait être anecdotique est partagé par beaucoup d’autres. » Clarence Edgard-Rosa confirme : « Dire ‘je’ et prendre de la place quand on est une femme ou une personne non-binaire, c’est très puissant car c’est l’inverse de ce qu’on attend de nous. » Avec Gaze, elle a aussi pris le parti de la première personne, pour mêler l’intime au politique et répondre à un constat : « Les médias sont encore et toujours un pré-carré préempté par les hommes. »

Créer les bons outils

Le collectif 50/50 milite pour la parité et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel français. Si ses démarches n’excluent en aucun cas les hommes, elles montrent qu’il reste décisif que des femmes, de tous horizons, s’emparent de ces sujets, pour mieux en comprendre les enjeux et les subtilités. « On sait qu’indubitablement, si le comité de sélection d’un festival est constitué de dix hommes blancs de 40 ans, il constitue la chambre d’écho d’une sociologie. » dit Sandrine Brauer, productrice et co-fondatrice du collectif. « L’expérience de vie détermine en grande partie le regard qu’on porte, on ne peut pas ne pas prétendre avoir vécu sous un male gaze. Ca ne veut pas dire qu’il faut l’essentialiser, mais ne pas en parler, c’est ne pas s’outiller pour faire changer les choses. » 

Depuis 2018, le collectif produit des études pour comprendre l’écosystème du cinéma français, rendre visible ses inégalités systémiques et s’armer d’outils objectifs et efficaces pour les combattre. Comme la Bible 50/50 pour la parité et la diversité, répertoire auquel peuvent s’inscrire les technicien.nes ou réalisateurs qui relèvent d’une possible discrimination. « Si on regarde par exemple les chiffres de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, les femmes y semblent plutôt bien représentées, en terme de pure démographie. Mais ce qui nous intéresse, c’est qu’une scénariste ait été appelée pour travailler sur un dialogue de femmes qu’un homme n’a pas su écrire, plutôt que d’intervenir dans la narration, la construction, la dramaturgie, ce qui structure réellement le récit. L’expérience de vie impacte aussi la création. »

L’association a récemment mis en place un programme de mentorat en partenariat avec Netflix, pour accompagner environ 150 jeunes en voie de professionnalisation et aider celles et ceux qui n’auraient pas accès aux réseaux clés à intégrer la profession. « La question de la parité s’accompagne de celle de la diversité : comment arrêter d’invisibiliser et de créer de la discrimination. »

Déconstruire l’histoire de l’art 

« Les récits des femmes et leur version de l’histoire sont toujours reléguées au second plan. » poursuit Clarence Edgard-Rosa. Un manque que Margaux Brugvin, créatrice de contenu spécialisée en histoire de l’art, contribue à combler. Sur son compte Instagram, elle présente des portraits de femmes artistes, pour rééquilibrer une histoire de l’art où les figures majeures ne sont presque que des hommes blancs. C’est par le biais du postcolonialisme, en préparant un mémoire sur la réception des oeuvres des artistes africains modernes et contemporains en Occident, qu’elle a pris conscience de la nécessité de cette déconstruction. « Je me demandais qui d'autre avait été exclu du récit de l'histoire de l'art. J'ai fait une recherche Google "femmes artistes" par curiosité et je suis tombée sur des dizaines de noms que je ne connaissais pas. » dit-elle. 

Depuis, elle propose des points de vue féminins inédits, comme la sororité dans le mouvement impressionniste ou le parcours méconnu d’Artemisia Gentileschi, artiste romaine féministe du XVIIème siècle. Elle qui, comme beaucoup, s’est longtemps demandée si elle était légitime à prendre la parole, a finalement créé des échanges entre amateurs, historien.nes et militant.es, qui contribuent à faire évoluer notre perception de l’art. « Ils créent une émulation merveilleuse, l'impression de faire partie d'un mouvement important et nécessaire. »

La sororité comme levier

Un mouvement qui vise aussi à casser le fameux plafond de verre, qui fait qu’on n’y arrive que si on a accès à certains réseaux. L’association Rêv’Elles, créée en 2013, propose des programmes d’aide à l’orientation aux jeunes femmes issues de milieux modestes et excentrés des centres décisionnaires. Ses intervenantes travaillent sur le phénomène d’autocensure auquel beaucoup d’entre-elles sont confrontées. Pour cela, elles créent des espaces de conversation non-mixtes, « pour les accompagner, dans un premier temps, sur la déconstruction de croyances limitantes. » explique Laura Maclet, responsable pédagogique de l’association. « Ce qui nous intéresse ce n’est pas tant le projet d’orientation, c’est la jeune fille derrière. Comment développer son pouvoir d’agir et faire des choix pour elle-même, plutôt que par défaut ou sous l’influence d’un milieu social ou familial. » Via des ateliers intensifs menés par des femmes issues de tous milieux sociaux et professionnels, elles les poussent à s’interroger sur leurs valeurs et les aident à développer les bonnes armes.

« En analysant et en comprenant les mécanismes d'invisibilisation on comprend les ressorts classistes, sexistes et racistes du système dans lequel nous vivons toujours. » poursuit Margaux Brugvin. « Toute une génération de femmes et de personnes non binaires méritent d'occuper l'espace intellectuel, médiatique et artistique. Cette sororité - ou mieux encore, adelphité - pourrait aller plus loin encore, tout est à construire. »

Ariane Geffard est de cet avis. « J’espère que je fais partie d’un mouvement collectif. Il y a tout un modèle qui est en train de bouger autour des relations entre femmes, de l’amitié, des relations amoureuses ou du rapport au corps. » modèle qui tisse des liens progressistes et émancipateurs entre différents vécus, point de vue et expériences de la féminité, qui travaillent à mieux se comprendre et s’élever pour faire avancer les choses. Mathilde de Women Who Do Stuff conclut : « Qu’y a-t-il de plus agréable que de faire quelque chose entre femmes, pour les femmes, et d’en avoir rien à secouer ? »

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