Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Ichon : « Il ne s’agit plus de faire la musique d’où je viens, mais d’où je vais »

Ichon fait danser avec langueur et volupté la mélancolie sur son premier album, « Pour de vrai » : un disque où le rappeur parisien se veut moins brut que par le passé, ose le chant et expose son intimité pour mieux cicatriser ses plaies.

par Maxime Delcourt
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17 Septembre 2020, 3:52pm

Courtesy of Manuel Obadia-Wills

À l’heure où l’on rencontre Ichon dans le restaurant de ses parents, situé du côté d’Etienne Marcel à Paris, son premier album n’est pas encore sorti. Il vient tout juste de tourner le clip de « 911 », dans lequel joue son petit frère, et enchaine ce jour-là les interviews. « Selon un rythme raisonnable, précise-t-il d’emblée. Je préfère éviter les automatismes, comme le fait de répéter la même chose à chaque journaliste. Après tout, comme je le dis dans mon dernier single : “J'fais d'la musique, j'essaie pas d'me vendre”. »

Contrairement à ce que pourrait laisser penser Pour de vrai, Ichon semble en pleine forme : bavard, bien dans ses pompes et souriant, le jeune trentenaire en profite même pour conclure à plusieurs reprises ses réponses d’un rire prononcé. Celui des grands timides qui ont peur du vide ? A priori, non. Celui d’un artiste qui se sait revenu de loin ? Peut-être, oui, même si Ichon se montre aujourd’hui reconnaissant des expériences vécues ces dernières années.

Quand on refait l’histoire, on se dit qu’il y aurait pourtant de quoi se taper la tête contre un mur : des rendez-vous avec des maisons de disques qui ne débouchent sur rien, une maquette qu’il tente vainement de promouvoir pendant un an et demi, des collaborations avec d’autres musiciens qui tombent à plat (avec Cerrone, notamment), une nouvelle génération de rappeurs qui commencent à prendre la place qui semblait lui être réservée au sein des institutions et, inévitablement, un quotidien de plus en plus cabossé par le doute. « J’ai fini par remettre en cause ce que je faisais, ça touchait mon ego… Mais j’ai fini par comprendre que si je n’y arrivais pas ainsi, c’est tout simplement parce que ça ne me correspondait pas. Il fallait que j’avance comme je le souhaitais, que je comprenne qui je suis vraiment. À partir de ce moment-là, j’ai pu affiner peu à peu mon propos.”

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Plutôt que de se retrancher derrière une certaine prudence, comme tout être humain affrontant une nouvelle situation, Ichon réalise alors son introspection, entame une thérapie, se réfugie dans sa chambre d’enfance afin, dit-il, de se couper « du système, des tentations et des mensualités à payer », et prend le temps de convaincre ses nouveaux collaborateurs de bien vouloir travailler avec lui. « Ce n’est pas forcément évident de motiver des musiciens en leur disant qu’ils seront moins payés et qu’ils bosseront sans doute plus sur un projet comme le mien, indépendant, que s’ils participaient à l’enregistrement d’un disque soutenu par une maison de disques », argumente-t-il, reconnaissant, car persuadé de tenir là un premier album sans faux-semblant, fragile, introspectif, mais aussi cool et terriblement addictif. « Un disque pour de vrai », rappelle-t-il, ce fameux sourire aux coins des lèvres.

S'il aurait été facile pour Ichon de prolonger l'expérience d'Il suffit de le faire, surfant sur cette énergie brute qui a fait sa réputation, le Parisien a choisi de prendre la tangente, refusant de s'enferrer dans ses certitudes et de se scléroser dans un son, une attitude. Ces trois dernières années, il a ainsi appris le piano, perfectionné sa manière de chanter et développé une relation privilégiée avec PH Trigano et Crayon, très impliqués dans la composition et les arrangements de Pour de vrai. « J’ai compris que si je doutais autant, c’est parce que je cherchais absolument à rester dans les clous. Or, PH et Crayon m’ont fait réalisé qu’il était possible de travailler différemment, avec uniquement des proches autour de moi. Dès lors, il ne s’agissait plus pour moi de faire de la musique d’où je viens, comme ça a pu être le cas avec Il suffit de le faire_, dont l’énergie était très urbaine, très parisienne, mais bien de mettre au point la musique d’où je vais. »_

Une autre artiste s’est révélée particulièrement importante dans la création de Pour de vrai : Sabrina Bellaouel, présente sur quatre morceaux et au sujet de laquelle Ichon ne masque son admiration. « Avec Sabrina, on se connaît depuis l’époque où je chantais avec The Hop. Elle était avec moi sur scène et sa voix m’impressionnait. Alors, quand j’ai compris que j’avais besoin d’une voix féminine pour mon disque, je me suis dit qu’il fallait que ce soit la même artiste qui s’en charge. J’ai réfléchi à la plus belle voix que je connaisse et le choix de Sabrina s’est révélé être une évidence. »

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Souvent discrète, la présence de Sabrina Bellaouel, nouvelle signature du label InFiné, permet toutefois de contrebalancer les paroles d'Ichon, aussi puissantes que vulnérables. « Elle pleur en hiver », « Compliqué », « Pourtant » ou « Sabichon » ce sont les morceaux d'un homme qui a décidé de se regarder longuement dans le miroir et qui y a vu suffisamment de contradictions, de déceptions (« Est-ce que tu t'entends parler ? T'es pareil, t'es comme les autres/Comme les rappeurs des banlieues pauvres ») et de tourments pour donner vie à des morceaux qui, peu importe la grammaire utilisée, sensible ou directe, documentent le morose et narrent ses faiblesses. Qui sont aussi celles d'une génération. « Quand j’écris un texte, je souhaite que les gens puissent s’y retrouver, qu’il leur permette de plonger aux plus profonds d’eux-mêmes. Parce que même si je parle de moi et que je fais de la musique avant tout pour me faire du bien, je parle également du monde qui m’entoure ».

Ichon sort alors son portable et nous montre le message qu’il vient de recevoir d’un homme établi à Beyrouth, ce dernier lui confiant que, depuis l’explosion survenue le 4 août dernier, « Litanie » est l’un des rares morceaux qu’il arrive à écouter quotidiennement. « C’est pour ce genre de sensations que je compose, et c’est pour ça aussi que je me prends autant la tête sur mes textes : pour m’assurer que le message soit bien compris. »

Pour s’assurer la bonne réception de ses textes, Ichon dit porter une attention particulière aux clips, bien conscient que les images sont également une manière de communiquer ses idées. « Pour moi, les clips sont aussi importants que les morceaux, ils en constituent une extension, un médium me permettant de recontextualiser ma chanson dans l’image et, donc, d’offrir plusieurs angles de lectures », affirme-t-il, sûr de son fait. C’est cette certitude qui lui permet de rappeler que « Litanie », dans lequel il apparaît vêtu en femme, n’a rien d’un coup d’essai. Par le passé, il y a eu « Dangerous », où il couchait avec une femme, et « FDP », où il se défoulait sur un membre des forces de l’ordre. « J’adore jouer et co-écrire des scénarios, donc l’idée est à chaque fois de repousser mes limites et d’aller hors des sentiers battus ».

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

S’émanciper, encore et toujours. Comme s’il s’agissait pour Ichon d’aller constamment voir ailleurs, de diluer les stéréotypes du hip-hop le temps d’un morceau extatique (« Noir ou blanc », en duo avec Loveni, membre lui aussi du collectif Bon Gamin) ou minimaliste (« Encore un peu »), sur lequel le rappeur susurre des mots doux à l'oreille et colle la chair de poule. Comme s’il était question pour lui de fuir l’habitude de la paresse et, à terme, de tourner le dos au rythme de vie parisien. Ce qu’il exprimait déjà sur « Si l’on ride » aux côtés de Muddy Monk, mais qui semble de plus en plus occuper ses pensées : « Je commence à en avoir assez de la luxure parisienne. Je me suis longtemps perdu dans cet univers, alors que j’ai toujours rêvé de vivre à la campagne. Même quand je passais mes soirées à me défoncer, je savais que je voulais finir là-bas. Sauf que là, ça fait dix ans que je me le dis : il va falloir faire le grand saut ».

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Une fois de plus, Ichon ponctue sa sentence d’un éclat de rire. À l’écouter, on comprend toutefois que ce n’est définitivement pas la peur du vide qui le guide, mais bien la volonté d’arpenter l’imprévu, d’expérimenter l’inconnu en quête d’une vie à l’écart du brouhaha des grandes villes : « Je veux aller vivre dans le Sud-Ouest de la France, conclut-il. Pour pouvoir surfer, m’occuper de mon potager, retaper une maison et enregistrer mon prochain album aux côtés de mes potes, en retrait du monde urbain. »

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