Images courtesy of Ludovic De Saint Sernin, Marine Serre and Coperni.

Le meilleur de la Fashion Week de Paris

Notre guide incontournable des principaux défilés de la saison AH22.

par Mahoro Seward, Osman Ahmed, et Felix Petty
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08 Mars 2022, 3:22pm

Images courtesy of Ludovic De Saint Sernin, Marine Serre and Coperni.

Paris, terminus, tout le monde descend ! Nous voilà dans la Ville Lumière après un marathon de défilés, de Londres à Milan, qui nous en a déjà mis plein les yeux. Cette semaine parisienne fait figure de bouquet final avec une profusion de défilés tous plus importants les uns que les autres. Car les mastodontes de la mode sont là : pensez Chanel, Dior, Vuitton, Saint Laurent, Rick Owens, Miu Miu ! Vous savez maintenant comment ça marche : retrouvez ici-même toute l’actualité chic et brûlante des catwalks comme des coulisses, en direct ou presque. Bisous !

Balenciaga

Cette Fashion Week de Paris a une énorme épine dans le pied, et même si marcher sur les catwalks en devient plus ardu, beaucoup font comme si de rien n’était. Le monde entier suit au jour le jour la guerre en Ukraine, mais la planète mode continue sa course sans changer de trajectoire — business as usual ou presque. Mais le dilemme est là : comment réussir le grand écart entre célébrer la beauté et se préoccuper de la souffrance des autres ?  La plupart des marques ont publié des communiqués et fait des dons en faveur du pays attaqué, mais le conflit s’est déclaré si vite que les réponses véritablement réfléchies ou satisfaisantes sont très rares, sur les catwalks ou alentour. Les créateur·rice·s ont travaillé des mois durant sur leur collections, mais dix jours ont suffi à bouleverser le contexte où elles sont présentées : une certaine euphorie « post-pandémie » a été balayée par le retour de la guerre sur le continent européen. Plus d’un million et demi de personnes ont déjà fui l’Ukraine dans ce qui est devenu la crise migratoire la plus intense en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Le rôle que peut jouer l’industrie de la mode est malheureusement limité dans cette crise géopolitique complexe de grande ampleur, quoique de nombreuses multinationales du secteur ont fermé les magasins de leurs marques et interrompu leurs relations commerciales avec la Russie.

Ce que la mode peut dire du monde ne sera jamais suffisant dans ce genre de situation, mais un défilé exceptionnel peut parfois exprimer avec une grande justesse certaines choses, même quand c’est en partie le fruit du hasard. Hier matin, à la lisière de Paris, dans une boule à neige géante spécialement construite pour le défilé Balenciaga, Demna nous a offert ce que l’histoire retiendra comme l’une des prises de positions les plus puissantes — et politiques — qu’on ait jamais vues sur les catwalks. C’était un événement dont on parlera pendant des décennies, de la même manière qu’on se rémémore les grands moments et les grands tournants que furent certains défilés de McQueen, Galliano ou Margiela.

Valentino

Chez Valentino, c’est la vie en rose ! Pierpaolo Piccioli se passionne cette saison pour la couleur fétiche des filles girly, de Barbie à Barbara Cartland. Intitulée « Pink-out » en écho à « black-out », la collection était non pas plongée dans le noir, mais recouverte de rose, évidemment. Et si l’on associe souvent la couleur à des idées assez datées sur les stéréotypes de genre, il faut aussi rappeler que les hommes élégants la portaient avec superbe il y a quelques siècles de cela. D’ailleurs, il y a quelques décennies à peine, c’était l’une des couleurs emblématiques du mouvement punk. Sa portée culturelle et symbolique reste très puissante, et se charge ainsi souvent d’une dimension politique : on pense bien sûr au triangle rose qui discriminait les homosexuel·le·s sous le nazisme, plus tard utilisé par les militant·e·s de la lutte contre le SIDA, ou encore plus près de nous aux bonnets « Pussy Hats » rose vif des opposant·e·s à Donald Trump repris à travers la planète à l’occasion de marches pour les droits des femmes en 2017. Voilà pourquoi on peut aujourd’hui examiner la couleur sous toutes les coutures — et la subvertir, comme le souhaitait Pierpaolo lui-même. Le rose occupait les pensées du créateur, mais aussi l’ensemble du défilé, plongé dans un rose fuschia lumineux et profond : le catwalk et ses marches, les bancs où était assis le public, les habits de certain·e·s VIP dans l’assemblée comme Zendaya, et — comme on pouvait s’y attendre —  plus de la moitié des tenues de ce défilé mixte. Ce rose explosif serait un « Shocking Pink » chez Elsa Schiaparelli, il est « monotone » pour Pierpaolo, au sens littéral du terme : une seule teinte supprime les distractions et concentre l’attention sur les silhouettes spectaculaires du défilé. Celles-ci ne manquaient pas : manteaux au patron trapèze, ajours évoquant des armures ou costumes du Moyen Âge, capes volumineuses, le tout serti ou liseré d’une profusion de sequins bien sentie. Mais ce n’était pas tout, car la couleur noire faisait une entrée fracassante à mi-parcours, tranchant radicalement avec le rose qui s’appliquait à nous brûler la rétine depuis le début. Les silhouettes monochromes roses ou noires composaient un défilé audacieux, expérimental, et tout à fait mémorable. Côté casting, on remarqua les caméos de Penelope Tree et de Kristen McMenamy, supermodèles des années 1960, la seconde sautillant voire voletant comme un papillon rose dans une robe de mousseline diaphane aux épaules dénudées. Alors que l’actualité se faisait toujours plus déprimante à l’international, ces tenues nous offraient un peu de baume au cœur : de quoi voir la vie en rose, donc, à travers le prisme enjôleur de Valentino. OA

Valentino AW22
Valentino AW22
Valentino AW22
Valentino AW22
Valentino AW22
Valentino AW22
Valentino AW22
Images courtesy of Valentino.

Isabel Marant

​​Du temps où Talitha Getty était la reine de Marrakech, elle aimait porter des bottes coupées dans les tapis marocains de son opulent riad, après que ceux-ci ont vu défiler d’innombrables fêtard·e·s. Quelques décennies plus tard, ces chaussures upcyclées avant l’heure inspiraient visiblement la collection la plus récente d’Isabel Marant, entre raffinement et simplicité pour femmes dynamiques. L’esprit de l’An 2000 y était cependant plus prégnant que le style bohemian chic, et la version AW22 des bottes à motif marocain les transforme en une impressionante paire de cuissardes à talons, entre autres pull-overs en mohair ou jeans affublés de poches cargo, ou cette petite robe façon chemise trop grande, clin d’œil à celle qu’on enfile joyeusement un lendemain de soirée réussie. Cela dit, par rapport aux défilés habituels d’Isabel — parades de jolies filles aux jambes fines, savamment ébouriffées et vêtues comme au saut du lit — c’était sans doute une collection plus « habillée », quoique peu formelle. C’était d’abord des pantalons nonchalants, peu ajustés, et des vestes aussi décontractées que confortables, puis des salopettes en cuir, des jeans parfaitement baggy, des manteaux oversize lorgnant bien plus vers le sportswear (pour ne pas dire le casual) que les robes taillées pour éblouir qui ont fait la réputation de la créatrice française. Mais ne vous y trompez pas : Isabel sait tout l’attrait et l’allure de la peau nue. Cette collection fera le bonheur de celleux qui raffolent de ses propositions où le tissu se réduit à un ornement, laissant peu de place à l’imagination, comme on dit. C’était le cas de la scintillante dernière tenue portée par Rianne Van Rompaey, jean en denim profond à la coupe ample et haut plus que transparent, en grand point de filet ajouré, tout incrusté de cristaux. Un peu de grand spectacle aux accents olé-olé, voilà le péché mignon d’Isabel Marant — et pourquoi pas le vôtre, après tout ? OA

Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Isabel Marant AW22
Images courtesy of Isabel Marant.

Kenneth Ize

Kenneth Ize a mis au point une recette-miracle depuis longtemps : combiner des silhouettes longilignes tout en élégance aux lumineuses couleurs pop de ses emblématiques tissus yoruba de type aso oke. Il l’employait cette saison encore avec bonheur, par exemple avec un ensemble associant blazer à franges et jupe portefeuille, ou à travers des pièces de costume à coupe large. Mais ce qui distinguait la collection AW22, présentée à l’espace 3537, était bien les nouveaux domaines esthétiques où s’aventurait le créateur austro-nigérian, au-delà des attentes. Ainsi pouvait-on maintenant se vêtir pour éblouir une soirée grâce à une subtile robe composée d’un chemisier en velours chatoyant couleur bleu nuit et d’un long jupon droit de mousseline plissée. Ou incarner de manière convaincante quoique camp une cow-boy ou cow-girl déluré·e grâce à ce short en jean riquiqui porté avec une surchemise à plastron de velours côtelé brun. Ce jeu des contrastes amenait encore une petite robe fourreau aux accents Mod, débordante de sensualité avec son décolleté crevant le tissu du col au plexus, face à des vestes workwear en velours anthracite et aux poches garnies de tissu aso oke, d’une élégance à la fois luxueuse et pleine d’humilité touchante. Kenneth Ize nous offrait donc à boire comme à manger, avec une bonne dose de ce qui fait le sel de la vie : la diversité ! MS

Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Kenneth Ize AW22
Images courtesy of Kenneth Ize.

Marine Serre

Au vu de la foule aux abois qui se pressait à l’entrée de l’événement organisé par Marine Serre hier soir, il n’y a plus de doute quant à l’envergure de la créatrice française : non seulement est-elle devenue une sorte d’héroïne locale, mais aussi son travail s’est-il imposé comme un rendez-vous incontournable du programme de la Fashion Week de Paris. Un défilé « classique » a dévoilé la collection AW22, mais la créatrice ne s’en est cependant pas contentée, désamorçant le côté exclusif du catwalk par la tenue d’une exposition sur toute la durée de la semaine, au sein de Lafayette Anticipations (centre d’art qui accueillait récemment une exposition de et sur Martin Margiela). Elle invitait ainsi un large public à visiter « Hard Drive », où se déploie tout son univers singulier qui met en relation constante différents thèmes et pratiques — et qui fait d’elle l’une des créateur·rice·s les plus attentif·ve·s à l’innovation comme à l’environnement aujourd’hui.

On y retrouvait bien sûr l’upcycling, qui, loin d’être un vernis tendance ou une étiquette de plus, constitue un élément central pour Marine Serre. Au premier étage du bâtiment, on pouvait voir des artisan·e·s — les mêmes qui travaillent avec la marque à l’année — trier des habits de seconde main, des invendus, des stocks inutilisés, pour les ressusciter sous forme de pièces upcyclées en vente à la boutique de l’exposition. Au deuxième étage se trouvait une déclaration d’amour aux matières et tissus qu’utilise Marine, et un étage plus haut une sélection de vrais-faux tableaux anciens réinterprétant certaines des figures féminines les plus puissantes et les plus originales de l’histoire de l’art du xve au xviie siècle.

Cette variété d’approches et d’inspirations prenait tout son sens dans les vêtements en eux-mêmes : ils connectaient toutes ces influences en réaffirmant les valeurs qui animent la marque depuis l’origine. Les tissus trouvés un peu par hasard — souvent déterminants dans le processus créatif de Marine Serre — étaient donc bien présents, avec ces combinaisons intégrales (rappelant celles de pilotes de course) rapiécées à partir de lambeaux de pulls en maille aux mille et un motifs, ou ces morceaux de t-shirts barrés de logos de groupes de musique cousus ensemble pour former une longue robe à traîne et à capuche. On voyait de même des assemblages d’écharpes à franges et motif tartan former des jupes portefeuille un peu punk, des vestes formelles aux lignes rigoureuses, des blousons Harrington plus casual. Signalons encore ces tuniques douillettes taillées dans des couettes à petites fleurs, ou ce manteau audacieux aux allures de robe pudique fait d’un assemblage-superposition de tissu camouflage déniché en surplus et de soie damassée à la passementerie luxueuse. MS

Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Marine Serre AW22
Images courtesy of Marine Serre.

Loewe 

Le défilé AW22 de Loewe s’est ouvert par une série de robes en cuir à la raideur de statues mais semblant flotter au vent — évoquant les drapés en marbre ou en bronze des plus belles sculptures antiques. Cette entrée en fanfare s’accompagnait d’une palette plus mesurée de teintes naturelles, donnant le ton d’une collection attentive à l’essentiel, à la fois « primitive », « irrationnelle » et « agréablement dérangeante » selon Jonathan Anderson (combinant tout cela en une seule phrase !). Ça vous met l’eau à la bouche, n’est-ce pas ? Eh bien, cliquez ici pour tout savoir sur ce succès.

Rick Owens

La mode produit des créations qui ont besoin d’être vues pour être appréciées, que ce soit en personne ou par images interposées. Lorsque vous venez chez i-D pour lire un article, vous voulez sans doute à la fois admirer les images des défilés et savourer notre prose de très haut niveau. Mais il faut bien admettre que, dans le cas du défilé Rick Owens qui s’est tenu hier à Paris, il nous semble presque impossible de vous transmettre fidèlement l’expérience qui était offerte au public. Vous voulez comprendre pourquoi ? Alors lisez notre reportage complet ici !

Ludovic De Saint Sernin

Qui donc Ludovic de Saint Sernin a-t-il choisi·e pour muse, cette saison ? Eh bien, quelqu’un qu’il connaît mieux que quiconque : lui-même ! Cela pourrait paraître bien prétentieux, mais sa collection AW22 explore en fait avec nuance le rapport complexe entre persona publique et personne privée, en écho à la manière dont certain·e·s ont dépassé leur statut de fabricant·e·s d’habits pour devenir les figures de proue d’empires de la mode portant leur nom, depuis Yves Saint-Laurent jusqu’à Rick Owens. Une notoriété qui rend aussi publique leur vie privée, et les expose directement à toutes les critiques ou spéculations diverses.

Le titre pied-de-nez de la collection présentée hier, « All The Rumours Are True » [Toutes les rumeurs sont vraies], invitait le public à partager une journée — hyperbolique — de la vie du créateur parisien, dans un auto-examen plein d’humour et d’esprit. Ce fut une succession de tenues électriques (voire technoïdes) : petits hauts bandeaux ou bustiers, tunique-plastron en cotte de mailles, boléros façon filet semés de cristaux Swarovski, débardeurs monogrammés, le tout souvent porté — sur les bons conseils du styliste Jacob K, valeur sûre chez Versace entre autres — avec des jeans monogrammés gravés au laser et embossés de cristal. On reconnaissait l’esthétique développée par Ludovic au cours des cinq ans d’existence de sa maison, et dont il maîtrise aujourd’hui parfaitement la sensualité affirmée, queer et sans complexes. Mais on était aussi agréablement surpris par le côté accessible de nombreux vêtements, à porter dans les rues et non seulement les soirs de fête ou de défilé. Ainsi le créateur lui-même arborait-il hier soir un ensemble de pièces en tricot tout chocolat — dont on vit également des versions grise et taupe, tout autant monochromes et confortables. On pense aussi à ces trenchs aérés quoique coupés dans un cachemire sublime, ces robes colonne en laine, ces jupes crayon, et ces exquis chemisiers en satin. Car la collection, en s’inspirant donc directement de son créateur, choisissait un point de référence en fait plus tangible que lors des précédentes saisons où primaient fantasmes et fantasmagories racoleurs, et s’affirmait en fin de compte comme la plus accessible et touchante jamais présentée par Ludovic de Saint Sernin. MS

Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Ludovic De Saint Sernin AW22
Images courtesy of Ludovic De Saint Sernin.

Coperni

La saison SS22 avait connu un raz-de-marée nostalgique autour de l’esthétique de l’écolière ou de l’étudiante. C’est au tour de Coperni de reprendre ses études, si l’on en croit la véritable ode à la jeunesse que la marque a présentée au quatrième jour de la Fashion Week de Paris. Le livret annonçait ainsi des silhouettes en lien avec « l’expérience de grandir dans un monde imprévisible où peuvent s’enchaîner les crises ». C’était l’ambition de ces mini-robes à capuche-cagoule, si courtes qu’elles vous auraient sans doute valu des heures de colle, de ces bas remontant bien haut sur la cuisse, de cette veste gris souris à petite ceinture à la taille (coupée juste sous la poitrine !), ou de ces jupes portefeuille dans diverses matières mais toujours extrêmement courtes et fines. Plusieurs chouchoutes d’i-D défilaient — Mica Argañaraz, Adut Akech ou Rianne van Rompaey — munies de sacs à main en verre soufflé plutôt qu’en cuir, extraordinaire variation du sac [TKTK] de la marque, succès viral s’il en est, conçus en collaboration avec Peter Dupont (artiste, mannequin et créateur danois) et Breanna Box de TKTK. Des vestes de tailleurs et des trenchs sobres et sages devenaient bien plus sensuels une fois ajourés de trous béants en oblique sur les flancs, et des robes fourreau semblaient toutes prêtes à vous accompagner danser au bal de promo, qu’elles soient en mousseline scintillante ou en satin noir avec attaches en nœuds, très courtes ou à traîne vaporeuse. Les années lycée étaient bien là, et les années 2000 aussi, avec des débardeurs dos nu très moulants, d’énormes manteaux en fausse fourrure aux tons pastels, et des chemisiers en dentelle ou gossamer associés à des pantalons en cuir à taille basse. MS

Coperni AW22
Coperni AW22
Coperni AW22
Coperni AW22
Coperni AW22
Coperni AW22
Coperni AW22
Images courtesy of Coperni.

Courrèges

A priori, jamais on n’imaginerait associer le mot « détritus » à la maison de mode parisienne Courrèges. Mais c’est bien le cas cette année à la Fashion Week de Paris, non pas pour décrire les habits mais plutôt le décor — heureusement ! — de la troisième collection créée par Nicolas Di Felice pour cette marque déjà riche d’une longue histoire. Un carré de canettes en aluminium vides se trouvait ainsi au centre de la pièce d’un noir profond où se tenait le défilé : ces détritus étincelants évoquaient les vestiges d’une fête débridée, mais composaient aussi une sorte d’élégante installation artistique.

L’actuel directeur artistique de la marque n’est pas en reste quant aux liens entre la mode et la fête : sa vision esthétique se nourrit souvent du clubbing. Mais Nicolas a ici surtout voulu tisser un lien avec une collection Courrèges de 1973, où les pièces impeccablement coupées du fondateur André Courrèges étaient montrées au beau milieu d’une décharge, événement dont il a retrouvé une vidéo dans les archives de la maison. La qualité de confection et la rigueur des formes géométriques distinguant les silhouettes de l’époque sont d’autant plus flagrantes du fait du contexte de présentation, dont le côté concret, brut, sale ancre aussi ces vêtements raffinés dans la réalité, leur conférant une matérialité qui n’aurait pas le même écho dans un beau salon spacieux.

Et cette attention au réel se retrouve dans l’esthétique mise au point par Nicolas cette saison : même si ses pièces sont éblouissantes lorsque Kendall Jenner les porte sur le catwalk, c’est lorsque de simples passantes les font vivre au fil des rues qu’elles prennent tout leur sens. La collection AW22 exhume avec bonheur les codes sur lesquels Courrèges a été bâtie : une rigoureuse et plaisante géométrie des lignes et des coupes, au service du corps et d’une sensualité sereine. « Le vêtement se déploie autour de formes géométriques. C’est vraiment notre point de départ : nous avons moulé le corps, parfois littéralement », nous confiait Nicolas en coulisses après le défilé. On l’a vu avec de courts manteaux au dos circulaire, aux poches en biais, aux manches comme encastrées dans le tissu, ou avec des robes fourreau s’arrêtant en haut de la cuisse, doublées d’un grand carré argenté aux allures d’autocollant. D’autres robes étaient plutôt triangulaires, leurs longs pans de satin entourant ou s’accrochant à de petites brassières reprenant le col hirondelle qu’on associe à la maison Courrèges. Les silhouettes dessinaient élégamment les lignes des corps grâce aux coutures latérales des robes ou la coupe très moulante de certains pantalons, tandis que certaines découpes en losange pratiquées dans des hauts à manches longues laissaient parfois apparaître la peau des mannequins. MS

Courrèges AW22
Courrèges AW22
Courrèges AW22
Courrèges AW22
Courrèges AW22
Courrèges AW22
Images courtesy of Courrèges.

Balmain

Si vous êtes incollable sur la mode dans ses moindres détails, vous savez sans doute que la légion d’aficionados d’Olivier Rousteing est connue sous le nom de « Balmain Army ». Justement, la collection présentée hier dans le grand hall sombre du Carreau du Temple pouvait se lire comme une série d’armures glamour pensées pour cette armée de fans. Des plastrons ou corsets matelassés enveloppaient des pièces ouvragées en dentelle, des blousons de moto en cuir s’augmentaient d’empiècements et de gravures, des robes-corsages dorées hybridaient R2D2 et C3PO, des robes au bas sirène s’ornaient de détails empruntés aux gilets tactiques. Bref, la femme Balmain semblait toute équipée pour monter sur la ligne de front cette saison.

Après les tragiques actualités des récentes semaines, et le drame absurde qui secoue actuellement la planète, on aurait pu accueillir cela avec circonspection. Mais il faut évidemment rappeler qu’une collection de mode ne peut pas vraiment réagir à l’actualité brûlante, puisqu’il faut bien plus longtemps qu’une petite semaine pour créer une série de cent silhouettes ! L’idée de protection qui s’y jouait trouvait ainsi son origine dans quelque chose de bien plus personnel, comme l’explique lui-même le créateur dans le livret du défilé : « À la fin de l’année dernière, lorsque j’ai commencé à esquisser cette collection, je me suis inspiré d’une chose bien plus personnelle [que la guerre] : ma réaction aux expériences vécues sur les médias sociaux, qui sont loin d’être toujours agréables ». Le côté militaire des tenues servait en fait un but intime et crucial d’auto-protection. D’ailleurs, l’optimisme venait illuminer les silhouettes grâce à un choix explicite de couleurs claires (blanc, crème et tutti quanti) et d’étincelantes matières métallisées, évitant une trop grande noirceur ou un repli sur soi-même absolu. Car c’est bien cela dont Olivier a pris conscience au fil de son travail sur cette collection AW22 : « La seule réponse possible à l’incroyable potentiel d’humiliation que recèlent les médias sociaux est de l’affronter bille en tête, de le prendre en compte avec honnêteté et transparence, tout en puisant son courage auprès de celleux qui nous soutiennent et nous aiment ». MS

Balmain AW22
Balmain AW22
Balmain AW22
Balmain AW22
Balmain AW22
Balmain AW22
Balmain AW22
Images courtesy of Balmain.

Acne Studios 

Vous connaissez le mot du moment dans la mode, ce fameux « upcycling ». Eh bien Jonny Johansson a de quoi surenchérir avec sa collection AW22 pour Acne Studios, placée sous le signe d’un « emotional patchworking », rien que ça. Un découpage et réassemblage permanent, guidé par l’émotion, qui caractérise son travail actuel mais s’enracine bien plus loin : « Quand j’étais petit, j’ai découvert la mode en commençant par découper des choses puis les réassembler. Au cœur de cette collection se trouve l’idée de créer à partir de ce qui nous entoure, de produire de l’inédit à partir de choses familières, en cousant, en reprisant, en réparant ». Cela se sentait tout à fait dans le défilé, présenté dans un espace d’une blancheur immaculée où les invité·e·s étaient installé·e·s dans des causeuses douillettes. Cette saison, Acne Studios fait en effet des miracles avec ses silhouettes qui ont vraiment l’air d’avoir été assemblées avec enthousiasme mais au petit bonheur la chance, ou d’être composées d’habits ou de tissus qui ont déjà reçu l’amour de nombreux·ses propriétaires… On remarquait ainsi l’ingéniosité des motifs entrecroisant denim et matières métalliques, ou l’élégance jazzy d’une robe drapée faite de châles de piano (sans doute ?). On voyait aussi des jupes faites de sacs en papier, des pièces en tricot semées de trous comme de cristaux, des tissus d’ameublement servant à confectionner de confortables manteaux en duvet (variation inédite de la doudoune en plumes d’eider), et de vieilles paires de jeans réassemblées en à peu près tout et n’importe quoi, bien sûr — c’est l’une des choses qui a fait connaître la marque à ses débuts. Petits hauts bustiers, longues robes, robes de bal façon patchwork, combinaison intégrale toute en fluidité : tout est possible chez Acne Studios, et ces réussites sur le catwalk n’éclipsent pas d’autres bonnes intentions. Côté écologie, la moquette en fausse fourrure décorant les cocons où s’asseyait le public sera réutilisée dans des collections à venir, ou offerte aux étudiant·e·s du Studio Berçot, école de mode parisienne. Côté musique, le défilé s’accompagnait d’un concert live de Suzanne Ciani, pionnière de la musique électronique. Et côté humanitaire, le livret déposé sur chaque siège affirmait l’entière solidarité de la marque avec l’Ukraine, un geste redoublé par l’important don fait par Acne Studios à l’UNHCR et à l’Unicef. OA

Acne Studios AW22
Acne Studios AW22
Acne Studios AW22
Acne Studios AW22
Acne Studios AW22
Images courtesy of Acne Studios.

Dior 

Les créateur·rice·s parisien·ne·s aiment à décrire les ateliers de couture comme des laboratoires, mais c’est à un véritable laboratoire scientifique que Maria Grazia Chiuri s’est adressée pour sa collection AW22, faisant appel à l’entreprise italienne D-Air Lab, spécialisée dans des technologies de pointe assurant une meilleure ergonomie aux vêtements de sport (extrême), comme le body-mapping. Ce n’était qu’une question de temps pour que celle qui a déjà développé une ligne sportswear pour Dior (avec tapis de course, planches de surf et vêtements de ski griffés) se décide à appliquer ces technologies innovantes et pratiques à ses collections de prêt-à-porter habituellement plutôt animées par un certain romantisme. On a donc vu dès l’ouverture du défilé des combinaisons intégrales aux coutures ultra-voyantes et en fait réfléchissantes, dessinant une sorte de cartographie artérielle du corps. Nous découvrions ainsi des tenues incorporant une technologie de contrôle de la température, gardant son·a porteur·se au chaud lorsqu’il fait froid et le·a rafraîchissant lorsqu’iel sent la chaleur monter — de quoi affronter en toute sérénité les conditions climatiques extrêmes que nous connaîtrons très certainement bientôt à cause de vous-savez-quoi. Et la deuxième silhouette n’était pas en reste, revisitant l’iconique veste Bar de Dior, ici de couleur grise, en la dotant d’une ample surjupe Péplum en tulle qui servait aussi d’airbag. Vous avez bien lu : une tulle grise qui protège la personne qui la porte en cas de chute, comme un airbag. OA

Saint Laurent 

La sensualité — plutôt qu’une sexualité débridée affichant sa nudité — était donc à l’ordre du jour. Ou de la nuit, si l’on peut dire, tant la collection était empreinte d’un thème nocturne. Ainsi les tenues recouvraient-elles les corps, laissant une large place à l’imagination — à l’exception notable de quelques décolletés plongeants —, et les épais manteaux cachaient tout sauf le visage peu maquillé des mannequins qui s’y blotissaient sans rien perdre de leur pouvoir de séduction. De manière évidente pour tout le monde, cette collection jouait sur quelque chose de plus doux et de plus généreux que les précédentes, au-delà des innombrables textures poilues ou duveteuses qui figuraient dans ce défilé parisien. On remarquait des coupes plus longues, des matières visiblement plus malléables, des talons moins hauts — donnant aux mannequins cette assurance mêlée de cool qu’affectionne Anthony et qui leur permet de survoler sans peine le catwalk. Confort, facilité, souplesse, aisance… autant de mots qu’on n’associe pas si souvent aux vêtements Saint Laurent, et qui venaient pourtant à la bouche cette saison — sans pour autant faire oublier leur dimension d’opulence avérée : on en a toujours pour son argent chez la maison française. En d’autres termes, c’était une version sans complexes d’un certain âge d’Or de la mode, ces années 1980 et 1990 où la richesse et le luxe étaient des raisons d’être fier·ère plutôt que honteux·se, et où il semblait falloir porter un lourd manteau de fourrure — caution sartoriale entre toutes — pour se risquer à héler un taxi new-yorkais. OA

Vaquera

Comme dans un bal des débutantes, le monde de la mode adore voir les premiers pas des talents émergents. Eh bien, l’honneur d’ouvrir la danse est revenu cette saison aux deux enfants terribles de New York, Patric DiCaprio et Bryn Taubensee, avec le premier défilé de Vaquera de ce côté-ci de l’océan Atlantique. En cette première journée du programme de la Fashion Week de Paris, le duo présentait sa collection AW22 dans le Marais, entre les murs en béton des entrailles du vaste espace culturel 3537, opération de Dover Street Market. Ce fut une tornade ravissante qui répondait sans doute aux attentes d’une bonne partie du public fourni : des silhouettes camp volumineuses se précipitaient sur la piste dans une succession d’éclats de matières scintillantes et de froufrous de lingerie qui, une fois la pose prise, se révélaient provenir d’habits tout à fait irrésistibles.

L’évolution était cependant clairement sensible, pour une marque qu’on a longtemps rangée dans la clique iconoclaste des « jeunes » créateur·rice·s de New York : Vaquera est devenue grande. L’excellente qualité de fabrication était manifeste, depuis les manteaux  rouge écarlate de cette saison (un blouson bombers cropped, un perfecto à épaules larges, un vaste trench ceinturé, portés avec des jambières façon duvet) jusqu’aux vestes et pantalons — et jupe tablier démesurée — en jean décoloré. C’était tout autant sensible dans ce gigantesque pull-over en grosse maille angora torsadée, qui évoquait un confort certain en invitant instantanément aux câlins, sans pour autant perdre sa dimension avant-gardiste. Les pièces de lingerie — thème récurrent des collections de Vaquera depuis quelques temps maintenant — étaient représentées par d’amples nuisettes et des blouses en plastique transparent imperméable aux liserés de dentelle, alors des accents plus camp s’invitaient via quelques accessoires en fausse fourrure léopard bouffante, des sous-couches très moulantes en PVC, et des kilts en tartan cloutés rappelant Vivienne Westwood. La marque a souvent elle-même décrit sa production comme une « fanfiction sur la mode » ; cette nouvelle catégorie qu’iels ont fondée pourrait bien les accueillir comme sujets potentiels grâce à cette collection AW22. MS 

Vaquera AW22
Vaquera AW22
Vaquera AW22
Vaquera AW22
Vaquera AW22
Vaquera AW22
Vaquera AW22
Images courtesy of Vaquera.

Botter

Il y a quelques semaines à peine, on a appris que Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter allaient quitter leurs postes chez Nina Ricci pour se concentrer exclusivement sur la marque qu’iels ont créée ensemble de A à Z, Botter. À en juger par leur collection AW22, présentée au matin du deuxième jour de la Fashion Week de Paris, iels ont remporté leur pari. Intitulée « Caribbean Couture » [Haute couture des Antilles], cette ode à la culture et à la remarquable débrouillardise des peuples insulaires était l’une de leurs propositions les plus intriguantes et séduisantes à ce jour. Au point de rendre désirables et design des chaises de jardin en plastique, couvertes de laine pied-de-poule ou de fausse fourrure, faisant écho aux matériaux des tenues présentées. Des pantalons recyclés donnaient ingénieusement naissance à des pulls à col en V à la coupe impeccable, une robe-parure accrochée au cou et une surchemise Western déversaient des cascades de perles faites de plastique issu de la dépollution des océans — un détail qui est le plus récent exemple d’une série d’actions du duo visant à une plus large mobilisation face aux crises que traversent les mers du globe aujourd’hui. MS

Botter AW22
Botter AW22
Botter AW22
Botter AW22
Botter AW22
Botter AW22
Botter AW22
Images courtesy of Botter.

Off-White

Depuis la tragique disparition prématurée de Virgil Abloh à la fin de l’année dernière, on a vu se multiplier les hommages et les références à la vision créative de celui qui fut l’une des figures les plus singulières de la mode récente, en particulier via deux défilés Louis Vuitton extrêmement touchants. Le premier eut lieu à Miami, deux jours à peine après l’annonce de sa mort, et le second se tint en janvier à Paris pendant la Fashion Week de mode masculine, l’ensemble formant le dernier témoignage du travail de Virgil pour la maison parisienne. C’était hier soir à Paris au tour de la marque qu’il avait créée de A à Z, Off-White, de rendre publique la dernière collection de Virgil. Les deux séries de silhouettes, présentées sous les ors d’un lustre géant suspendu au cœur du Palais Brogniart, suscitaient un sentiment d’enthousiasme tourné vers l’avenir. Elles faisaient le lien entre la contribution de Virgil à l’histoire de la mode — si puissante qu’elle est difficile à mettre en mots — et le futur de l’industrie, avec le même esprit d’émerveillement constant qui guidait son point de vue toujours curieux, généreux, joyeux.

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