Photographe Sam Rock

Paloma Elsesser: "Je ne porte pas une robe extensible. Je porte du Miu Miu"

La top-modèle s'est entretenue avec Ericka Hart pour d des réseaux sociaux, du fait d'être une femme noire de grande taille et d'être utilisée par l'industrie de la mode.

par Ericka Hart
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21 Février 2022, 1:00pm

Photographe Sam Rock

Cette histoire a été publiée dans le numéro 367 Printemps 2021 de i-D, The Out Of Body Issue. Commandez votre exemplaire ici.

Pour une industrie qui tourne autour du vêtement, les collections de prêt-à-porter de cette saison avaient un autre focus. Le sexe - ou du moins une vision voyeuriste de la sexualité - est revenu en force dans la mode, d’une manière différente de l’époque presque hédoniste d’antant. C'était inévitable, si on considère les années de puritanisme imposées par la culture. Beaucoup de collections donnaient l'impression d'un renouveau, à la fois dans l'esthétique et dans l'attitude ; beaucoup de références à l'an 2000, sans en oublier les défauts malheureusement. Des corps sont apparus sur les podiums tous plus minces, brillants et sveltes les uns que les autres. Pour être franc, les défilés n'ont pas reflété les conversations qu'une génération sexuellement autonome a sur les corps et la positivité sexuelle, mais sont revenus à la célébration d'une norme de beauté assez étroite d'esprit, au moins aussi étroite que ces corps.

Les autres filles - avec leurs cuisses, leurs hanches et leurs ventres - n'étaient nulle part, ce qui est dommage si l'on considère qu'une poignée d'entre elles ont fait des progrès en tant que top-modèles au cours de la dernière décennie. C’est le cas de Paloma Elsesser, qui fait sa quatrième couverture d'i-D avec ce numéro. Depuis qu'elle a été repérée sur Instagram par la légendaire Pat McGrath, la mannequin de 29 ans a ouvert une nouvelle voie grâce à ses hanches balancées, sa beauté indéniable et tout ce qu’elle dit de cette industrie. Bien qu'elle ne soit pas le premier mannequin grande taille à défiler, ce qui la distingue, c'est la place particulièrement réfléchie et critique qu'elle a taillé pour les autres corps de taille non standard - faisant de leur inclusion dans la mode non seulement la norme, mais aussi la référence. Ils sont peut-être minoritaires, mais ils sont souvent de loin les plus mémorables. Paloma ne veut pas être la seule, alors elle entraîne ses sœurs dans son sillage.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Paloma wears top MAXIMILIAN. Back piece NASIR MAZHAR FOR MAXIMILIAN. Skirt custom NAFISA TOSH.

C'est aussi ce que fait Ericka Hart, même si elle emprunte un autre chemin. L'auteure, mannequin et éducatrice a fait sensation en s’affichant seins nus lors d'un festival de musique en 2016, où elle a fièrement montré les cicatrices d'une double mastectomie subie à cause d'un cancer du sein. Elle a utilisé sa nouvelle célébrité pour lancer des conversations sur l'anti-blackness, la représentation de la diversité et la sensibilisation au cancer, des sujets qui restent au cœur de son travail. Paloma et Ericka discutent ici de leurs expériences avec leur corps et leur travail.

Paloma : Salut Ericka.

Ericka : Salut boo. Comment vas-tu ?

Paloma : Je suis tellement excitée de discuter avec toi. Lorsque nous avons réfléchi à la personne à qui j'allais parler pour ce numéro, tu étais littéralement la première personne à laquelle j'ai pensé.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Skirt vintage COMME DES GARÇONS courtesy of 20age Archive.

Ericka : Quel honneur !

Paloma : Je pense que j'ai découvert ton travail lorsque tu étais mannequin pour Chromat, et j'ai immédiatement pensé que tu étais vraiment fabuleuse et que ton corps faisait preuve de beaucoup d’autorité. J'étais nouvelle dans le mannequinat à l'époque, et je suis allée au casting pour cette émission et je n'ai pas été choisie - alors j'ai suivi l'émission de très près ! Tout le monde était tellement cool, et sexy. Évidemment, ton histoire est incroyable. Mais, au-delà de ça, je pensais juste que tu étais très intelligente.

“Je n'ai pas rendu la mode compliquée. La mode est devenue compliquée.”

Ericka : C’est tellement bizarre que tu n'aies pas été choisie. La loose. Je ne me souviens plus quand je t'ai rencontrée pour la première fois ; j'ai l'impression que tu étais partout ! Je suis la mode, mais je ne suis pas vraiment une fille de la mode - je ne connais pas toutes les marques et les designers ou ce qui est cool en ce moment. Il est évident que ton travail de mannequin est incroyable, mais je suis plus intéressée par la façon dont ton cerveau fonctionne. Bien que je me fonde totalement sur ce que je vois de tes stories Instagram.

Paloma : J'apprécie cela, car si Instagram n'est qu'une partie de ce que nous sommes et ne nous définit pas, il n'est pas facile d'y montrer sa complexité. Mais je pense la même chose de toi - non seulement tu es éblouissante, et quelqu'un à qui je m'identifie, mais nous fonctionnons toutes les deux avec un niveau de critique et de compréhension de nos corps. Bien que dernièrement, je me sois sentie un peu moins critique, ou du moins un peu lasse de remettre constamment tout en question. Ce n'est pas linéaire.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Corset vintage courtesy of JEAN-PAUL GAULTIER Archive. Earrings (worn throughout) MARIA BLACK .

Ericka : Je dois mentionner que tu as fait la couverture de Vogue.

Paloma : Oui, j'étais sur cette petite couverture.

Ericka : Je braillais quand j'ai regardé la vidéo que tu as faite avec ta mère et ta famille quand tu leur as montré la couverture pour la première fois. J'étais tellement touchée. Parce que bien sûr, nous avons défilé sur quelques podiums, mais ça, c'est un énorme deal.

Paloma : C'était un vrai moment dans ma carrière. J'ai des critiques sur ce magazine, et j'ai des critiques sur la mode en général, mais je peux aussi simultanément être fière de moi et comprendre que c'était un moment fou. C'est pourquoi j'avais besoin de le partager avec ma mère et ma grand-mère, parce que je ne savais pas comment j'allais traverser ce moment sans elles. Et bien sûr, les gens sont fous de la mignonneté de grand-mère. Elle a été busy toute l'année dernière, je suis obsessed.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Jumper GIVENCHY. Skirt MIAOU.

Ericka : Que fait ta grand-mère ?

Paloma : Ma grand-mère a 97 ans et c'est une légende. Nous avons fait une campagne Coach, et une campagne Tiffany, et elle adore ça. Elle a grandi dans le sud, elle aime le luxe et est très fière de son apparence. Elle est tout simplement là pour ça. C'était un cadeau de pouvoir partager ça avec elle. Cela peut être vraiment désorientant, étrange et déroutant - la mode a rendu tout cela possible et, même si j'ai parfois l'impression de détester cette industrie, en fait c'est aussi une source de bonheur. Je peux avoir des sentiments contradictoires à ce sujet. Je n'ai pas rendu la mode compliquée. La mode est venue à moi déjà compliquée.

Ericka : Je suis passée par des vagues, aussi. J'ai été en quelque sorte propulsée dans ce monde quand je suis allée seins nus à un festival de musique. J'ai toujours voulu être mannequin, mais il n'y avait pas de mannequins qui me ressemblaient dans America's Next Top Model ou autre, alors j'ai pensé que ce n'était pas pour moi. Puis, j'ai été jetée dans ce monde et j'ai dû me demander pourquoi les gens s'accrochaient à moi - non pas que je ne sois pas super bien ou que je ne puisse pas faire ces looks, mais parce que l'attention peut être tellement unidimensionnelle et c'est vraiment frustrant. Vous êtes "une survivante du cancer du sein", ou vous êtes "un mannequin grande taille". Ce sont des catégories très vides parce qu'il y a tellement plus que cela derrière.

Paloma : C'est vraiment déconcertant parce que dans ce monde, nous fonctionnons simplement comme des personnes. Dans certains environnements, je ne souffre d'aucun désir, et dans les communautés dans lesquelles je vis réellement, j'ai toute une litanie de privilèges. C'est donc désorientant de faire partie d'une industrie où je suis reléguée dans un coin simplement parce que je fais une taille 12 - ce qui est une taille standard aux États-Unis. Cela ne devrait pas être radical. C'est frustrant.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Bikini COMMANDO.

Ericka : Et tu t’es toujours sentie à l'aise dans ton corps ?

Paloma : Tu sais, je suis allée à l'école avec beaucoup de filles blanches et riches, et cela a vraiment affecté mon idée de la beauté - de plus, cela se reflétait dans beaucoup de médias et de mode que je regardais alors : dans les années 1990, c'était la merde la plus blanche qui soit. Mais je ne me voyais pas vraiment dans la culture noire à l'époque - ce n'était pas l'ère du BBL, il fallait être mince et avoir des abdos. C'était très isolant.

“"Je sais que je suis une bad bitch même si à Paris, c'est comme s'ils n'avaient jamais vu un putain de gros dans leur vie."

Mais ensuite, en vieillissant, on commence à réaliser qu'on peut être vue, désirée et aimée, et on découvre comment s'habiller, se sentir bien et tout ça. Apprendre à connaître notre valeur et notre beauté se fait par l'expérience et l'observation du monde. Je sais que je suis une bad bitch même si, quand je vais à Paris, c'est comme s'ils n'avaient jamais vu une putain de grosse personne de leur vie. Dans l'industrie de la mode, il y a une faculté d'émerveillement, mais ce qui prime, c'est une faculté de peur. C'est fou : dans ma vie, et dans le monde, je ne suis pas seule, mais dans ce monde de la mode, je peux me sentir seule. De plus, si vous essayez de sortir de leurs cases à cocher réductrices et d'enchaîner quelques phrases, alors…

Ericka : Alors tu es activiste.

Paloma : Exactement. "Phénoménal ! Tu es activiste ! Oh, j'ai un article pour toi !"

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Briefs COMMANDO.

Ericka : Compte tenu de ce que tu as dit - et je ne sais pas s'il y a une manière plus facile de le dire - as-tu l'impression d'être utilisée par l'industrie de la mode ?

Paloma : Je pense que dans la définition fondamentale du mot utilisé : oui. Mais j'utilise aussi les cases à cocher pour faire avancer mes combats. Quand je suis arrivée dans la mode, il y avait un fossé entre l'industrie des grandes tailles et la haute couture, et je pense qu'il y avait une place vacante pour une personne comme moi. Je ne suis pas venue ici pour être la seule - et je ne peux être que moi-même - mais je suis arrivée les armes à la main. Les agents ne savaient pas quoi faire de moi parce que je m'habillais comme tous mes amis de New York, je ne savais juste pas ce qu'était un recourbe-cils. Dans une certaine mesure, je fais le lien entre les conversations que j'ai au sein de ma communauté et ce qui se passe dans la mode. Les choses dont nous parlons en ce moment ne sont pas radicales et font partie de mes conversations du quotidien, mais c'est un dialogue vraiment nouveau au sein du secteur.

De plus, en grandissant en tant que personne noire métissée, j'ai vu des mannequins à la peau claire - mais la seule personne dans l'industrie de la mode que j'aurais pu regarder était Toccara. Et elle est plus que belle, mais je portais des Dickies et j'avais une tache sur ma chemise ; j'étais un garçon manqué. En grandissant, je n'ai jamais ressenti une grande force dans ma sexualité - en étant noire ou brune, on est sexualisé à outrance dès le plus jeune âge, et je n'ai jamais été mince donc j'ai toujours pris un peu plus de place. Mais je n'ai jamais vu quelqu'un qui existait à ces différentes intersections entre le fait d'être un peu bizarre et un peu garçon manqué, et tout le reste. C’était intéressant de voir comment cette conversation s'est déroulée sur les réseaux sociaux, parce que même si j'avais personnellement l'impression que ce n'était pas nécessairement mon rôle, je vois parfois des gens me regarder et se dire que je suis peut-être censée être là pour aider cette industrie parfois très myope. Je ne suis pas juste là pour faire de la figuration et être glamour. Alors, est-ce que je suis utilisée ? Oui. Mais je m'en sers aussi. Mais ce n'est pas linéaire ; parfois, j'ai l'impression de faire un pas en avant et deux pas en arrière…

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Dress vintage COMME DES GARÇONS courtesy of 20Age Archive. Shoes ADIDAS.

Ericka : Oui. Je vois ce que tu veux dire.

Paloma : La saison dernière, on avait vraiment l'impression que tout tournait autour du sexe - et je suis sûre que tu peux t’identifier à l'idée que : si tu as un corps au dessus d'une taille 10 dans la mode, tu es généralement soit nue, soit une référence artistique, soit une mamie. Il n'y a pas d'intermédiaire. Vous ne pouvez pas être cool. Vous ne pouvez pas être le personnage principal. Mais la saison dernière, même si tout était question de sexe, c'était statistiquement la saison la moins diversifiée sur le plan corporel de ces cinq dernières années. Et je me suis dit, "Mais est-ce que vous ne nous avez pas mis dans des robes en tricot extensibles pendant les quinze dernières années de toute façon ? Alors, ne pourriez-vous pas nous mettre dans cette robe en maille maintenant ?"

Ericka : Penses-tu qu'étant donné que l'industrie de la mode s'accroche au corps le plus acceptable pour faire valoir son point de vue en termes de diversité et de critique du silence, il y a eu de véritables changements dans l'industrie de la mode ? Je pose cette question avec beaucoup de scepticisme. Penses-tu que cela soit possible, étant donné que la notion de beauté est, dans ce pays du moins, blanche, mince, cis et valide ?

Paloma : Tu as tout dit. Ce qui est propagé et soutenu est toujours le fait d'être valide, d'être mince, blanc et cis. Cette merde n'est absolument pas perdue pour moi. L'idée de cette histoire pour i-D était fondée sur ce qui pourrait exister après moi et devenir un nouveau point de référence. Je participe à cette industrie dangereuse, mais je veux qu'une nouvelle génération de mannequins noirs et bruns voit des personnes différentes sur les moodboards. Nous voulions donc créer des images qui pourraient être de nouvelles références, le prochain manuel, ou qui pourraient élargir l'esprit des gens sur ce que pourrait être la beauté. Et c'est difficile. Que penses-tu du fait qu'il y ait eu, ou qu'il puisse y avoir, de véritables changements ?

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Dress ANDREAS KRONTHALER FOR VIVIENNE WESTWOOD.

Ericka : Pour être honnête, je me sens assez épuisée en ce moment. Participer à la semaine de la mode, ou à un photoshoot - il y a tellement de choses qui sont fatigantes. Mon partenaire me manage et nous devons créer des protections pour que l'espace soit safe. Nous ne supposons jamais que nous allons dans un espace où mon corps va être considéré comme s'il méritait d'être là. Pas seulement comme s'il méritait de poser, mais aussi comme s'il méritait d'être là, qu'on lui parle. En plus de cela, je pose la plupart du temps nue et il y a tellement de niveaux à cela aussi, parce que je dois sortir un peu de mon corps ; cela peut sembler difficile d'être présente - et aussi d'essayer d'obtenir une photo qui soit mignonne.

Paloma : Je comprends vraiment ce que tu veux dire. J'ai beaucoup réfléchi pendant la pandémie, et ce que j'ai retenu de cette réévaluation, c'est à quel point j'étais épuisée de sentir que je devrais raccrocher mon costume de peau à la fin de la nuit. J'ai passé des années dans des avions, négligeant mes amis et mes relations, tout cela parce que j'ai donné la priorité à cette chose dont je pensais qu'elle me guérirait. Qui guérirait un trou fabriqué par des systèmes qui ne me parlaient pas. Je pense que dans cette industrie, la visibilité peut être le but - et la visibilité est un putain de piège parce que c'est juste tout le monde qui vous regarde à travers un prisme et vous devez ensuite passer des années à cultiver votre propre personne.

Ericka : Mon travail a commencé par la visibilité simplement parce que je voulais que les Noirs fassent vérifier leurs seins - en particulier les personnes non-binaires, queer, trans. C'est pourquoi je me suis mise seins nus à ce festival, juste pour sensibiliser et créer de la visibilité, parce que même des choses comme le cancer sont dépeintes comme blanches ou de classe moyenne dans des endroits comme les publicités et les films. Lorsque j'ai eu mon cancer, j'étais fauchée à Brooklyn, je travaillais à plein temps tout en suivant une chimiothérapie, et je n'avais aucune idée de la manière dont je devais m'y prendre. Je n'avais jamais vu une double mastectomie sur un corps noir. Cela a donc commencé par la visibilité, mais ensuite j'ai commencé à voir comment les médias s'accrochent à vous et vous aspirent à sec.

Paloma : C'est un piège.

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Corset and cape SCHIAPARELLI. Briefs COMMANDO. Boots KALDA.

Ericka : Oui, et puis le mois de la sensibilisation au cancer du sein arrive chaque année en octobre et ce sont toujours les mêmes personnes qui jouent dans ces publicités. Le succès ici nécessite une perturbation - il va falloir que je dénonce certaines de ces campagnes de sensibilisation. Il va falloir que je leur envoie un e-mail et que je leur demande : "Pourquoi avez-vous pensé que vous ne deviez avoir que des Blancs dans votre campagne ?" Parfois, la visibilité ne sert à rien. Elle ne permet certainement pas d'aborder le système médical, qui est construit sur l'anti-blackness. J'ai donc dû aller au-delà de la visibilité. J'avais une expérience dans l'organisation, donc j'ai dû passer à la vitesse supérieure.

Paloma : Peux-tu m'en dire plus sur ton expérience en matière d’associations ? C'est vraiment intéressant.

Ericka : J'ai commencé à travailler dans des associations à l'université de Miami. Nous avons beaucoup travaillé sur l'embourgeoisement à Miami, dans une zone qui est aujourd'hui le quartier des arts : l'autoroute principale qui allait créer cet espace traversait un quartier majoritairement noir. Ensuite, lorsque j'ai déménagé à New York, j'ai fait partie d'une petite communauté d’associations. Ce n'était pas un travail rémunéré - je le faisais bénévolement. Parfois, j'oublie que j'ai un passé dans les associations parce que le simple fait de grandir en tant que Noire dans ce pays vous pousse à prendre la parole pour les gens et à vous organiser en leur nom ; on demande à votre corps de travailler de cette manière. C'est une chose contre laquelle je me suis vraiment battue. Il m'a fallu beaucoup de temps pour y arriver, mais j'y suis.

Paloma : C'est tellement vrai. Une chose à laquelle j'ai pensé est l'importance pour les femmes noires de se reposer, parce qu'on ne nous apprend pas à le faire. Pourquoi ai-je l'impression, au niveau cellulaire, d'avoir certaines responsabilités ? D'où vient cette envie de prendre soin  des autres tout le temps ? Oui, c'est ma mère et ma grand-mère qui me l'ont enseigné, mais c'est aussi dans mon ADN, car pour de nombreuses générations de femmes noires, cela n'a pas été une option. Il est donc très important que nous nous réapproprions l'acte de nous reposer. Nous avons tellement besoin de changer. C'est en fait assez simple, mais il faut que beaucoup de gens pensent de manière plus critique et intellectuelle.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Briefs COMMANDO.

Ericka : L'analyse critique a disparu. Il n'y en a pas. C'est une autre raison pour laquelle je suis épuisée aussi, parce qu'il est tout simplement impossible de parler aux gens en ligne avec la moindre nuance.

Paloma : C'est vrai même dans les communautés les plus radicales, et même avec des alliés. Je me souviens d'une fois où j'ai fait un commentaire très simple, quelque chose comme " Hey, juste un petit rappel que la fatphobie est anti-black ".

Ericka : Ouaip. Allons-y.

Paloma : Exactement. Et ce n'est pas une idée qui m'est venue comme ça ; même depuis mon plus jeune âge, cette intersection me semblait très évidente, mais j'ai quand même fait des recherches et lu de la littérature, de la théorie. Mais les réponses que j'ai reçues à ce sujet étaient tout simplement stupides. Les gens disaient : "Oh, donc seuls les Noirs peuvent éprouver de la fatphobie ?" Ce n'était pas seulement de l'anti intellectualisme. C'était juste stupide.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Top THE FRANKIE SHOP. Skirt CHOPOVA LOWENA.

Ericka : La réponse doit être plus de lecture. Je souhaite souvent que les gens lisent, qu'ils prennent simplement un livre.

Paloma : Même un Kindle, boo. Un kindle fera l'affaire. Tu as grandi dans une famille qui donnait la priorité à la lecture et aux études ?

Ericka : Oui, mon père était du genre : fais de bonnes études, trouve un travail, achète une maison, travaille dur et tu pourras obtenir pleins de choses. J'ai le privilège de l'éducation, je suis titulaire d'une license et pourtant, en tant que Noire, je gagne moins que les Blancs titulaires d'une licence, et en fait, c'est le fait de poser les seins nus dans un festival de musique qui m'a catapulté dans ma carrière. Mais je viens d'une famille d'enseignants ; je suis une éducatrice dans l'âme. Et je suis très enthousiaste à l'idée d'apprendre de nouvelles choses.

Paloma : Moi aussi. Mais j'apprends à me donner un peu plus de grâce autour de l'analyse parce que parfois la critique peut se transformer en jugement. Je ne sais pas si les gens s'en rendent compte, mais je ne fais pas ces évaluations parce que je veux juste chier sur l'industrie de la mode. C'est parce que je rêve d'une industrie meilleure.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Dress ANDREAS KRONTHALER FOR VIVIENNE WESTWOOD. Shoes IOANNES.

Ericka : Exactement. Et il y a ce niveau d'espoir que j'ai où je me dis, je vais t'atteindre à un moment donné. J'espère que ce que j'apprends, et ce que je dis, va toucher les gens.

Paloma : C'est sûr. Pour moi, il s'agissait de trouver un but et de maintenir une connexion, et étrangement, mon corps a été la plateforme pour cela. Le sujet de cette histoire était de récupérer les perceptions de ce que les gens pensent que les corps de grande taille sont capables de faire ; comment nous sommes censés ressembler, ou censés exister et occuper l'espace dans ce monde. Et je voulais le faire visuellement. Je vais bientôt avoir 30 ans et je me sens sexy, ce qui n'est pas quelque chose que je ressentais vraiment auparavant. Je suis sexy et je ne vais pas me limiter à une robe extensible. Je vais porter une robe Miu Miu.

Ericka : Exactement. Sur le set, c’est sûr, il y aura les looks.

Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Dress vintage COMME DES GARÇONS courtesy of 20Age Archive. Shoes ADIDAS.
Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
Swimsuit NORMA KAMALI. Crown courtesy of PAM HOGG Archive.
Paloma Elsesser in i-D 367 The Out Of Body Issue
All clothing MIU MIU.

Crédits

Introduction Osman Ahmed.

Photographe Sam Rock.

Fashion Directo Carlos Nazario.

Coiffure Cyndia Harvey chez Art Partner.

Maquillage Thomas de Kluyver chez Art Partner avec Gucci Beauty.

Manucure Lauren Michelle Pires chez Future Rep avec The Gel Bottle, Shade - Silver Tree.

Set Design Samuel Overs chez New School Rep.

Assistants photo Piere Lequex, Grace Difford et Sammy Khoury.

Assistants stylistes Raymond Gee, Anna Castellano, Magali Fedele et Antoni Jankowski.

Tailleur Nafisa Tosh.

Assistants coiffure Emilie Rose Bromley et Karen Bradshaw.

Assistants maquillage Elise Priestley et Josh Bart.

Assistant manucure Ami-Rai.

Assistant set design Felix Villiers.

Production Ragi Dholakia Productions.

Directeur de casting Samuel Ellis Scheinman pour DMCASTING.








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