Illustration par Manon Gillier

La Française et la chirurgie plastique : pourquoi ce tabou

Si l’Américaine se vente d’avoir eu « a little work done », les femmes ici restent plus pudiques. Pourquoi ?

par Alice Pfeiffer
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17 Décembre 2020, 5:16pm

Illustration par Manon Gillier

Parmi les nombreux mythes accolés à la figure de la Parisienne, celui de l’absence de toute chirurgie esthétique est particulièrement prégnant. Il fait même l’objet d’un best-seller américain, “French Women Don’t Get Facelifts” par Mireille Guiliano, qui romance une féminité “vieillissant avec grâce”, qui aurait troqué tout lifting pour une joie de vivre intarissable et une ribambelle d’amants.

Spoiler alert: Guiliano, également auteure de “French Women Don’t Get Fat”, ne pourrait, une fois de plus, être plus loin de la réalité. Chaque année, la France compte plus de 500 000 actes de chirurgie esthétique, soi près de 1500 opérations réalisées par jour. Selon un sondage Ifop, une Française sur 10 aurait déjà fait appel à une telle intervention.

L’erreur de notre écrivaine est néanmoins compréhensible : si les Françaises ont recours à diverses opérations, elles font tout pour que celles-ci soient imperceptibles et gardées secrètes, tant les procédures demeurent un tabou propre au pays.

« Si un lifting se voit, c’est qu’il est raté » déclare Dr. Michel Rouif, secrétaire général de la SOFCEP  (Société Française des Chirurgiens Esthétiques Plasticiens) lors d’un congrès international.
Cette quête de naturel, visant non pas un remodelage du visage mais une bonne mine, a même un nom : la French Touch.

Aux antipodes du « Hollywood Look », désignant le visage figé d’actrices, ou encore de tendances de masses comme le « duck face », ce courant opte pour des opérations moins invasives. Parmi les plus répandues, on trouve le Botox, l’acide hyaluronique, les ultrasons, la radiofréquence et plus récemment les nano-lipofillings, ou des nano-injections de graisse réalisées avec des micro-aiguilles.

Le cabinet de Dr Jean-Louis Sebagh, par exemple, propose une « anti-aging maintenance » pour le visage et le corps, qu’il décrit comme des pratiques non-invasives et « identiques aux résultats plus naturelles que des procédures chirurgicales, réduisant considérablement les risques et les effets secondaires. » Ce genre d’approche décrit sa vision comme « sublimatrice » plutôt que correctrice, une amélioration et non la dissimulation et l’éradication d’une « tare. »

Pour le chirurgien plastique Dr Olivier de Frahan, une des différences entre la femme française et américaine est la volonté pour la dernière de vouloir paraître plus jeune. « La femme Française  est moins obsédée par l'âge  et voudra simplement être mieux, plus harmonieuse; elle recherchera un résultat plus naturel et qui ne se remarque pas. Aux Etats Unis, les femmes commencent les traitements esthétiques, comme le Botox, plus jeunes et veulent un résultat complet et voyant, sans aucune rides, quitte à perdre un peu leurs expressions. Elles gardent, plus tard, la même demande lors d'un lifting, qu'elles veulent affiché du moment qu'elles paraissent plus jeunes. D'autre part, en France, les femmes n’ont pas le syndrôme de la movie star, et ne cherchent pas à ressembler à telle ou telle idole; elles sont plus prudes et naturelles il y a un côté plus décontracté dans la beauté en Europe » ajoute-t-il.

Cette approche moins intrusive est aussi  le miroir d’un rapport tout particulier qu’ont les Françaises à la chirurgie esthétique. Comme le disait Caroline de Maigret au Vogue américain « Les femmes français vont vous dire qu’elles sont parties dans le sud de la France pour une semaine, alors qu’en fait elles se font refaire les paupières – et seulement les paupières— jamais tout un lifting. »
Voici une différence majeure avec l’Amérique. Les Etats-Unis sont bâtis autour du mythe du « self-made man », du « self-improvement ». Pays sans aristocratie, la « success story », la force a avoir grimpé les échelons du succès, qu’il soit financier, social ou physique, est ancré dans l’ethos du pays. Comme le soulignent de nombreux chercheurs, dont la sociologue Anne Gotman, spécialiste des questions de chirurgie esthétique, passer sur le billard est une marque de réussite, un diplôme supplémentaire symbolique, qui prouve que l’on a pu avoir accès à de tels soins.

En France, au contraire, nation au pays royaliste et aux classes sociales figées, tout ascenseur social est dénigré : on parle, au contraire de « parvenu », de « nouveau riche », suggérant un sens d’illégitimité, de non-appartenance. Une femme telle qu’elle est célébrée se devrait de naître et rester dans un statut et une apparence transmise par les gènes – sans oublier une suggestion de désintérêt pour son apparence, trop intéressée par son intellect. D’où le chic dit « effortless », sans effort, car Madame aurait plus noble tâche à accomplir.

Il suffit de voir combien la presse people se délecte des « ratés » de femmes célèbres, des liftings trop figés d’Isabelle Adjani, des lèvres trop gonflées d’Emmanuelle Béart : celles-ci sont pointées du doigt, transformées en risée du grand public, entretenant un sous-texte de triche, de fraude, d’attitude mensongère face à son public.

Chez les plus jeunes

Récemment, plusieurs études démontrent que le nombre d’interventions cosmétiques chez les 18 à 34 ans dépassent ceux des 50 à 60 ans. Ces séances font appel aux pratiques non chirurgicales évoquées plus tôt, et ce en l’espace de moins d’une demi-heure chez l’esthéticienne, avec la banalité d’une manucure. Cette tendance provient notamment de la tendance mondialisée du look d’Instagrammeuses, stars de téléréalité, TikTokeuses et stars d’autres plateformes comme Snapchat et Youtube. Ce sont les mêmes idéaux, charnus, exagérés, visiblement sculptés qui bousculent les tendances françaises classiques.

Le lipofilling fait notamment fureur. Cette pratique consiste à extraire sa propre graisse corporelle pour la réinjecter dans son postérieur à l’instar de Kylie Jenner et Kim Kardashian. Ce qui n’est pas sans refléter le monde lequel on vit : globalisé, au naturel souvent adroitement simulé, et de plus en plus abandonné au profit d’une artificialité fièrement brandie – quoi de plus surprenant dans la culture de l’image, du filtre et de l’apparence sans frontières ?

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