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      culture Ingrid Luquet-Gad 19 juin 2017

      6 façons de faire de la philo avec twin peaks

      Après avoir troublé toute une génération, la série revient pour hanter les millenials. L'occasion pour l'écrivain et fan de David Lynch, Pacôme Thiellement, de revenir sur tout ce qui fait de Twin Peaks une saga hors-norme.

      6 façons de faire de la philo avec twin peaks 6 façons de faire de la philo avec twin peaks 6 façons de faire de la philo avec twin peaks

      Vingt-cinq ans. Le nombre d'années que l'on donne à une génération pour naître, croître, se reconnaître comme telle. Le nombre d'années également qui sépare la mort annoncée de Twin Peaks en 1991 de sa reprise inespérée ce printemps. Pour beaucoup, la série de David Lynch a révolutionné le mode d'appréhension de la série télévisée. Pourquoi ? D'abord parce qu'elle se construisait autour d'un vide, d'une énigme qui renvoyait obstinément au spectateur sa propre image. Une série miroir, qui nous laissait face à nos énigmes et nos démons, pourchassés par d'étranges rêveries qui opéraient en nous une lente transformation, réduits que nous étions à traquer dans le réel les signes d'une révélation aussi fuyante qu'un reflet entr'aperçu au détour d'un miroir.

      Cette approche est celle que développe Pacôme Thiellement dans un essai paru en 2010. Avec La Main gauche de David Lynch, l'auteur jetait un éclairage radicalement novateur sur une série qui, plus que tout autre fait noircir des pages aux fans ayant eu le malheur de se laisser capturer dans ses rets, désormais fascinés et intrigués à jamais. Petit par le nombre de pages mais immense par l'érudition vertigineuse qui s'y déploie, l'essai analyse également combien la série représentait un moment charnière de la télévision, charnière parce qu'elle en annonçait la crise voire la fin. « Twin Peaks ne reviendra jamais », écrivait alors Pacôme Thiellement pour qui, comme pour le reste d'entre nous, une suite semblait inimaginable. Et pourtant, nous y voici. La série a repris, ses acteurs et ses fans de la première heure ont vieilli, une nouvelle génération est arrivée à l'âge d'être elle-aussi hantée à jamais. Car le tour de maître de David Lynch est bien d'avoir réussi à updater la toile de fond sur laquelle se projetteront désormais nos rêves et cauchemars, plongeant la série dans le tourbillon de violence complexe, globale et interconnectée du monde tel que nous l'éprouvons désormais. En six points, pop-exégèse par un maître du genre à destination des millenials.

      Le Twin Peaks gang du lycée a toujours été plus cool que les autres gangs

      « J'avais 15 ans lorsque j'ai découvert la série. À l'école, il en était tout le temps question : pas un jour qui passait sans qu'il n'y ait au moins un fragment de conversation qui s'y réfère. Twin Peaks fonctionnait alors comme un signe de reconnaissance entre fans. Ce phénomène de la reconnaissance directe par les goûts partagés, la formation d'une communauté entre ceux qui aimaient le même auteur, le même film ou la même série était un mécanisme extrêmement fort des années 1990. Twin Peaks en a marqué l'apothéose, puisque la série était en même temps très rejetée. À cause de l'énorme mise en avant des relations amoureuses, des nombreuses scènes mélodramatiques, des couples qui se font et se défont ou des hommes mariés qui ont des aventures, certains ont commencé à dire que la série était en fait une sorte de soap-opéra à la Santa Barbara pour snobs - pour hipsters avant l'heure. Effectivement, si l'on ne savait pas voir au-delà de ces codes narratifs et visuels, si l'on ne comprenait pas qu'ils agissaient comme une forme donnée pour parler d'autre chose, le risque de passer totalement à côté était grand. Avec la sortie du film Fire Walk With Me en 1992, adapté de la série, le phénomène s'est encore renforcé davantage. Les fans du film se comptaient sur les doigts de la main, divisant même les fans de la série elles-même. Ça a été l'un des plus grands échecs critiques d'un film qui sera ensuite unanimement reconnu, un film clé dans la filmographie de David Lynch, où il invente la nouvelle poétique qui le mènera à Lost Highway. Mais cette révolution esthétique et narrative, peu l'ont identifiée sur le moment, préférant y voir une tentative de rentabiliser une série qui battait de l'aile. Les personnes qui appréciaient à la fois la série et le film formaient une sorte de société secrète dans la société secrète. Ces personnes-là avaient compris que Lynch était amené à nous révéler de très grandes choses sur le monde. Et la saison trois de la série leur donne aujourd'hui raison. »

      Incisif, mystérieux, à l'aise dans son costard trois pièces : l'agent spécial du FBI, c'est nous

      « Twin Peaks a inventé un nouveau type de spectateur. En suivant l'agent Dale Cooper, on apprend à interpréter les signes en même temps que lui. Jusqu'à ce que Cooper perde à la fin de la série, et ressorte de la Black Lodge avec le visage de Bob, transformé en son contraire. À partir de là, le spectateur est laissé à lui-même et doit continuer l'aventure seule. La série fonctionne comme un récit initiatique, et le film s'ouvre d'ailleurs par une séquence extraordinaire où le personnage de Gordon Cole joué par David Lynch montre une séquence avec le personnage Lil qui danse, que deux agents du FBI se mettent ensuite à interpréter dans le cadre de leur enquête. On comprend alors que le spectateur doit lui-même devenir comme un agent à la recherche d'indices, et que David Lynch est en train d'apprendre au spectateur à fonctionner face à une fiction comme le fait un initié confronté à un mystère. Le sens est sub rosa, c'est-à-dire codé, et c'est ce langage codé que David Lynch va désormais utiliser avec ses spectateurs, y compris dans ses films suivants. C'est le cas pour Lost Highway ou Mulholland Drive, qui sont écrits sub rosa. Dès lors, le spectateur doit être capable de recevoir ces séquences énigmatiques, de les interpréter, et comprendre aussi que Lynch n'aurait pas pu les lui montrer autrement. Car ce qu'il a à dire est trop grave, trop difficile à entendre directement, ce qui est bien indiqué dès la première saison, où l'on se rend compte que l'assassin de Laura est son propre père qui, sous l'influence de Bob, l'a violée pendant des années puis tuée. Il est donc obligé de passer par cette image codée pour transmettre son message prophétique. David Lynch a toujours fonctionné comme un artiste inspiré. C'est la raison pour laquelle il refuse catégoriquement lors de ses interviews d'interpréter ses œuvres, tout en insistant sur le fait que ses idées lui viennent d'elles-même, dans un état de conscience modifiée, de rêve. »

      Jamais une série n'aura aussi bien représenté la médiasphère...

      « Ce que la série d'inouï lorsqu'elle est passée à la télévision pour la première fois, c'est que les gens l'enregistraient pour la revoir, parfois immédiatement après la première diffusion. Twin Peaks est impensable sans l'invention du magnétoscope, sinon personne n'aurait rien compris. Mais aussi, c'est vraiment une série télévisée sur la télévision. Par exemple, la Black Lodge est composée comme un plateau de télévision. Sur le moment, c'était invisible pour moi. Or la Black Lodge, c'est deux fauteuils de part et d'autre d'une table, exactement comme un plateau du Tonight Show. L'invité principal s'assoit à gauche avec sa tasse de café, le présentateur au centre, et l'invité secondaire vient sur le fauteuil à droite. C'est un plateau de télévision, un plateau de télévision cosmique et maléfique. À mon avis la saison actuelle qui se dessine dans la saison trois concernerait plutôt internet. Il y a une réelle obsession pour les connexions, les coordonnées, les systèmes d'appel ; on voit sans cesse des Blackberry, des gens qui tapent sur des ordinateurs. Surtout, la première séquence de la saison trois montre le docteur Jacoby en train de faire une espèce de live Youtube. La nouvelle saison parle donc de ce qui se passe lorsqu'on regarde internet. Lorsqu'on voit dans le premier épisode les deux personnages face à la boîte vide le fantôme qui passe dedans, ça me rappelle certains films japonais, notamment Kaïro, où des fantômes passent sur l'écran de l'ordinateur. Jusqu'à présent, les seules fictions qui exploraient vraiment les ordinateurs étaient les fictions japonaises. Lorsque j'ai vu la boîte dans la nouvelle saison de Twin Peaks, j'ai d'abord pensé qu'elle représentait un écran de télévision. Puis, il est devenu clair qu'il s'agissait d'internet et d'un univers virtuel - même si tout cela reste bien évidemment une interprétation personnelle. Une chose est sûre : la série intègre pour la première fois des effets spéciaux numériques, ce qui n'était pas du tout le cas avant. Ce numérique ne se donne pas pour autre chose qu'il est : la pièce rouge est remplie de numérique ; ce n'est pas réaliste et ressemblerait presque à de la vidéo d'art. C'est non télévisuel par essence. Et c'est en cela que les nouvelles séquences parviennent à être aussi choquantes pour le public d'aujourd'hui que les scènes de la Black Lodge pour le public de l'époque. Car si l'on avait repris les scènes des précédents épisodes, on serait simplement retombé sur un effet familier et donc plutôt rassurant. »

       … ni magnifié avec autant d'éclat la jeunesse paumée

      « Avec la troisième saison, la série reprend une nouvelle jeunesse. Il y a des millenials dans cette série : la fille de Shelley, le personnage de Steven, de Richard Horn. Ces jeunes-là sont aussi perturbés pour notre époque qu'avaient pu l'être les jeunes de la précédente saison, sauf que ceux-ci se sont à présent rangés. On y voit Mike Nelson en employé de bureau tout ce qu'il y a de plus conformiste en cravate des années 50, qui reçoit le jeune Steven et l'engueule sur son CV - alors qu'à a base, Mike était un loubard paumé qui dealait de la coke avec Bobby. Les nouveaux jeunes de la série ont presque l'air encore plus perturbés. Même si de mon côté, je ne saurais pas dire ce qu'en pensent aujourd'hui les jeunes lorsqu'ils regardent Steven et Richard Horn : est-ce que c'est une vision de vieux, ou est-ce que c'est à nouveau juste par rapport à l'époque ? Parce que moi, à l'époque, lorsque je voyais Bobby et Mike, je me disais que c'était vraiment les cons de mon lycée, les mecs que j'aimais pas et qui sortaient en plus avec les jolies filles. »

      David Lynch n'est pas là pour faire plaisir. Ni à ses fans, ni à l'Amérique

      « Pour les gens qui ont vu Twin Peaks, la série reste perturbante. C'est un tour de force. Car tous les indices étaient là pour faire craindre que la nouvelle saison ait été réalisée pour faire plaisir aux acteurs et aux fans, comme sorte de réunion d'anciens élèves au collège. Pendant vingt-cinq ans, il y a eu chaque année des reconstitutions de trois quatre jours où les fans et les acteurs se déguisaient en Dale Cooper ou en Laura Palmer et mangeaient des tartes aux cerises. Le moment était donc prêt pour une hyper-hype nostalgique, où l'on viendrait raviver le bon vieux Twin Peaks et se lamenter sur le bon vieux temps. Or la nouvelle série prend tout ça à rebrousse poil, et en plus, elle est bien reçue. En cela, elle fait tout le contraire du revival Star Wars, qui n'est que de la nostalgie et de la redite. Twin Peaks est l'une des rares à échapper au symptôme des Mumberberries, ces fruits que mangent les personnages de South Park et qui les font se souvenir de leur jeunesse des années 1980. Cette approche-là s'articule avec le « Make America Great Again » de Donald Trump et reflète une Amérique qui ne produirait plus que la nostalgie de sa propre grandeur passée. Or ici, la nouvelle saison innove aussi par la forme, qui rappelle les formes erratiques et fractionnées de la fan fiction. On nage en plein marabout-bout-de-ficelle, comme si l'on était plongé dans les rêves que les gens feraient à partir de la série. »

      En un quart de siècle, la série passe du monde clos à l'univers infini

      « La série raconte l'histoire de l'échec de Dale Cooper face à des forces qu'il n'a pas été capable d'affronter. Après ça, les forces que la série contenait risquent de partir dans le monde entier - et justement, la nouvelle saison ne se passe plus dans la ville de Twin Peaks, mais dans le monde entier. Bob agit partout. Non seulement dans une autre ville, mais ses actes eux-mêmes ont des conséquences au Pentagone, à Washington, à New York. Entre-temps, il y a eu les autres films de Lynch, qui pour moi rentrent dans cette fiction-là. Le seul, vrai et énorme point commun entre les anciennes et la nouvelle saison, c'est Dale Cooper, c'est-à-dire Kyle MacLachlan. Sa présence agit d'une sorte de remise en place pour pouvoir raconter une autre histoire : la nouvelle forme que va prendre le mal. On est désormais sortis de l'univers de la famille monoparentale nucléaire, génératrice d'inceste de génération en génération. Ça n'aurait donc plus aucun sens de montrer un Cooper père de famille violant sa fille pour figurer le mal, et ce n'est plus un bourgeois de province. Là, on est face à quelqu'un dont les intentions sont à la fois opaques et très vastes. Le nouveau Bob se fiche de torturer une famille ; il ne veut plus retourner dans la Black Lodge et donc il est rentré dans le grand jeu. La série abandonne la représentation du mal que se font les hommes les uns aux autres à un petit niveau pour rentrer dans une dimension internationale et cosmique. La transformation de Bob est incroyable, et va avec la transformation de la Black Lodge elle-même - un monde censé être imaginaire donc éternel, mais lui-même soumit à évolution. L'ancien Twin Peaks renvoyait à des formes du surnaturel physiquement contenues par l'homme. Ici, comme l'indique l'arbre de mort dans la Black Lodge qui remplace le nain, ces forces se sont transformées en une abstraction. » 

      Crédits

      Texte : Ingrid Luquet-Gad

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      Tags:culture, cinéma, séries, twin peaks, david lynch, pacôme thiellement

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