Courtesy of Fayrouze

JEÛNES CONFINÉS : CHACUN CHEZ SOI ET DIEU POUR TOUS

Isolement forcé, famille éloignée, fermeture des mosquées… Comment les musulmans français vivent-ils leur premier ramadan confiné ? i-D France voulait comprendre ce que la quarantaine impliquait pour cinq Français qui le pratiquaient.

par Laurianne Melierre
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06 Mai 2020, 6:00am

Courtesy of Fayrouze

Si beaucoup ont religieusement documenté la façon dont le commun des mortels vivait la quarantaine (donnant naissance à la Sainte Trinité Insta-babka-yoga), peu sont ceux à s’être penché sur les répercussions du confinement sur les musulmans français. Ce 24 avril, ils débutaient pourtant leur premier ramadan sous lockdown.

Cinq calls plus tard, cet article dresse les portraits de cinq “jeûnes” confinés, entre questionnements, angoisses, spiritualité, ennui, quasi-burn-out ou épiphanies. Ce sont les histoires de Leila, Nadhir, Fayrouze, Mischa et Fadela.

Leila, 29 ans, confinée à Vernouillet (78) avec ses parents

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Courtesy of Leila

Qu’est-ce qui te manque le plus, pendant ce ramadan confiné ?

Le ramadan, c’est de la chaleur humaine, de l’amour, les bruits de la maison, la cuisine qui ne désemplit pas, le défilé des frères et sœurs, tantes, oncles, cousins, beaux-parents. Là, c’est tout l’inverse. Je suis confinée avec mon père et ma mère seulement. Pour compenser, on s’appelle tous, tout le temps.

Le ramadan est une période propice aux bouleversements, aux questionnements. L’isolement est-il une épreuve de plus ?

J’ai vécu ça comme une épreuve, oui. Mon rythme de vie a complètement changé. Avant le confinement, je travaillais tout le temps, à un rythme effréné. Là, j’ai pu prendre du recul et pour la première fois depuis longtemps, je passe beaucoup de temps avec eux, rien qu’avec eux. C’est rare et précieux.

Il y aurait donc du positif, dans tout ça ?

Oui, comme pour tout. Mon rapport au temps a beaucoup changé. J’entends les oiseaux, j’apprécie le silence… Je me sens zen, enfin. Le monde invisible se fait visible. Mes sens sont aux aguets, décuplés.

Est-ce que cela change ton rapport à ta foi, à tes croyances ?

Ce n’est pas parce que nous sommes musulmans que nous sommes un “tout”. Il existe autant de manières de croire et de faire le ramadan qu’il existe de croyants. Pour ma part, je visualise ma foi comme le fil d’une toile d’araignée. Elle est invisible, mais solide. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est indestructible. Avec ce confinement, je ressens beaucoup plus le fait que la foi se travaille tout au long de la vie et que rien n’est acquis, jamais. Chaque épreuve permet de se remettre en question, d’aller plus loin dans son rapport à Dieu et à soi-même.

Nadhir, 29 ans, marketing manager, seul à Séoul

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Courtesy of Nadhir

Comment ça se passe pour toi, à Séoul ?

Je ne vis pas du tout la même chose qu’en France puisqu’ici, nous ne sommes pas confinés, même si le quotidien a bien changé. Côté ramadan, je me concentre sur moi, en essayant de faire le bien et de me remettre en question. Au travail, pendant la pause déjeuner, je profite de ma solitude pour réfléchir à ma vie, à mes actions et à leurs conséquences. C’est une grosse phase d’introspection.

Tu t’inquiètes pour tes proches en France ?

Totalement. Je suis stressé puissance 1000. Ma mère vit habituellement en Tunisie, mais avec le lockdown français, elle n’a pas pu rentrer et est restée dans ma famille, à Cergy (95). La savoir bloquée là-bas me perturbe, j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose, qu’elle sorte, qu’elle ne fasse pas attention. Elle est têtue, je la connais. J’ai malgré tout réussi à leur envoyer plusieurs dizaines de masques en tissu, par la poste, pour aider comme je pouvais.

Comment gardes-tu le contact en cette période de ramadan ?

Ma mère et moi nous appelons tous les jours. Elle me donne des cours de cuisine, en visio, pour éviter que je ne mange des choses trop ratées. Comme je n’ai qu’un seul repas par jour, autant make it count.

Est-ce que la crise sanitaire a un impact sur la façon dont tu abordais ce mois de jeûne ?

Étudiant déjà, je jeûnais loin de ma famille, car nous n’étions pas dans la même ville. En emménageant à Séoul, je me pensais donc plutôt bien préparé, mais ça n’a pas suffi. Ce que je n’avais pas prévu, c’était ce sentiment d’inquiétude. Je suis de près l’actualité française, les statistiques par départements, le compte des contaminations… c’est effrayant. J’ai peur pour mes proches, et surtout pour ma mère, qui est âgée.

Fayrouze, 29 ans, coordinatrice de projets digitaux confinée à Toulouse avec ses parents

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Courtesy of Fayrouze

Au début du confinement, on s’est tous mis à cuisiner et à grignoter toute la journée. Tu fais quoi, maintenant ?

Quand on n’a pas envie de penser à ses angoisses, à ses problèmes, ou de se remettre en question, c’est facile de se plonger dans une série, de faire du sport, de cuisiner ou de manger. Mais quand on enlève tout ça, il devient impossible de “fuir”. On est enfin face à soi-même. Pour être honnête, ça a été très violent pour moi, mais dans le bon sens. Je n’ai plus aucune échappatoire pour me mentir à moi-même.

Tu penses que le confinement encourage l’aspect “développement personnel” de ton ramadan ?

Complètement. L’isolement rend ce ramadan unique et renforce ma spiritualité. L’islam est clairement une religion qui nous encourage à être la meilleure version de nous-même. Avec le confinement, je suis beaucoup plus concentrée sur ma pratique que d’habitude. J’ai même acheté un journal où j’écris noir sur blanc mes objectifs. Je suis très assidue.

Tes objectifs ? Raconte-nous.

Cette année, je ne rate aucune des 5 prières quotidiennes et j’ai décidé d’apprendre deux nouvelles sourates du Coran par cœur. Je lis aussi al-Ghazālī, un philosophe et théologien du XIe siècle qui a écrit sur la religion, comme L’éducation de l’âme, La délivrance de l’erreur ou encore Condamnation de la colère, de la haine et de l’envie. Avant, j’avais toujours l’impression que le “bien” était inatteignable et qu’il fallait que je sois parfaite en toutes circonstances. Avec ces lectures, j’ai compris que tout reposait sur la bienveillance et l’amour, à commencer par soi-même. On peut échouer, et c’est ok. Et puis, je réduis le sucre, j’essaye de ne pas dire de grossièretés, de ne pas hausser la voix et d’occuper mon temps libre pour améliorer le quotidien des autres.

Tu parviens à t’y tenir, même avec le télétravail ?

D’habitude, quand tu es musulman, tu dois faire ton “coming-out” du ramadan au travail. Là, à distance, c’est beaucoup plus simple à gérer. Si je suis fatiguée, personne ne le voit. Et je n’ai pas la pression sociale et professionnelle de devoir me maquiller. Ce sont des détails qui me sont propres, mais qui m’aident à gérer ce ramadan plus sereinement.

As-tu le sentiment de faire partie d’une communauté, même en l’absence d’autres fidèles autour de toi ?

J’ai vu qu’en Italie, la prière de rue à plusieurs avait été autorisée (en respectant des distances de sécurité, bien sûr) et je trouve ça génial. Des athées ou des croyants d’autres religions ont même prié avec eux, pour faire partie de ce tout. J’ai trouvé ça rassurant, puissant et émouvant. C’est un sentiment que j’essaye de retrouver lorsque je prie seule. Je prends conscience qu’au même moment, d’autres font la même chose que moi. Nos corps sont éloignés, mais nos pensées se rejoignent.

Mischa, 24 ans, photographe et vidéaste confiné seul à Paris

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Courtesy of Mischa

Comment vis-tu ces premiers jours de ramadan ?

Franchement, c’est dur. Je me sens très isolé. Habituellement, je vais à la mosquée et je romps le jeûne avec mes voisins ou des amis. Ce confinement a changé mon studio en prison. Je suis émotionnellement et physiquement épuisé. Heureusement, j’habite à Porte de Clignancourt, à Paris, un quartier à forte proportion musulmane. Quand j’ai l’occasion de sortir, on se sourit, on se salue, on discute un peu, même sans se connaître. On reste solidaires et bienveillants.

Qu’est-ce qui est le plus dur, pour toi ?

Je travaille 13h par jour, enfermé dans un 20m2 peu lumineux. Le boulot me stresse énormément et à cela s’additionne la faim et la soif. Parfois, certains de nos meetings Zoom durent plusieurs heures et je rate des prières ou je ne lis pas les sourates du Coran que je voulais étudier, car je suis trop fatigué. Je suis très frustré, je me sens submergé. Dans un pays musulman, la vie en société s’adapte au ramadan. En France, c’est à celui que l’on juge différent de “s’intégrer” de se débrouiller, sans que ça se voie. Être fatigué, avoir faim ou devoir aller prier n’est pas un motif valable pour faire une pause dans son travail.

Comment vis-tu la fermeture des mosquées ?

Pour une personne non musulmane, il est presque impossible de comprendre ce que procure la prière à la mosquée, avec des gens, épaule contre épaule. C’est un sentiment indescriptible. Ta foi rejaillit. On vit dans un monde propice au doute. Les injustices, la maladie, la guerre, le terrorisme “au nom d’Allah”. Les moments de prière, ensemble, à la mosquée, te redonnent la foi. De ne pas l’avoir, c’est encore plus d’isolement.

Ressens-tu de la peur ?

Oui, je commence à flancher. J’ai une tante qui a de gros problèmes de santé. Elle est entrée à l'hôpital à cause de Coronavirus. Elle en est ressortie, mais reste très fragile. J’ai une boule au ventre, un mélange de tristesse et de peur mélangées. J’ai peur pour ceux que j’aime, qu’il s’agisse de problèmes financiers ou de santé. Autour de moi, nombreux sont ceux à avoir perdu leur travail. On se demande tous de quoi demain sera fait.

On parle beaucoup des violences policières en ce moment, notamment sur les jeunes. Comment vis-tu cette actualité ?

Comme je travaille pour un média engagé, je suis tout cela de près et ça m’atteint beaucoup. J’ai pris l’habitude de ne pas sortir, je ne veux pas de problèmes. C’est impossible de ne pas y penser, ne pas stresser. Hier, je n’ai pas tenu ma journée de ramadan. J’ai mangé, j’ai bu, je me suis reposé. J’ai craqué.

Fadela, 34 ans, créatrice de contenu confinée à Saint-Mandé (94) avec sa colocataire

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Courtesy of Fadela

C’est ton premier ramadan loin de ta famille ?

Oui, et je n’étais pas préparée : j’étais persuadée qu’on aurait eu le droit de ressortir fin avril. Ma famille me manque énormément. Pour rester en contact, on s’appelle tous les jours. On se raconte nos expériences, ce qu’on a cuisiné… C’est agréable parce qu’on ne parlait jamais de ça, avant, puisqu’on était ensemble.

Tu parviens à prendre du temps pour toi ?

Le ramadan est un mois d’introspection et de générosité. L’avantage, c’est qu’avec le confinement, j’avais déjà initié ce travail. Mon ramadan s’inscrit donc dans la continuité. Je ne prie pas, c’est le seul pilier de l’islam que je ne respecte pas, mais je travaille sur moi. J’ai beaucoup plus de temps chez moi, sans avoir trop de choses à faire dans la journée. Ça me fait du bien, je suis plus concentrée.

Qu’est-ce qui te manque le plus ?

Les sessions en cuisine avec ma famille, les voisins, les amis… Normalement, je suis commis, et ma mère est cheffe d’orchestre des repas. Là, je dois tout faire moi-même. Je mets ma mère sur haut-parleur et elle m’explique comment faire mon pain et de la chorba. J’ai aussi la chance d’avoir une super colocataire, qui jeûne avec moi, en soutien.

Tu penses pouvoir les revoir pour l’Aïd ?

Je mise tout là-dessus. Ce serait terrible de ne pas être ensemble. Pour faire une équivalence, c’est comme si le confinement arrivait à Noël et que personne ne pouvait rejoindre sa famille.

Quel est le premier bilan de ton introspection ?

J’ai réalisé que je n’avais pas besoin de grand-chose pour être heureuse, finalement, à part ma famille. Tout ce qui n’est pas nécessaire me paraît aujourd’hui superflu. Avant, je pouvais passer mes journées à papoter avec des connaissances. Maintenant, je m’en lasse très vite. Je me suis recentrée sur moi, sur l’essentiel.

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