Qui est Giveon, nouvelle promesse du R&B américain ? 

Avec son univers enivrant, à la croisée des genres entre Barry White et Frank Ocean, ce jeune crooner contribue à la prospérité d’une scène R&B en plein renouveau. Alors que son deuxième EP vient de paraître, i-D France est allé à sa rencontre.

par Naomi Clément
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19 Novembre 2020, 9:50am

Nous sommes au lendemain de l’élection présidentielle américaine, et à l’heure où Giveon fait son entrée dans la conversation Zoom, Donald Trump pourrait potentiellement signer pour un second manda. En dépit du grand sourire optimiste qu’il affiche en nous saluant, il l’avoue : l’anxiété l’envahit. « Je regarde mon téléphone toutes les deux minutes, c’est terrible ! », s’exclame-t-il dans un rire nerveux. Depuis, fort heureusement, tout s’est arrangé. Joe Biden a été élu 46ème président des États-Unis, et Giveon, lui, s’est remis de ses émotions. Il se dit prêt à partir en tournée, à se projeter vers l’avenir au terme d’une année 2020 particulièrement intense – paradoxale, même. « Ça a vraiment été une période douce-amère, tout au long de laquelle je me suis souvent coupable, confie-t-il. Pendant que le monde sombrait, ma carrière explosait. »

En quelques mois, il est vrai, le jeune homme de 25 ans est passé de l’ombre à la lumière. Du statut d’inconnu à celui de nouvelle figure de la scène R&B américaine. Lancé à toute vitesse avec son premier single « LIKE I WANT YOU », qui a cumulé plus de 30 millions d’écoutes depuis sa sortie il y a tout juste un an, adoubé par Drake, qui l’a dans la foulée convié sur Dark Lane Demo Tapes, il dévoilait en mars dernier l’EP Take Time. Une première prise de parole aussi ambitieuse que langoureuse, considérée par de nombreux comme l’un des plus beaux projets R&B de l’année.

« Une voix des années 1960 et la vie d’un millennials »

Ce qui distingue Giveon de ses pairs ? Cette voix de baryton, grave et délicate à la fois, qui l’inscrit dans le sillage de noms comme Sampha. Une voix, nous confie-t-il, qu’il a mis du temps à accepter. Originaire de Long Beach, en Californie, Giveon Dezmann Evans (son nom à la ville) a toujours eu un sérieux penchant pour la musique. Biberonné aux albums d’Anita Baker, de Sade et de Mary J. Blige, que sa mère écoutait en boucle à la maison, il se met à écrire ses premières chansons alors qu’il n’est encore qu’un enfant, n’hésitant pas à prendre le micro devant ses proches. « J’ai des vidéos de moi en train de chanter à des goûters d’anniversaire, à des concours de talents… », rembobine le garçon. « J’avais encore un timbre de voix, disons, ’traditionnel’ à cette époque. Et puis un jour, d’un coup d’un seul, ma voix est devenue extrêmement grave. Ça a été radical. »

Alors fan de Frank Ocean ou Miguel, le chanteur en devenir a du mal à s’identifier, et perd toute confiance en lui. « Jai décidé de laisser tomber la musique », se remémore-t-il. Sa confiance, il la regagne quelque temps plus tard, lorsqu’il fait la découverte d’artistes comme Frank Sinatra, Barry White ou Bobby Caldwell, dont les voix particulières ont su traverser le temps. « Ça a été une révélation, commente le jeune homme, qui a par la suite choisi de suivre un programme d’études musicales au Grammy Museum. Et je pense que mon originalité vient de ce chemin, de ce croisement inattendu entre une voix des années 1960 et la vie d’un millennials. »

C’est justement ce mélange des genres qui fait la force de Take Time. Dès les premières notes de « The Beach », le morceau qui introduit l’EP, Giveon nous emporte avec son timbre de voix profond et apaisé, le caractère ensorcelant de son interprétation (qui rappelle à certains égards celui d’un Frank Ocean), mais aussi et surtout par son storytelling, aussi vulnérable que moderne.

Mises bout à bout, les huit chansons de Take Time relatent l’évolution d’une histoire d’amour contemporaine en perdition. Non sans émotion, Giveon y raconte les étapes de cette relation, de sa naissance dans les rues de Long Beach («  The Beach », «  World We Created »), à ses premiers craquements (« Take Time », « This Ain’t Love »), jusqu’à son extinction finale («  Heartbreak Anniversary », « Like I Love You », « Vanish »). Ce qu’il nous décrit, lui ou l’un.e de ses proches l’a traversé. « Le plus important pour moi, c’est de pouvoir m’identifier à ce que je dis dans mes chansons, de créer une dialogue, poursuit-il. Ça fait partie de mon ADN musical. »

« L’un de mes grands buts dans la vie, c’est de faire un concert à guichet fermé à Paris »

Son ADN singulier, confesse-t-il au passage, il n’aurait su le trouver sans la collaboration de plusieurs producteurs, dont le Canadien Sevn Thomas, qui se cachait déjà derrière des tubes tels que « Work » de Rihanna, « Wake Up » de Travis Scott ou « Pop Style » de Drake. « Il m’a vraiment aidé à mettre en forme mes morceaux, dont certains, comme ‘Vanish’, dataient parfois de 2017 », explique l’intéressé, qui ajoute : « Comme tout est arrivé très vite pour moi cette année, les gens ont le sentiment que j’avais déjà tout compris, que j’avais trouvé tous les ingrédients de ma musique dès mon premier single. Mais non : comme tout le monde, j’ai fait des choses horribles pendant des années avant ça [rires] ! Des choses qui je l’espère, ne verront jamais le jour. »

Ce qui a récemment vu le jour, c’est When It’s All Said and Done. Un second EP qui lui a valu d’être sacré artiste « Up Next » par Apple Music, et convié sur le plateau du très convoité late night show de Jimmy Kimmel. « When It’s All Said and Done, c’est la suite de Take Time, de cette relation brisée que j’y dépeignais, décrypte-t-il. Tu sais, cette zone grise où tu essaies de revoir la personne, de recoller les morceaux… » Plus court que son prédécesseur avec ses quatre titres, ce nouveau projet précise les contours de son monde, toujours plus enchanteur et romantique. Avec lui, Giveon affiche également plus de confiance : dans sa voix tout d’abord ; dans son storytelling et ses visuels aussi, qui se veulent toujours plus cinématographiques ; dans ses choix artistiques, enfin.

Preuve en est : il y fait son tout premier featuring, en invitant sur le sensuel « Last Time » la chanteuse Snoh Aalegra, qu’il avait accompagnée sur sa tournée en 2019. « D’ailleurs, qu’est-ce que j’ai hâte de retourner sur scène !, s’exclame-t-il. L’un de mes grands buts dans la vie, c’est de faire un concert à guichet fermé à Paris, de rentrer dans ma chambre d’hôtel et… de m’endormir devant Ratatouille [rires] ! » De sa voix grave, le visage toujours flanqué de ce grand sourire optimiste, Giveon conclut : « En attendant que tout rentre dans l’ordre et que cela soit envisageable… je vais continuer à travailler. Et revenir, si tout va bien, avec un nouveau projet pour 2021. » Vivement.

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