Les 7 révolutions d'Andy Warhol, bien au-delà du pop art

Du FOMO aux réseaux sociaux, le monde tel que nous le connaissons aujourd'hui ne serait pas le même sans Andy Warhol.

par James Anderson
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25 Mars 2020, 5:35pm

Jean-Michel Basquiat and Andy Warhol attend "Gifts For The City Of New York" Benefit for Brooklyn Academy of Music on November 7, 1984 at Area Nightclub in New York City. (Photo by Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images)

Bien qu’elle ait dû fermer ses portes deux jours à peine après son ouverture, à cause naturellement de la pandémie de COVID-19, la rétrospective Andy Warhol récemment inaugurée à la Tate Moderne est la plus ambitieuse que Londres ait connue ces 20 dernières années. Cette exposition, qui devrait rouvrir le 1er mai, comprend une sélection de ses peintures les plus révolutionnaires, et met à l'honneur ses fameuses affiches. L'ensemble permet de découvrir aussi bien l’imagerie iconique Pop des années 60 - conserves Campbell’s Soup, bouteilles de Coca-Cola et autres séries Marilyn Monroe - que des oeuvres plus méconnues, dont certaines n’avaient pas été exposées depuis plus de 30 ans.

Principalement connu pour ses peintures et ses prints, Andy a également produit de nombreuses heures pour tous les supports possibles : le cinéma, la télévision, la mode et la musique, et bien sûr l'édition, à travers magazines et livres. Il avait toujours une longueur d’avance lorsqu'il s’agissait de prédire de nouveaux modes de vie et de pensée. Il ouvrait ainsi la voie à des révolutions culturelles qui ont indiscutablement façonné notre époque. Alors que nous attendons impatiemment la réouverture de l’exposition (et le retour à la vie normale), revenons sur les prouesses artistiques les plus audacieuses et révolutionnaires de ce cher Andy, celles qui ne connaissent pas toujours la notoriété qu'elles méritent.

1. Il plaça la communauté LGBT au coeur de son oeuvre, et ce dès le début.
Avant même les émeutes de Stonewall, Andy était déjà ouvertement homosexuel, malgré l’hostilité que cela pouvait provoquer. Au début des années 60, il filmait des scènes de sexe queer dans des films tels que Couch et Blow Job, et mettait en scène une fabuleuse drag queen savourant une banane dans Mario Banana. Il va sans dire que tout ceci était plus que controversé pour l’époque. Dès la fin des années 60, son travail cinématographique est considéré tellement choquant que le FBI le plaça, lui et son entourage, sous surveillance. Difficile à intimider, au début des années 70, il poursuivit sa lancée provocatrice avec des films tels que Women in Revolt, mettant en vedette un casting drag et trans, incluant Jackie Curtis, Holly Woodlawn et Candy Darling - toutes adorées de Andy. Au milieu des années 70, il produisit Ladies and Gentlemen, une série de peintures qui rendait hommage aux drag queens et femmes trans noires et latina (dont la légendaire Marsha P. Johnson), ainsi que la scandaleuse série photographique Sex Parts, truffé d’organes génitaux et d’ébats sexuels entre hommes.

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19th July 1973: American artist Andy Warhol (1928 - 1987) taking a photograph of British author and actor Tessa Dahl with his Polaroid camera during a Mother's Day party at the Four Seasons, New York City. (Photo by Tim Boxer/Hulton Archive/Getty Images)

2. Il fit de sa vie (et de son oeuvre) un grand réseau social, des décennies avant que les réseaux sociaux ne soient inventés
Au coeur de la culture analogique des années 60, Andy était friand des appareils photo et magnétos dernier cri. Il fut l’un des premiers artistes à se pencher sur le potentiel de la photographie instantanée avec le Polaroid. Il avait pris l’habitude de tout documenter autour de lui : que ce soit en photographiant ses alentours ou en enregistrant ses conversations, dans la vie de tous les jours ou au téléphone - sa création artistique et sa vie quotidienne ne faisaient bientôt plus qu’un. Au cours des années qui suivirent, il accumula des milliers d’heures de cassettes ainsi que des photos à ne plus en finir, dont la plupart étaient conservées dans des boîtes en carton qu’il appelait ses “Time Capsules,” en vue d’être un jour examinées. D’autres enregistrements étaient partiellement transcrits pour être ensuite utilisés dans divers livres qu’il éditait à l’époque, comme sa biographie Ma philosophie de A à B, par Andy Warhol. Celle-ci contient par exemple un chapitre minutieusement détaillé qui décrit ses emplettes de caleçons et chaussettes dans les centres commerciaux new-yorkais. Et bien qu’il nous ait quittés il y a plus de trente ans, son repos éternel fait l’objet d’une documentation continue par le biais d’un live-streaming en ligne de sa tombe 24/7.

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Andy Warhol photographed at the Factory with superstars Jane Forth, Jackie Curtis, Joe Dallesandro, and Holly Woodlawn. (Photo by Jack Mitchell/Getty Images)

3. Il a inventé la culture de la célébrité telle que nous la connaissons aujourd'hui
De nos jours, il est parfaitement convenu que n’importe qui sortant de nulle part peut devenir une célébrité, même sans le moindre talent manifeste, et il suffit pour s'en convaincre de regarder les plateaux de télévision ou même la liste des membres du gouvernement. Andy a facilité cette mentalité du « célèbre pour être célèbre » des dizaines d’années avant même l’apparition de la télé réalité, du blogging, du vlogging ou de toutes les plateformes dites sociales permettant au commun des mortels de se faire connaître. La Factory, son atelier couleur argent peint à la bombe, est devenu dans les années 60 un aimant à excentriques, junkies, drag queens, professionnels du sexe, musiciens, photographes, mannequins, personnalités mondaines et écrivains, ce qui en faisait le lieu alternatif le plus cool de New York. Andy y invitait quiconque avait assez d’humour, de charisme, d’exubérance, de démence, de charme, ou simplement un look d’enfer, pour apparaître dans ses films. Ces protagonistes, il les appelait ses « Superstars » et leurs talents d’acteurs, avéré ou non, lui étaient parfaitement indifférents. Il les emmenait dans les soirées mondaines où il savait qu’elles se feraient photographier par la presse à sensation. En conséquence, un certain nombre de Superstars sont effectivement devenues des personnalités médiatiques à part entière, confirmant sa citation la plus prophétique : « À l'avenir, chacun aura droit à son quart d’heure de célébrité. »

4. Il lança un magazine qui inspira toute une kyrielle d'autres magazines
Après avoir révolutionné les années 60 avec le Pop Art et le cinéma expérimental, Andy décida qu’il allait devenir un gourou de l’édition. Il lança Inter/VIEW en 1969, qui se concentrait initialement sur la critique de cinéma. Après un petit rebranding, le magazine désormais renommé Interview, évolua pour se démarquer avec du reportage plus diversifié, couvrant à présent des grandes stars ainsi que des talents émergents, qu'il s'agisse des domaines de l’art, du film, de la mode ou de la musique. De cette manière, le magazine a ouvert la voie aux interviews "Q&A" désormais monnaie courante, qui consistent en une conversation entre deux célébrités. De 1972 à 1989, les couvertures d ’Interview ont donné lieu à des portraits d'icônes telles que Madonna, Michael Jackson, Grace Jones et Divine, conçus par l’artiste Richard Bernstein, un ami d’Andy. Inutile de préciser que certains des numéros originaux sont aujourd’hui des objets collector et précieux.

5. Il était un mannequin non-conventionnel à une époque où l’on ne parlait pas des questions de diversité
Durant la dernière décennie de sa vie, quand il avait la cinquantaine, Andy est devenu une personnalité convoitée en tant que mannequin professionnel, ce qui le réjouissait énormément. Il fut d’abord représenté par l’agence Zoli, et ensuite par la plus prestigieuse Ford. Ses contrats furent aussi diversifiés que surprenants, passant d’une étrange publicité pour pour les cassettes TDK, diffusée sur une chaîne de télévision japonaise, à une campagne de promo magazine pour la laque de Vidal Sassoon. Quelques nuits à peine avant sa disparition, dans un état de faiblesse pourtant extrême, il arpentait vaillamment le podium lors du défilé du couturier Koshin Satoh, organisé au Tunnel, jadis l’une des boîtes de nuits les plus cools de New York.

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6. Il ne cessait de promouvoir des collaborations artistiques bien avant que la "co-création" devienne courant
Andy était toujours entouré d’assistants qui l’aidaient à produire ses peintures et ses oeuvres - et cet esprit de collaboration fut une des clés de son succès. Il avait un don pour repérer les jeunes talents, qu’il avait pour habitude de solliciter en vue de collaborations artistiques. C’est ainsi qu’il rencontra par exemple, vers la fin des années 60, le groupe expérimental new-yorkais The Velvet Underground. Andy finança leur premier album, dont il conçut également la pochette, en plus de diriger la scénographie de leurs concerts - un véritable régal pour les sens. Pendant les années 80, Andy autorisa la reproduction d’un print camouflage, tiré d’une de ses peintures, au créateur de mode iconique Stephen Sprouse, en vue de l’utiliser dans ses collections. Il co-produisit également des oeuvres avec Keith Haring et Jean-Michel Basquiat, qui sont considérés aujourd’hui comme des artistes parmi les plus influents du 20ème siècle.

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NEW YORK, NY Ð CIRCA 1970s: Jerry Hall, Andy Warhol, Debbie Harry, Truman Capote and Paloma Picasso at Studio 54 in New York City, circa 1970s. (Photo by Images Press/IMAGES/Getty Images)

7. Il fit du réseautage social un art et identifia le FOMO comme une tendance irrémédiable de nos sociétés

Après de longues journées de travail à l’atelier, Andy remplissait son agenda nocturne de dîners, vernissages, lancement de livres, soirées, défilés de mode et fêtes, et ce, semaine après semaine, de la fin des années 50 jusqu’à sa mort en 1987. En plus d’une stratégie de marketing efficace, il considérait que se faire voir et connaître faisaient partie de son travail. Il décrivait cette compulsion comme une « maladie sociale », la définition originale du FOMO (Fear of Missing Out). Son livre Exposure en témoigne, grâce à une compilation d’anecdotes, de potins et de photos de célébrités tirées de ces soirées interminables au Studio 54, à l'apogée de l’ère disco, à la fin des années 70. En préface, Andy admet volontiers qu’il préférerait assister à l’inauguration officielle d’un nouveau siège de toilette que de rester à la maison.

Andy Warhol, ré-ouvrira en mai (du moins on l’espère) à la Tate Modern..

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