Les grosses fesses sous toutes les coutures

Dans un documentaire court, incisif et documenté, la journaliste et militante Rokhaya Diallo se pose sur la question, et ce qu’elle dit de notre société et notre époque, du gros fessier devenu un critère de beauté.

par Patrick Thévenin
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06 Janvier 2022, 12:34pm

« Ce qui passe au premier plan maintenant c’est la forme des fesses, le volume des fesses, c’est vraiment l’argument de vente chez les actrices aujourd’hui. » déclare d’emblée Ovidie, journaliste et ex-actrice porno, au début du documentaire Bootyful. Un petit condensé des interrogations qui gravitent autour de cette lame de fond qu’est l’attrait (pas si) récent des grosses fesses et qui met les pieds dans le plat de la tendance : est-ce une liberté pour les femmes ou une nouvelle contrainte déguisée du patriarcat ?

Butt is beautiful

On ne va pas se mentir, depuis plus d’une dizaine d’années, effets conjoints du hip-hop (et surtout de ses clips explicites) des 90’s, du mouvement body positive qui encourage à assumer la diversité des physiques, du boum de la téléréalité et son lot d’influenceuses, du culte du soi sur les réseaux sociaux et notamment Instagram, du renouveau du militantisme féministe, de l’omniprésence du twerk devenu un obligé de toute vidéo virale ou des cours de BootyShake qui fleurissent un peu partout, le gros fessier - mais avec taille fine et hanches rondes - a envahi notre paysage visuel. C’est en partant de cet aspect-là - les représentations du corps féminin dans l’imagerie audiovisuelle - que la journaliste et militante antiraciste et féministe Rokhaya Diallo, a construit son documentaire Bootyful centré sur cette invasion de gros postérieurs et les interrogations qu’elle suscite à la frontière du féminisme, du racisme, de l’empowerment, de la grossophobie, de l’over-sexualisation, de la normativité, etc. Entourée pour l’occasion d’un parterre de spécialistes dans le domaine, journalistes comme universitaires, actrices comme danseuse, rappeuses comme psychologues. Histoire de démêler un sujet fascinant, mais aussi controversé, avec ses zones d’ombre inévitables.

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La fesse : un symbole féminin par excellence

Le documentaire explique ainsi comment le fessier rebondi a longtemps été un indésirable des représentations modernes et occidentales de la beauté, où la silhouette filiforme et le cul plat ont de nombreuses années été des obligés de tous les catwalks, mais aussi comment les gros postérieurs, et la fascination/répulsion qu’ils ont pu engendrer, est le fruit du colonialisme. Comme l’explique fort justement Mame-Fatou Niang, maîtresse de conférence en French Studies et réalisatrice, « L’histoire des fesses et l’histoire des fesses des femmes est une histoire assez remarquable, les fesses, en fait, de tout temps, je pense à la Vénus callipyge de la Grèce Antique à la dynastie Ming en Chine, jusqu’à une époque un peu plus proche de nous, je pense aux cours européennes du 17e et du 18e siècle. La fesse est la partie du corps féminin qui est un symbole de fertilité, un symbole de beauté, un symbole aussi d’érotisme, et ce qui est intéressant c’est de voir le glissement qui va s’opérer à partir du 16ème siècle lorsqu’on va parler des fesses des femmes colonisées et plus spécialement des fesses des femmes noires. Il va y avoir de la part de médecins, d’anthropologues, de mercenaires, une fixation qui va se faire sur le corps des femmes, et à partir de l’étude des corps des femmes va se développer un certain nombre de caractéristiques qui vont aider à mettre ces peuplades-là dans une échelle inférieure de l’humanité. » Comme Sarah Bartman d’Afrique du Sud, la célèbre Vénus Hottentote comme la surnommaient les colons, qui au 18ème siècle va être exhibée et abusée sexuellement dans des cirques et des foires, des cabarets et des maisons closes. Morte cinq ans après son arrivée en Europe, son corps disséqué, et notamment ses organes sexuels et son postérieur, servant à acter de l’infériorité de tout.es les noir.es à partir de cet exemple.

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Le fessier contre les préjugés ?

C’est à partir des années 90’s et du succès insolent aux États-Unis du rap hardcore et ses clips qui mettent en scène des femmes noires vêtues du strict minimum et arborant des fesses imposantes qu’elles subliment encore plus en s’adonnant à des parties de twerk endiablées, une danse qui consiste à remuer ses fesses sans bouger le haut du corps et piquée au Makupa originaire de Côte d’Ivoire et que le hip-hop va sexualiser. Mais la riposte ne se fait pas attendre et début des années 2000, de nombreuses rappeuses comme Nicki Minaj, Iggy Azalea ou Cardi B, ou une star comme J-Lo mais de manière moins sexuelle, vont affirmer leur gros postérieur comme un doigt d’honneur au machisme. Mais aussi comme le confirme la journaliste Jennifer Padjemi « une récupération personnelle, une façon de dire j’aime mes fesses, j’ai envie de les montrer mais ce ne sera pas pour les mêmes raisons. C’est revendiquer une indépendance sexuelle, financière et maternelle, c’est une manière de dire : on fait ce qu’on veut avec notre corps. » Un empowerment féministe revendiqué par Liza Monet, star française du rap, lorsqu’elle déclare : « Ça me donne du pouvoir, être une bad bitch c’est une façon de penser, une manière de vivre, un lifestyle, une façon de dire que je suis une femme libre. Je peux me montrer à moitié à poil sur les Champs-Élysées, j’en ai rien à faire de ce que les gens vont penser, le but d’une bad bitch c’est de s’assumer. Le message c’est : j’adore mon corps, je fais de l’argent et fuck les hommes ! »

Pourtant, toujours associées aux femmes racisées, qu’elles soient africaines, afro-américaines, sud-américaines ou afro-caribéennes, il faudra attendre que des stars blanches comme Miley Cyrus (et sa pathétique séance de twerk avec Robin Thicke aux MTV Awards 2013 qui va choquer l’Amérique) ou l’avènement du règne de Kim Kardashian (et sa célèbre photo popotin-champagne par Jean-Paul Goude en 2016 qui va casser l’internet) s’en emparent comme d’un outil promotionnel pour que les gros fessiers ne soient plus considérés comme vulgaires ou leur rejet l’expression d’un racisme ordinaire. Depuis, des défilés Jacquemus où les modèles arborent des formes plantureuses aux stars de la réalité, des cours de twerk collectif à la booty thérapie, de Beyoncé à Christina Hendricks ou Sofia Vergara, des ados de Tik-Tok aux actrices porno, le gros fessier est devenu la norme, remplaçant le look brindille qui faisait fureur dans les 90’s. Comme le confirme Ovidie : « La norme esthétique a changé aux débuts des années 2000 où il est devenu un peu moins grossier d’avoir des formes et des grosses fesses qui étaient considérées comme vulgaires et qu’il fallait donc cacher. C’est valable dans le porno mais aussi n’importe où ailleurs. »

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Derrière les injonctions, la liberté ?

La force du documentaire, et son intelligence, est justement de ne pas tomber bêtement dans le panneau du corps de la femme, Allelujah, enfin libéré, mais de se demander ce que cette passion soudaine pour les grosses fesses révèle. Est-ce une manière pour les femmes de s’affirmer en revendiquant leur corps tel qu’il est et en affichant fièrement leur sexualité ou est-ce faire le jeu des fantasmes du machisme de base ? Quid de la récupération par les personnes non racisées du phénomène ? Valoriser les grosses fesses (mais avec une taille fine et des hanches discrètes) est-ce lutter contre la grossophobie ? Le postérieur imposant est-il devenu une énième injonction imposée aux femmes ? Faut-il dénoncer les dérives chirurgicales de ces jeunes femmes qui alternent les opérations de chirurgie, notamment au Brésil le royaume du lifting, pour se faire grossir les fesses, sans compter toutes les méthodes alternatives et dangereuses ? Tout un tas de questions, entre libération et injonction, posées intelligemment dans Bootyful et auxquelles Rokhaya Diallo répond avec justesse : « On l’aurait presque oublié mais nos fesses font partie de nos corps et ne sont pas là pour plaire aux autres. Avant d’être soumises au regard extérieur, elles sont la source de sensations et de joies qui nous appartiennent. Notre corps est l’instrument de notre bien-être. Habitons le pour affirmer notre puissance. »

Bootyful de Rokhaya Diallo sur France TV.

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