Courtesy of Lola Banet 

Ibrahima Gueye, mode spirituelle et héritage tropicaliste

Fraîchement diplômé du master de l’IFM, le jeune créateur explore les symboliques d’une cérémonie traditionnelle sénégalaise pour défendre la pluralité des identités noires et de leur sexualité.

par Claire Beghin
|
20 Avril 2022, 2:28pm

Courtesy of Lola Banet 

Tous les ans au Sénégal a lieu la tradition du Simb, un spectacle de rue durant lequel les hommes se maquillent en lion, s’habillent de franges et de fourrures de toutes les couleurs, et rejouent la légende d’un chasseur possédé par l’esprit de l’animal. La cérémonie du Simb est celle de son désenvoutement, par la danse et par la musique. Une tradition perpétrée dans toutes les rues du pays pendant les grandes vacances, accompagnée de fêtes et de performances. Quand il a intégré le master de l’IFM, Ibrahima Gueye, qui est né au Sénégal, s’est intéressé à son histoire.

ibra10.jpg
​Courtesy of Lola Banet

D’abord pour la richesse de son esthétique, qu’il a traduit dans sa collection de fin d’année par des drapés sculptés grâce à des câbles métalliques gansés de velours rose, comme des protubérances du corps évoquant la possession. Mais aussi pour réfléchir aux questions que le Simb soulève sur la notion de virilité et sur les représentations de genre. « Il y a une idée de puissance masculine très forte, mais c’est aussi la seule cérémonie qui autorise la transidentité. » explique-t-il. « Des hommes se déguisent en femmes pour jouer les lionnes. C’est intéressant parce qu’au Sénégal, c’est proscrit. Il faut montrer sa virilité, tu peux être condamné ou tué pour ton homosexualité. »

ibra08.jpg
​Courtesy of Lola Banet

Émanciper les sexualités

Son casting cultive volontairement l’ambiguïté de genre, pour évoquer cette fluidité non-assumée de la virilité, y compris dans la sexualité des femmes sénégalaises. Il s’est intéressé au Béthio, un pagne tissé qui laisse apercevoir le corps, porté pour séduire dans l’intimité. « C’est quelque chose dont les Sénégalaises sont fières, qui leur permet d’affirmer une forme de virilité et d’empouvoirement. Mais on n’en parle pas, c’est tabou. J’avais envie de réfléchir à la possibilité pour les femmes noires d’affirmer leur sexualité. » Il a imaginé des pièces comme des Béthios, qui cachent autant qu’elles révèlent. Sur les images, les postures sont puissantes et théâtrales, la féminité a quelque chose de spirituel. « L’image des femmes noires a tellement été instrumentalisée, par la mode et par la société. Je veux montrer qu’il y a d’autres moyens d’en parler, en leur laissant le contrôle de leurs histoires. »

Avant d’intégrer l’IFM, Ibrahima Gueye a fait des études de droit à Lille, puis une formation d’aide-soignant à Argenteuil. En parallèle, il a appris la danse au studio LAX, où il a pratiqué avec Nicolas Huchard et Marion Motin. Lui qui rêvait d’être danseur a trouvé dans la mode un terrain d’expression du corps. Il a découvert la couture au Sénégal, en rendant visite à un tailleur avec sa mère. « Elle a toujours été très coquette, petit je la regardais s’habiller et j’étais fasciné. Plus tard j’ai commencé à retravailler mes vêtements et à transformer des pièces que j’achetais en friperie. »

ibra11.jpg
​Courtesy of Lola Banet

L’universalité par le biais du Tropicalisme

Pour sa collection il a travaillé des matériaux récupérés : des chutes de rideaux en velours ou des fins de stocks de maisons de luxe. Il se revendique du Tropicalisme, ce mouvement artistique né au Brésil dans les années 60, en réaction à la dictature militaire qui a suivi le coup d’état de Castelo Branco. En tête de file, l’artiste Hélio Oiticica mêlait l’imagerie du Brésil paradisiaque aux symboles de pauvreté et de corruption. Il utilisait le tissu, le sable, le fer ou la peinture, pour créer un art résistant qui à la fois parlerait au peuple victime de la politique, et transmettrait des émotions à ceux qui ne regardaient son pays qu’à travers ses stéréotypes. Une démarche dont se sont inspirés des musiciens comme Gilberto Gil, Gal Costa ou Chico Buarque, qui défendent le pouvoir universel de la musique. « Ca m’a toujours parlé, le fait de créer des connexions. Comment représenter une culture universelle sans renier mes racines, et sans rentrer non plus chez l’autre. Leur réponse était de mélanger les références, le riche, le pauvre, le passé et le présent. » Et les différents points de vue qu’il existe d’une même chose. Partant du Simb, il a réfléchi à la symbolique du lion dans le monde. Il est arrivé à l’Egypte, où la déesse à tête de lionne Sekhmet est garante de la puissance féminine et de la fertilité.

ibra16.jpg
​Courtesy of Lola Banet

Prendre en main les récits à travers le vêtement

Elle habite les pièces sculptures de sa collection, comme suspendues au corps, baignées de spiritualité. Pour les réaliser, il s’est inspiré des sièges en fils tendus du designer malien Cheick Diallo. « Je ne comprenais pas comment ils tenaient, comme par magie. Ça rejoint cette idée de possession, cette dimension mystique. » Avec un ami créateur d’accessoires, il a réalisé des sacs en forme de demi-lune, qu’il a baptisé Enchanted Moonbags. Cette notion d’enchantement de l’âme et de l’esprit est importante pour lui, notamment parce que la mode occidentale s’est longtemps inspirée des cultures africaines en balayant leurs dimensions sacrées. « Les designers ont pillé l’Afrique sans lui rendre honneur. Les codes sont souvent mal interprétés car les équipes manquent de diversité, de gens qui savent de quoi ils parlent. »

ibra22.jpg
​Courtesy of Lola Banet

A l’avenir, il aimerait développer ses réflexions autour des symboliques du Simb et des identités sexuelles sénégalaises, et pourquoi pas en faire un livre. En attendant, il se forme à Milan, chez Versace, et réfléchit à développer sa propre marque. Il sait qu’il peut avoir beaucoup à apporter à la mode, ainsi qu’à sa communauté. « Cette collection c’est aussi une espèce de revanche, contre la société qui ne nous respecte pas et ne nous considère pas à notre juste valeur. Je me sens investi de cette mission. »

ibra19.jpg
​Courtesy of Lola Banet

Crédits

Collection Ibrahima Gueye

Artistic direction Cléo Lacroix & Ibrahima Gueye

Photographer Lola Banet

Makeup Artist Sam Calypso

Models Alberic @bananasmodels, Ires @irresistiblelikeires & Jessica @kandelissa

Production Yasmin Regisford

Tagged:
IFM
Ibrahima Gueye