Avec ses œuvres, Fintan Magee nous apprend à regarder la ville autrement

À l'instar des premiers modernistes australiens, le street-artiste aime à raconter des histoires à travers ses immenses peintures murales, oniriques, poétiques et nettement plus politiques qu'on ne pourrait le penser. i-D est allé à sa rencontre.

par Maxime Delcourt
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30 Juillet 2021, 9:25am

Habituellement, Fintan Magee est un homme pressé. Un jour, on le voit à Paris, l’autre à Aalborg. Un instant, on le croise dans une galerie de Los Angeles (Thinkspace Projects, pas la plus dégueu), l’autre, on l’aperçoit à Sydney, chez lui. Clairement, l’Australien est un artiste sollicité, ce qui n’a rien d’un mince exploit au sein d’un paysage urbain pléthorique, hyper créatif mais encore trop souvent résumé à ses quelques têtes d’affiches imposantes (Banksy, Shepard Fairey, etc.). Lorsqu’on le rencontre, c’est toutefois la frustration qui semble guider Fintan Magee. Depuis quelques jours, l’Australie est de nouveau confinée, ses projets d’exposition sont mis à mal, et ses journées manquent un poil de diversité pour favoriser l’acte créatif. Il en faut toutefois plus pour doucher l’enthousiasme d’un homme visiblement ravi d’avoir le temps de raconter son parcours.

Pour comprendre comment Fintan Magee est devenu un street-artiste important, exposé à travers le monde (Moscou, Papeete, Vancouver, Téhéran, Londres, etc.) et présent parmi les cinquante artistes du Guide de l’art contemporain urbain en 2020, il faut remonter à la fin du siècle précédent, à Brisbane. L’Australien, né en 1985, a alors 12 ans et vit dans un quartier qu’il qualifie volontiers de « mixte, avec des gars très riches, des gens qui survivent dans des logements sociaux et d’autres tout simplement issus de la classe moyenne ». Fasciné par son père, sculpteur de métier, et l’esprit créatif de sa mère, spécialisée dans l’architecture de paysage, le jeune Fintan saisit un pinceau et profite du coucher de soleil pour aller réaliser son premier tag à l’abri des regards. « J’avais tellement peur que l’on puisse me surprendre que je ne me suis pas éternisé, se remémore-t-il. Un an après, j’ai commencé à peaufiner mes dessins, j’utilisais différentes couleurs, je séchais les cours et j’allais trainer dans des zones abandonnées afin de m’exercer. »

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Il faut attendre 2011 pour que Fintan expose enfin son travail en galeries. Ce qu’il s’est passé entretemps ? « Beaucoup de travail, la recherche d’un style éloigné du lettrage afin de me démarquer du reste de la scène australienne, très importante, et un passage en école d’art, surtout dans l’idée d’en apprendre davantage sur la peinture et ses différentes techniques ». En parallèle à ses études, Fintan Magee est persuadé de deux choses : il ne souhaite plus uniquement peindre dans l’illégalité, avec toute l’urgence et la spontanéité que cela comporte ; il n’envisage pas que ses peintures ne puissent exister autrement que comme œuvre culturelle, elles doivent également refléter et réfracter une réalité qui lui est extérieur. 

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À bien regarder ses travaux, on comprend ainsi qu’il n’y a pas de frontière entre la nature, l’Homme et les technologies qui l’entourent : tout est lié et s’interconnecte inlassablement, Fintan Magee orchestrant un dialogue fécond entre ses œuvres, leur message et l’environnement dans lequel elles se dévoilent. Pour cela, l’Australien réalise un véritable travail d’enquête au préalable, prenant des photos, allant à la rencontre des habitants et recueillant la moindre information, historique, politique ou sociale, sur la ville où il se trouve. « Je passe beaucoup plus de temps à photographier qu’à faire des croquis, détaille-t-il. À la base, c’était simplement pour immortaliser mes œuvres, sachant qu’un graff peut avoir disparu le lendemain ou être recouvert de tags. Et puis j’aime la rapidité d’exécution d’une photo, l’idée que l’on puisse ensuite passer des heures à la modifier, la déformer ou l’expérimenter. »

Depuis son studio de 300m2, partagé avec sept autres artistes et situé à l’ouest de Sidney, dans une ancienne usine réhabilitée, Fintan Magee ne fait pas que croiser les techniques ou les styles : il profite de chacune de ses œuvres pour questionner l’état du monde. On y parle de surpopulation, on y évoque les conditions sociales des plus démunis, on y mentionne la crise migratoire ou le réchauffement climatique, et, surtout, on y dénonce la violence des rapports humains. On lui demande alors si cet engagement provient de son quartier d’origine, « très éclaté sur le plan politique », et sa réponse fuse : « Je pense que les quelques séjours effectués dans la famille de mon père, dans la working class irlandaise, ont nettement plus influencé mon travail que mon enfance à Brisbane »

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Fintan Magee reprend son souffle, marque une pause, puis reprend, comme pour s’excuser d’avoir ce trop-plein de conscience du monde alentour : « Je ne sais pas faire autrement que de questionner notre époque. Ce n’est pas toujours fait consciemment, le propos est souvent davantage souligné que posé frontalement, mais ce que je peux affirmer, c’est qu’il y a toujours une histoire au cœur de mes peintures ou de mes fresques. » Des histoires, certes, mais aussi du style, caractérisé par une aisance à multiplier les supports (peintures à l’huile, fresque, estampe, dessin) et un goût revendiqué pour les couleurs monochromes. Le bleu, notamment, dont les teintes froides lui permettent de faire jaillir l’émotion, la mélancolie intrinsèque à la plupart de ses travaux. « La vérité, clame-t-il, c’est que je suis daltonien… Alors, par peur de faire des erreurs si je me mets à utiliser trop de couleurs, j’opte pour des œuvres monochromes. Ça me facilite la vie, et c’est encore la meilleure façon de rester concentrer sur les formes et les textures. »

Cette approche, quelque peu redevable au minimalisme, c’est aussi pour Fintan Magee un moyen de ne pas enfermer ses peintures dans un imaginaire trop réaliste, préférant à cela flirter régulièrement avec la poésie, le monde de l’enfance et le surréalisme. Notamment à travers ces personnages, tout droit sortis des livres de jeunesse, qui semblent par instants se dérober ou se liquéfier de leur habitat naturel. Une façon de traduire visuellement un monde qui se dissout peu à peu sous nos yeux ? Oui, sans doute. Mais Fintan Magee souhaite conclure avec une autre explication : « La véritable explication, c’est que j’aime le fait d’exacerber des sentiments, en douceur, simplement dans l’idée de documenter l’expérience humaine. »

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