La jeune garde de l’art contemporain Camerounais s'expose à la 193 GALLERY

Sur les traces de la nouvelle scène artistique camerounaise, l’exposition Dicokam est une plongée fascinante qui souligne l’effervescence culturelle du pays surnommé “la petite Afrique“.

par Patrick Thévenin
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27 Juin 2022, 4:37pm

On peut remonter la naissance de la scène artistique camerounaise aux années 40 et 60, avec l’avènement de toute une génération d’artistes – Barthélémy Togo, Hervé Youmbi, Justine Gaga, Salifou Lindou, Joël Mpah Do – qui va profondément marquer les futures générations, pousser à la création d’écoles des Beaux-Arts dans les années 2010, tout en marquant un retour au figuratif comme à la réappropriation de techniques artisanales. À l’espace d’exposition 193 Gallery, dédiée au voyage et à la découverte, la jeune curatrice Mary-Lou Ngwe-Secke est partie à la découverte de la jeune garde artistique camerounaise, qui par des techniques très variées, s’empare de sujets on ne peut plus brûlants comme la guerre, l’écologie, le féminisme, l’éducation ou le genre. Visite guidée de l’exposition par la principale intéressée.

SESSE ELANGWE NGESELI

Mary-Lou Ngwe-Secke : “Sesse est un jeune artiste camerounais qui fait beaucoup parler de lui. Il vient de Buea, une ville du sud-ouest du Cameroun située en zone anglophone. Une zone de conflits intenses depuis 2016 entre militaires, milices, séparatistes, avec des conséquences humaines très graves et dont on parle peu : des déplacements de population, des meurtres et surtout de nombreux infanticides, car l’enfant est sacré au Cameroun, donc s’y attaquer est symbolique. Dans cette série – “If We Could Talk“- de dix toiles grand format ultra-réalistes, pop et avec des couleurs vives, Sesse s’empare de ce sujet brûlant via des scènes de vie quotidienne. Tout en se saisissant de sujets sensibles comme la drogue, la prostitution, le post-colonialisme, que les conflits révèlent. Comme on ne peut pas tout dire au Cameroun, sinon on disparait, Sesse développe son concept de “conversations positives“ incarnées par celui qui détient l’information (les personnages à l’œil déformé), la transmet et la répand. En espérant que lorsque tout le monde sera au courant alors les choses pourront changer, comme l’explique Sesse : « If We Could Talk est l'incarnation d'une volonté particulière, celle de donner une voix aux jeunes des régions anglophones du Cameroun, d'où je viens, mais aussi de dépeindre notre beauté. »“ 

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BEYA GILLE GACHA

Mary-Lou Ngwe-Secke : “C’est une artiste née d’une mère camerounaise et d’un père français, passée par l’École du Louvre, que j’ai rencontrée en France car elle ne vit plus au Cameroun. A travers des séries comme “Orants“ ou “Coupe les bras, coupe l’histoire, coupe le pouvoir“, elle s’est appropriée l’art du perlage - ou Bamileke - pratiqué par de nombreuses ethnies au Cameroun. Le perlage a une valeur symbolique, il donne de la valeur à l’objet, c’est un peu comme si l’objet était recouvert d’or, et en même temps les perles, qu’on échangeait contre des êtres humains, évoquent le drame de l’esclavage et de ses répercussions. Beya Gille Gacha redonne de la valeur à l’humain avec ses moulages qu’elle réalise principalement sur des enfants qui ensuite sont entièrement recouverts de perles de rocaille. Tout en interrogeant la manière dont les jeunes camerounais sont élevés en perpétuant des stéréotypes de genre, avec des garçons qui ne doivent pas pleurer ou des filles qui n’ont pas le droit d’être en colère ! Beya Gille Gacha pose la question de la gestion des émotions et de l’adulte que tu vas devenir quand, enfant, on t’empêche d’exprimer et surtout quel type d’adulte tu deviens quand, enfant, tu n’as pas le droit d’exprimer tes sentiments. Son travail consiste, en se réappropriant et valorisant un savoir-faire artisanal, à briser ce plafond de verre.“

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​​ARNOLD FOKAM

Mary-Lou Ngwe-Secke : “Cet artiste plasticien, originaire de l’ouest du pays mais qui vit désormais à Douala, fait référence, avec son concept d’AquariHomme, et ses déesses inspirées de la figure de la sirène, au culte voué à la divinité Mami Wata très présente au Cameroun, mais aussi dans de nombreux pays d’Afrique. Une déesse de l’eau, souvent représentée sous la forme d’une sirène qui par son chant attire les hommes. Mais dans les toiles d’Arnold Fokam, ce n’est pas ce que ses sirènes font. Au contraire, habillées de linceuls blancs et purs, portant les dépouilles d’espèces menacées, elles pleurent tout en chantant la pollution de l’eau, la pêche intensive, le stress hydrique, l’exploitation des minéraux très polluante, l’extinction des espèces subaquatiques… Le Cameroun, surnommé la petite Afrique, est un pays très riche au niveau des ressources minières et hydriques. Mais ces trésors sont excessivement mal gérés, notamment l’eau et, résultat, c’est un des pays d’Afrique où le problème de l’eau est crucial ! À travers cette série, Arnold Fokam pose la question de l’éducation à l’écologie, mais surtout de la corruption qui empêche le bon fonctionnement des infrastructures et menace le délicat équilibre de la nature.“

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ALIDA YMÉLÉ

Mary-Lou Ngwe-Secke : “Alida Ymélé, vit à Dschang à l’Ouest du pays, et aborde de front le sujet de ces héroïnes des temps modernes que sont les femmes de ménage au Cameroun. Alors que de nombreux foyers camerounais en emploient, elles sont déshumanisées, invisibilisées, exploitées et leur travail méprisé, alors qu’elles travaillent très dur pour faire vivre leur famille. Comme si ça ne suffisait pas, beaucoup d’entre elles partent travailler à l’étranger, notamment à Dubaï, où on leur fait miroiter des postes dans la mode. Mais dès qu’elles débarquent, on leur prend leurs papiers d’identité et elles sont utilisées comme des bonnes à tout faire, sans pouvoir revenir dans leur pays. L’utilisation par l’artiste de motifs, inspirés directement des sacs africains, appelés Ghana must go ou encore Mbandjock, est symbolique de ces déplacements, mais aussi des difficultés rencontrées par ces femmes pour être un minimum considérées et humanisées.“

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MARCEL TCHOPWE

Mary-Lou Ngwe-Secke : “Originaire du nord du Cameroun, Marcel Tchopwe, passionné de dessin et de peinture, a arrêté ses études en géoscience et environnement, pour suivre les cours des Beaux-Arts de l’université de Douala. Ses toiles évoquent la situation tragique de la jeunesse camerounaise surqualifiée, mais dont les diplômes prestigieux ne correspondent pas à la réalité du marché du travail, car le gouvernement a abandonné depuis longtemps l’idée de la création d’emplois pour les jeunes. Alors que curieusement on pousse les filles et les garçons à faire de plus en plus de très grandes études. Du coup une partie de ces jeunes surqualifiée part à l’étranger, pendant que beaucoup cumulent les petits jobs alimentaires, seul échappatoire pour survivre, dans les call-box, ces centres d’appel que tout bon kmer (camerounais, ndlr) connaît. C’est ainsi qu’on peut voir dans les rues des jeunes portant des panneaux publicitaires pour des cartes ou des abonnements téléphoniques. Marcel Tchopwe représente cette jeunesse surqualifiée, employée à mauvais escient et payée, en rappelant par des objets (un stéthoscope, un code civil), qu’ils devraient être médecins ou avocat, tout en dépeignant la déception, face à leur plus-value qui ne leur sert à rien, sur leur visage.“

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Dicokam jusqu’au 31 juillet. 193 Gallery, 24 rue Béranger, 75003, Paris.

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