@Sylvie Fleury

Faire la fête, un élan vital

Rennes rend hommage à la fête sous toutes ses coutures le temps d’un parcours artistique curieux, joyeux, généreux et militant, dont on ressort des paillettes plein les yeux.

par Patrick Thévenin
|
08 Juillet 2022, 2:34pm

@Sylvie Fleury

Rennes nous convie à un réjouissant parcours artistique et hédoniste avec “Pas sommeil : la fête dans tous ses états“. Une exposition éclatée entre trois lieux arty et symboliques de la ville que sont la Frac Bretagne, le Musée des Beaux-Arts et la méga médiathèque Les Champs Libres (dont l’architecture, sublime, est signée par le célèbre Christian de Portzamparc) en forme de déambulation libre où les œuvres contemporaines présentées s’imbriquent comme les pièces d’un puzzle, tout en explosant à 360 degrés, le concept flou s’il en est de fête.

FAIRE LA FÊTE, UN BESOIN VITAL

Julie Hascoët
@Julie Hascoët

La fête est inhérente et vitale à la nature humaine, et ce quelles que soient les époques ou les civilisations, qu’elle réponde à des motivations sociales, religieuses, communautaires, financières, traditionnelles ou purement hédonistes. Comme le soulignait l’anthropologue Emmanuelle Lallement au magazine Télérama qui consacrait en décembre 2021 sa Une à la fête alors mise au chômage par l’épidémie : “Pour les anthropologues, la fête est un fait social total. Un objet universel, lié à l’excès et à la rupture avec le quotidien. Le grand sociologue Émile Durkheim la voyait comme un mix entre célébration et divertissement. Elle a parfois un caractère cyclique : on célèbre les âges de la vie, par exemple. Et nombre de fêtes traditionnelles sont destinées à ponctuer des existences de labeur : dans les campagnes, on fêtait les moissons, les vendanges et les transhumances, tandis que le monde ouvrier organisait ses propres fêtes, qui pour certaines perdurent encore aujourd’hui. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les usages que nous faisons de la fête, les transformations que nous lui faisons subir. Elle est un puissant révélateur ! On peut y lire les questionnements et mutations de la société, par exemple, ces dernières décennies, la revitalisation du monde rural à travers les fêtes de village.

Keith Haring
@Keith Haring

UN PARCOURS ARTISTIQUE ET FESTIF

Objet mouvant, à géométrie variable, expérience collective comme individuelle, dont les résonances et les motivations diffèrent d’un individu à l’autre, phénomène vital pour beaucoup, espace de sociabilisation et d’échappement au réel, zone d’émancipation sexuelle comme identitaire, la fête a de tout temps et logiquement titillé la sensibilité artistique. C’est ce postulat de base qui a guidé les quatre commissaires d’expo – Étienne Bernard, Jean-Roch Bouiller, Claire Lignereux et Corinne Poulain – à puiser dans les collections, sans chercher de ligne directrice précise, histoire de montrer comment de très nombreux artistes, à différentes époques, se sont appropriés la notion de fête pour la triturer, l’interroger et la projeter dans leur propre univers. Comme iels le confirment dans le catalogue de l'événement : “L’exposition se veut ainsi ouverte, festive, poétique, généreuse mais aussi contemplative, revêche et militante. Elle évoque la fête dans son acceptation élargie – du rassemblement populaire impromptu au dancefloor, de la kermesse de village au concert de rock, de la rave techno à la culture queer… – en réunissant des pratiques artistiques de tous horizons. La fête est envisagée comme le lieu de réjouissance autant que de la résistance, de la revendication sociale, identitaire et culturelle, celui du spectaculaire comme de l’intime.

Nan Goldin
@Nan Goldin

SONS ET LUMIÈRES

On se laissera donc transporter vers un ailleurs fantasmatique au Frac Bretagne avec la galerie, shootée dans les années 60 par l’immense Diane Arbus, de noctambules dérangés dans leur rituel de préparation nécessaire à leurs sorties nocturnes qui fait face aux travestis et drag-queens saisis dans toute leur magnificence et intimité par Nan Goldin. Mais aussi aux murs d’enceintes et aux clichés pris sur le vif dans les raves sauvages bretonnes par Julie Hascoët comme aux lendemain de fête difficiles interpellés dans leur brutalité par l’installation de Marc Camille Chaimowicz, des injonctions graphiques et ultra-pop de John Giorno aux photos de foule gigantesques, comme celle prise à un concert de Madonna, où Andréas Gursky interroge la notion d’individualité perdue dans la masse. 

Marc Camille Chaimowicz
@Marc Camille Chaimowicz

Aux Musée des Beaux-Arts, on est accueilli par “Untitled (Dancing Nazis)“, installation gigantesque de Piotr Uklański, qui métamorphose le célèbre dancefloor à facette du film culte “Saturday Night Fever“ en forme de critique de l’industrialisation de la nuit, pendant que Sylvie Fleury étale ses néons élaborés, que Tony Regazzoni nous plonge dans les fumigènes et ses fascinantes boîtes à musique qui célèbrent la danse comme un rituel initiatique, que Marina Abramović, nous invite, chaussures aimantées au pied, à danser le mambo à Marienbad. Sans oublier la fantastique “Single Disco“ de Bernhard Martin, en forme de cabine téléphonique dans laquelle on prend place et qui nous transporte sur le plus petit dancefloor au monde, boules à facettes et baffles à fond à l’appui ! À Champs Libres, on est fasciné d’emblée par “More sweetly play the dance“, une œuvre impressionnante et gigantesque de William Kentridge, moitié vidéo, moitié fusain, qui déroule une drôle de procession fantomatique qui interroge pendant que le photographe Mark Neville interroge, au cœur des stades, la passion des fans de football.

Christodoulos Panayiotou
@Christodoulos Panayiotou

Éclatée géographiquement, à consommer à la carte tout en piochant à droite et à gauche au gré de ses envies, “Pas sommeil : la fête dans tous ses états“ est une exposition à la fois ludique et immersive, joueuse et généreuse, intime et collective qui, sans injonction, explore et dégage des pistes de réflexion autour des multiples implications et significations de la fête, des plus populaires aux plus underground, envisageant la fête comme un des derniers espaces de liberté. Une sorte de zone d’autonomie (ou de plaisirs) temporaire où se jouent les enjeux de notre époque, qu’ils soient politiques, sociétaux, hédonistes ou identitaires et qui prouvent, si besoin, que la fête est loin d’être finie !

“Pas Sommeil, La fête dans tous ses états”. Les Champs Libres, Frac Bretagne, Musée des Beaux Arts de Rennes, du 11 juin au 18 septembre 2022. 

Tagged:
Culture
underground
rave
Fete
exposition
sociologie