Capture du film Les îles de Yann Gonzalez

queer, libre et transgressive : la jeunesse excite le cinéma français

Tandis que se termine le Festival International du Film Indépendant à Bordeaux, i-D a rencontré Yann Gonzalez pour parler du futur du cinéma français et de l'effervescence qui se trouve à sa marge.

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oct. 25 2017, 9:43am

Capture du film Les îles de Yann Gonzalez

La jeunesse fait des films et a des choses à dire – sur la sexualité, le genre, la vie en bande, la solitude urbaine. Bref, sur notre monde. Pour s'en persuader il fallait se rendre au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux qui se tenait jusqu'à ce matin. Le « Fifib » récompense depuis 2006 le talent de jeunes cinéastes qui se sont affranchis des contraintes de production et de distribution pour réaliser leurs rêves. Parfois en marge du système et sans financement. Leur cinéma reflète les désirs et les aspirations de toute une génération : il est plus queer, libre et transgressif. Il n'hésite pas à flirter avec l'expérimental, revendique l'hybridation des genres et des médiums. Jonathan Vinel ( Martin Pleure) s'est appuyé sur GTA pour façonner son conte mélancolique. Bertrand Mandico, lauréat du Grand Prix du festival, a mis en scène de jeunes actrices (Diane Rouxel, Mathilde Warnier, Pauline Lorillard) pour interpréter ses Garçons Sauvages. Quant à Giovanna Olmos, cinéaste québécoise, son court-métrage onirique Silvia dans les Vagues tente de redéfinir les contours de la masculinité noire. Tous racontent à leur manière les cataclysmes de notre temps et nous font espérer un futur plus doux et tolérant à l'égard de la différence. Le réalisateur Yann Gonzalez, à qui l'on doit Les Iles (auréolé de la Queer Palm à Cannes en mai dernier) et Les Rencontres d'Après Minuit, faisait partie du jury du festival. L'occasion pour i-D d'écouter les conseils d'un des cinéastes les plus en phase avec notre génération.

La première chose qu'on se dit en voyant les films présentés dans ce festival, c'est que la jeunesse fait des films et surtout, qu'elle expérimente. C'est génial mais on ne la voit jamais dans les grands festivals. Pourquoi, selon toi ?
Parce que la plupart des festivals ne remplissent plus leur mission principale, à savoir, faire évoluer le cinéma, le faire grandir. C'est dommage parce qu'on risque de laisser le cinéma devenir un art de vieux ! Il faut que ça change, qu'on bouscule un peu tout ça.

Dans un article paru il y a quelques années dans Les Cahiers Du Cinéma, tu partais en guerre contre le cinéma français et son obsession du réalisme… C'est toujours le cas ?
ll y a de choses magnifiques dans tout, même dans le naturalisme. Le vrai problème, c'est quand il ne laisse aucune alternative. C'est ce qui se passe dans le cinéma français. Le naturalisme a pris toute la place : il a fini par bouffer notre imaginaire.

Avec quel cinéma as-tu grandi ? Comment s'est forgé ton imaginaire à toi ?
Avec des films fantastiques des années 1970, 80, du cinéma d'horreur, du cinéma expérimental. Des choses et des genres très différents. Encore aujourd'hui, je revois ces films. Je les fais découvrir aux gens que j'aime. C'est mon héritage et je le revendique. Justement parce que ce sont des films libérateurs : drôles, noirs, transgressifs. La transgression, pour moi c'est essentiel – d'autant plus aujourd'hui. On vit une époque tellement polie malgré la violence des images qu'on nous renvoie. Alors ok, il faut faire quelque chose de cette violence, on ne peut pas la nier. Elle doit rejaillir quelque part, mais pas forcément de manière littérale. On peut la transformer, la déplacer vers le rêve. Vers d'autres mondes. Et ces autres mondes, bien que fantastiques, finissent par évoquer l'époque affreuse dans laquelle on vit. En fait, on est saturé de réalité et c'est comme si on se sentait le devoir de la reproduire. Pour moi c'est stérile : qui va-t-on convaincre à part ceux qui pensent déjà la même chose que nous, en retranscrivant cette réalité mot à mot dans nos films ? Au fond, on dénonce sans aimer. C'en est presque absurde.

Tous tes films, ( Les Rencontres d'Après Minuit, Les Astres Noirs ou Les Iles, ton dernier court-métrage présenté à la Quinzaine à Cannes), laissent justement une grande responsabilité à la jeunesse et ne la juge pas.
Oui c'est très important. J'ai l'impression que le cinéma est un art de plus en plus bourgeois, déconnecté de la jeunesse, de son urgence et de son bouillonnement. C'est bizarre parce que pour moi, c'est un devoir de cinéaste de rester, tant qu'on le peut, proche de la jeunesse. C'est même pas une question d'âge – Larry Clark a bien réalisé son premier film à cinquante ans tout en étant extrêmement au fait des problématiques d'une génération bien plus jeune que lui –, c'est une manière d'envisager le monde. C'est un regard. Le cinéma devrait toujours être du côté de la jeunesse ou au moins, tenter de la comprendre. C'est le talent d'un mec comme Harmony Korine, par exemple. Je devais avoir 20, 25 ans quand Gummo est sorti. Et j'ai vraiment eu l'impression d'être devant un manifeste poétique, d'une liberté totale, absolue. Et en même temps devant quelque chose de cinglant sur la jeunesse de l'époque. En fait, c'est ce que je défendais tout à l'heure : avec un film comme Gummo, on se dit qu'on n'a pas besoin d'être collé au réel pour être juste et dans son temps. Et puis il faut aimer ses personnages – quels qu'ils soient, même s'ils sont indéfendables. Même les monstres ! Si je n'aime pas mes personnages, je ne peux pas les filmer.

Les Iles met en scène de jeunes gens aux identités mouvantes, poreuses. Comment est née l'idée de ce film ?
D'une envie de tourner vite et puis d'un rêve. La première l'image que j'avais en tête, c'était celle d'un plan à trois entre une jeune fille, un jeune homme et un monstre sur une scène de théâtre. Ensuite, j'ai tissé d'autres personnages, d'autres désirs autour de cette vision.

Tu as choisi de jeunes acteurs non professionnels (je pense par exemple à Simon Thiébaut, qui a posé pour i-D). On a presque l'impression qu'ils incarnent leur propre rôle à l'écran…
C'est drôle. Quelqu'un que j'aime beaucoup m'a dit que le film était quasi-documentaire. Disons que j'ai pris les gens pour ce qu'ils étaient tout en les entraînant vers d'autres mondes. Je dirais que les personnages qu'ils incarnent sont des portraits dissociés d'eux-mêmes. Ce sont eux et pas eux en même temps. Mais évidemment, avant d'être des personnages, ce sont des acteurs. Et des personnalités qui m'ont touché. Je crois que je n'ai jamais autant bossé sur le casting que sur ce film-là ! J'étais avec une jeune directrice de casting sauvage, très douée. On cherchait des jeunes queer, ouverts d'esprit, à l'aise avec leur sexualité et la fluidité. C'est terrible un casting, tu passes forcément à côté de plein de gens, plein de rencontres. Mais j'ai passé du temps avec beaucoup d'entre eux. Ils m'ont tous livré quelque chose d'intime, de personnel devant la caméra. Je crois que j'avais dès le départ, envie de faire confiance à la jeunesse sur ce film. Avec mon chef-opérateur, on était les plus âgés sur le plateau. La plupart des techniciens, des acteurs, des chefs déco, avaient 25 ans. Pour certains, c'était même une première fois… Et ça crée des émulations, des frictions, des énergies nouvelles… J'adore ça. À l'avenir, j'ai encore plus envie de faire confiance à la jeunesse.

Comment fait-on pour rester proche de la jeunesse, d'après toi ?
Je ne sais pas, pour moi c'est assez naturel. J'ai un groupe d'amis très variés, je traîne avec beaucoup de jeunes de 25 ans. La porosité des genres est une des problématiques qui les animent et on aborde fréquemment ces thèmes ensemble. Forcément, ça transparaît dans mes films… Parce qu'ils me touchent moi aussi, plus ou moins directement. Et que le cinéma est une histoire d'affect. Je place l'amitié au-dessus de tout et Les Iles en est un peu le manifeste. J'étais entouré d'amis sur le plateau. Et ça m'a fait bien fou. Je revendique mon côté vampire : je me nourris tout le temps des autres pour avancer. C'est une vision assez romantique, j'en conviens.

Tu penses qu'il y a beaucoup de cinéastes en France, qui pensent comme toi ?
Oui et non… On est peu nombreux, mais je ne suis pas le seul ! Bertrand Mandico, Virgile Vernier… Ils ont mon âge mais ça ne les empêche pas de faire des films où la jeunesse a toute sa place. Et puis d'autres générations de cinéastes arrivent dans le paysage cinématographique français : Caroline Poggi et Jonathan Vinel, par exemple. J'ai lu le scénario de leur premier long-métrage, ça risque d'être génial – et très en phase avec les temps qui courent.

Xavier Dolan avait refusé la « Queer Palm » que le jury lui avait décernée pour son film Laurence Anyways. Tu as reçu la Queer Palm pour Les Iles en mai dernier. C'est une fierté ou un fardeau pour toi ?
Le queer, c'est tout un monde : il mêle les genres, les gens, les sexualités… Je suis heureux qu'on ne m'ait pas décerné que la « gay » palm ! Revendiquer l'être queer, c'est primordial. Parce que le queer, c'est simplement synonyme d'ouverture, de liberté, et quelque part, de transgression. Le queer c'est l'avenir. C'est trouver de la beauté où que ce soit, dans tout. C'est l'amour total et pluriel, sans limites et sans barrières. En ce sens, c'est complètement politique. Donc oui, j'en suis très fier. J'espère partager la vision d'un monde où le queer aurait gagné. Un paradis, en quelque sorte. Avec des îles… Beaucoup d'îles.

Tu as commencé ta carrière en étant journaliste. Tu n'es passé par aucune école de cinéma. Comment s'est opérée la bascule ?
Pour ne rien te cacher, je n'ai jamais eu la vocation d'être journaliste. C'est un boulot qui m'a permis de voir plein de films et d'écrire, de façon très légère, des articles que je regrette beaucoup aujourd'hui. Quand je repense à la façon dont je parlais de certaines actrices… J'en ai presque honte. J'étais vraiment un petit connard misogyne.

Vraiment ?
Oui, vraiment. J'avais une sorte de violence, de frustration qui s'exprimait mal en moi. Heureusement j'ai rencontré des personnes qui m'ont fait évoluer, qui m'ont libéré. Et j'ai pu faire mon premier film, ça, ça a été une vraie libération. En fait j'ai mûri très lentement. Vers 28 ou 29 ans, je me suis réveillé en me disant : « C'est pas possible, il faut vraiment que tu fasses ton premier film avant tes 30 ans. » J'en avais toujours eu envie mais je n'avais jamais sauté le pas. J'ai mis toutes mes économies dessus et j'ai réalisé un premier court-métrage, en plan séquence, By The Kiss.

Est-ce que tu aurais un conseil à donner aux jeunes qui veulent se lancer dans le cinéma aujourd'hui ?
Je pense qu'il faut faire confiance à son énergie, son désir. Ses intuitions. Créer les images dont on rêve – quitte à manger des pâtes pendant un an. Commencer par quelque chose de simple. Et surtout, s'accrocher. Si on bouscule un peu les genres, qu'on dé-hiérarchise ou qu'on s'aventure au-delà des cadres, on risque de galérer pour trouver des financements. Le G.R.E.C, qui sélectionne des courts-métrages de tous genres, est un bon point de départ.

Les Rencontres d'Après Minuit mettait en scène une orgie. Dans Les Iles, on rencontre un monstre à tête de vagin… La sexualité a quelque chose de violent et d'inquiétant. C'est une problématique qui parcourt tous tes films. Il y a un message derrière ?
Non, je ne dirais pas que c'est une problématique. C'est un mot qui sous-entend que cela « pose problème ». Disons que c'est un motif, une obsession. C'est vrai, sexualité et violence s'emmêlent un peu dans mes films. En fait j'essaie de faire muter la violence en douceur. Tous mes films renferment un poison et un contre-poison. Il y a l'éruption violente du sexe, très cru, brutal. Mais au fil de la narration, cette brutalité est guérie par l'empathie, la bienveillance et l'affection que les personnages se portent entre eux. Je pense que c'est important de saisir les maux d'une société, de les guider vers un imaginaire. Et de proposer un antidote. Parce que si on ne fait que dénoncer (un cinéaste comme Haneke peut me donner la nausée, parce qu'il passe son temps à nous mettre la tête dans un étau tout en nous assénant de coups), au bout du compte on n'est pas avancé. Je ne dis pas qu'il ne faut pas montrer le tunnel dans lequel on s'est enfoncés. Mais c'est bien d'envisager la lumière au bout. J'essaie de combiner les deux dans mes films. Le tout avec un peu d'optimisme et d'humour. Enfin j'espère !

Ton prochain film mettra en scène Vanessa Paradis en productrice de films pornos. On parlait de romantisme tout à l'heure. Tu arrives à en trouver dans tout, même l'industrie du porno ?
C'est l'industrie du porno gay des années 1970, attention ! Mais oui pour moi le romantisme est partout. Surtout là où on ne l'attend pas. Dans Un Couteau dans le Cœur, Vanessa Paradis incarne une productrice de pornos gay qui se fait quitter par la femme qu'elle aime (Kate Moran). tout ça dans le Paris des années 1970. C'est avant tout un portrait de femme. Aujourd'hui encore, je dirais qu'on a tendance à culpabiliser la sexualité. À la polir. Le cinéma, c'est la possibilité de l'envisager autrement, de la romantiser, de la libérer de pas mal de contraintes. Ça fait du bien. Alors pourquoi s'en priver ?