johan papaconstantino : « l’euro vision » de la musique, c’est lui

En collant brillamment des mots en français sur une prod moderne aux accents balkaniques, le néo-Parisien Johan Papaconstantino fait monter de quelques degrés notre hiver, en attendant un été brûlant.

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15 février 2019, 9:56am

« Autoportrait 2015 », Johan Papaconstantino, 2015.

Son nom sonne déjà comme une promesse ensoleillée. Celle de réunir Orient et Occident, de concilier en un même univers artistique des racines familiales éparpillées des deux côtés de la Méditerranée. Mais ce que ses chansons funky ne disent pas, c’est que Johan Papaconstantino réunit deux autres passions, liant sa fièvre créatrice entre musique et peinture. Né d’une mère française et d’un père grec, il accouche d’un électro-groove un pied dans la chanson grecque, l’autre dans son home-studio, la souris à la main. Des notes de bouzouki sur une musique sautillante (« J’aimerai », « Pourquoi tu cries ») croisent de froids synthés techno quelques morceaux plus loin (« Purple»). Sur l’instrumental « Tsiftetelix », c’est un peu comme s’il avait remplacé un orchestre traditionnel par son seul ordinateur. Quant à sa voix, il n’hésite pas à la faire passer dans la moulinette de l’auto-tune quitte à se faire quelques ennemis.

Nouvelle version remasterisée et augmentée de nouveaux titres de son premier EP paru en décembre 2017, son mini-album Contre-Jour, prévu pour le 1er mars 2019, se présente comme un aller-retour permanent entre Paris, sa ville adoptive, et l’île de Kos d’où est originaire une partie de sa famille. Jamais tiraillé, Johan Papaconstantino se trouve au contraire à l’aise à mêler ses cultures là où d’autres se contentent d’un simple stop à leur carrefour. Symbole de ce métissage réussi, la ville de Marseille où il a grandi a servi de cadre au clip de « J’aimerai », tube de l’été qu’on a écouté tout l’hiver. Après sa palette de couleurs vives, tout ce que vous écouterez ensuite paraitra tout gris.

Comment es-tu venu à la musique ?
J’ai commencé en jouant dans des groupes. Le premier, c’était La Tendre Emeute, avec lequel j’ai donné beaucoup de concerts. J’y ai été guitariste, puis batteur, et j’y ai aussi un peu chanté. J’y étais dès le début, avec des potes avec qui on a commencé sans trop se poser de questions. On n’était pas sur une esthétique particulière, on cherchait à mélanger les genres. Ça a ses avantages et ses inconvénients. S’il y a quelque chose que j’en garde encore aujourd’hui, c’est de ne pas avoir peur de me diriger vers des horizons au premier abord différents, mais qui peuvent se rejoindre à condition de pouvoir l’orchestrer.

Comment as-tu commencé à composer ?
Dès le début, j’ai écouté beaucoup de styles de musiques différents. J’ai commencé à faire de la musique avec les platines vinyles de mon père. Je m’amusais à mélanger des musiques. Ensuite, j’ai eu des platines CD et j’ai continué à mélanger des titres house, funk, R’n’B… Puis, je me suis mis à la guitare en écoutant Django Reinhardt, un peu comme mon grand-père qui jouait dans cet esprit-là. Ça me rappelait aussi les musiques grecques que j’écoutais enfant. J’ai ensuite kiffé le rock et le rap en même temps, en essayant de prendre le meilleur de chaque genre, un peu comme tous ceux de mon âge.

D’emblée, tu as réussi ce grand pont entre production moderne et rythmes orientaux ?
J’utilise les outils des musiques électroniques sans aller en studio, j’ai tout fait dans mon « squat » ! « Pourquoi tu cries » est très inspiré de musiques grecques, notamment d’une chanson. C’est un peu de la laïka, c’est en tout cas le titre qui s’en approche le plus. C’est une musique qui a été très populaire en Grèce dans les années 70 et 80. Il n’y a plus trop d’effervescence dans ce style-là aujourd’hui. Je me suis permis d’aborder ce genre car j’ai grandi à Marseille et ça faisait comme une connexion avec la Grèce alors qu’à Paris, on n’a pas l’habitude d’en entendre. Je ne sais ce que ça aurait donné si je l’avais sortie en Grèce mais j’y ai quand même eu des retours, la chanson est passée en radio. Un équilibre dans la production a fait qu’elle a bien marché. Je tente aujourd’hui des sons différents.

Comment évalues-tu l’importance de la Grèce dans ta vie ?
J’y vais un peu moins que quand j’étais petit et que je vivais à Marseille. Ça m’a permis d’écouter cette musique, de découvrir une culture commune à travers la famille de mon père, de m’imprégner d’une énergie propre à elle. Il y avait de la musique à chaque fête de famille. Alors que du côté de ma mère, j’ai plus été bercé par une culture rap et R’n’B. Ce n’est qu’adolescent que j’ai commencé à m’intéresser au rock. Ça forme un grand mélange que j’essaie aujourd’hui de synthétiser. Ce n’est pas facile mais là, je suis en plein dedans à travers le travail sur mon album. J’ai envie qu’il reflète tout ça sans pour autant me répéter ni tomber dans le cliché. J’approfondis certaines pistes tout en tentant de nouvelles choses.

C’est un peu ce que symbolise l’instrumental « Tsiftetelix » ?
Il fait référence au style musical grec tsifteteli qui correspond à des rythmes de danse du ventre. J’ai voulu un peu l’« électroniser » car j’adore danser sur cette musique et l’ambiance qu’elle crée. J’aimerais approfondir ce genre d’expérience. Du coup, j’ai rajouté la lettre « x » à la fin pour le titre et ça a formé un nouveau mot.

Le pays t’a aidé dans ta liberté de créer ?
En Grèce, la musique traverse les générations. Les jeunes connaissent les classiques de la chanson, ce qui fait que tout le monde se réunit très facilement lors des fêtes. Quand tu prends le rebetiko, c’est un genre musical traditionnel qui a survécu à la dictature des années 30, qu’il était interdit de jouer car le régime voulait bannir toute référence orientale de la Grèce, tout lien avec la Turquie… C’est donc beau que cette musique ait traversé les années. C’est aussi pour ça que certains le comparent au blues, une musique aussi née dans des contextes difficiles, ce qui les rend très fortes, très marquées… Mais je ne veux pas faire la même chose, j’ai envie de rendre hommage tout en m’affranchissant des codes du passé.

Comme en jouant de l’auto-tune ?
J’écoute beaucoup de rap, c’est donc une texture qui m’intéresse, je m’y retrouve bien. Avant même le rap, j’adorais l’usage du vocoder dans le funk. Mais j’essaie de tempérer son utilisation pour garder l’émotion quand elle vient d’une voix pure. Ça correspond un peu à une formule mathématique pour parvenir à une justesse très belle mais où les imperfections suscitent des émotions différentes. J’essaie d’avoir les deux. L’auto-tune m’a aussi aidé à assumer le chant qu’il faut que je continue de toute façon à bosser.

Alors que le morceau « Fille Love » sonne plus comme un hommage au groupe Zapp !
C’est vrai, même si en ce moment, j’écoute plus des trucs low funk, un peu déstructurés, avec un groove cassé. « Fille Love » correspond à un besoin de faire un morceau funk dans la mesure où j’en ai beaucoup écouté. Là où Daft Punk a samplé et s’est inspiré de Zapp, leur univers passe beaucoup par la voix. J’ai aussi eu envie que la voix prenne une place importante, comme un instrument. C’est pour ça que j’ai forcé sur l’auto-tune sur ce morceau, avec des voix bien aiguës. Au final j’ai utilisé ma voix comme un synthétiseur.

Ça t’a marqué pour la musique de grandir à Marseille?
Ça marque forcément car ça reste une ville sur la Méditerranée. C’est une région où j’ai grandi avec un père grec et une mère corse. C’est donc Paris où je vis maintenant qui me semble être l’étranger. Mais ça y est, je commence à me sentir parisien depuis le temps que j’y suis.

En quoi la peinture et la musique se complètent pour toi ?
Ce sont deux sensations totalement différentes. Puisque la peinture est un art silencieux, j’y trouve quelque chose de plus profond, d’introspectif et de très personnel. C’est une sensation très égoïste, autant du point de vue de l’artiste que du spectateur. Quand tu peins, tu es le premier spectateur de ton travail. Le fait d’être seul rend le rapport à la peinture intense. Alors que la musique réunit les gens en dépit des goûts de chacun. Elle fédère autour de liens communs. C’est pour ça que j’ai besoin des deux. Je veux continuer à faire de la peinture, à y consacrer autant de temps qu’à la musique.

Serais-tu prêt à l’abandonner si ta musique cartonnait ?
Non, parce qu’elle fait partie du « complot » ! Ça me foutrait le cafard si je la lâchais. La musique ne serait pas suffisante pour tout exprimer.

Tes peintures semblent faire pas mal de clins d’œil à la religion, c’est conscient ?
Je suis surtout influencé par la Renaissance, période qui me marque beaucoup en peinture. Un peu comme en musique, j’essaie de prendre des références et de me les réapproprier. Quant à la religion, elle était l’une des raisons de la peinture mais aussi un prétexte pour des compositions. Les artistes s’en sont ensuite affranchis à travers le réalisme. Mais tout ce qui touche à la beauté possède quelque chose de religieux par l’évocation de la grâce.

Tu as été associé dans des médias à de jeunes artistes, ça te semble artificiel ou tu sens des points communs avec une nouvelle scène pop ?
Je ne me sens pas appartenir à un mouvement car je travaille seul, sans équipe. Après, je suis content de toucher des gens. Mais je ne suis pas satisfait de cette appellation de « pop française », je ne m’y reconnais pas. Le mot pop veut tout et rien dire. J’ai un problème avec ce mot, peut-être parce que je déteste le pop art, même si la pop-music représente un genre plus ouvert. C’est pour ça que j’essaie de me détendre avec ce mot. Je suis content que ça parle à des gens mais ce qui m’excite, c’est de faire de nouveaux sons et tenter des choses. Je n’ai pas envie de faire de la pop.