la classe ouvrière anglaise est restée punk, les sleaford mods en sont la preuve

Le nouvel album du duo de Nottingham vient ajouter une pierre à la bande-son d’une Angleterre en colère - généreuse et combattive.

par Pascal Bertin
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25 Février 2019, 10:34am

Doit-on obligatoirement posséder le passeport britannique pour aimer les Sleaford Mods ? Non, mais forcément, ça aide à s’y retrouver entre leur accent rugueux des Midlands et leurs textes débités à la tronçonneuse, souvent truffés de jeux de mots – et de gros mots. Surtout pour apprécier à sa juste valeur leur ancrage dans une tradition perdue : celle d’un rock contestataire qui refuse de se faire engloutir par le capitalisme triomphant, comme au temps des Specials, The Clash ou Billy Bragg. Mais grâce à la précision des mots crachés par Jason Williamson, d’une voix qui doit autant au rap qu’au punk, et à l’efficacité des beats déroulés par l’ordinateur de son acolyte Andrew Fearn, les chansons des Sleaford Mods se comprennent aussi facilement que des uppercuts balancés à la face de notre société. Le libéralisme galopant, le Brexit, le rock anglais rétrograde qui se contente de copier ses aînés, (Graxam Coxon de Blur est gentiment moqué dans « Flipside »), l’apathie ambiante… Pour les deux, la cup est pleine, et les raisons de désespérer de leurs compatriotes ne manquent pas. Pourtant, leurs préoccupations sont bel et bien les mêmes que les nôtres. C’est pour toutes ses raisons que Jason Williamson aime la France et que la France aime les Sleaford Mods. Durant l’interview qu’il assure seul, il demande même des nouvelles de Air et cherche à comprendre comment nous considérons Christine & The Queens.

Après une multitude d’albums et de maxis lâchés depuis 2007 en toute indépendance depuis leur ville de Nottingham, le duo signait il y a deux ans avec la mythique maison Rough Trade - avant de reprendre le maquis et créer son propre label. « Une erreur » concède Williamson, selon lequel les deux auraient peut-être dû accorder plus de temps à cette relation en dépit de ventes décevantes. Tant mieux pour nous : la liberté retrouvée sur leur petit dernier, Eton Alive, semble les avoir revigorés. Plus drôles et caustiques que jamais, Williamson et Fearn passent la société, les politiciens et les médias à la sulfateuse tout en s’offrant des lignes de basse à la Queen (« Kebab Spider »), des effets dance et funky (« Firewall ») sur des rythmiques toujours aussi squelettiques. L’album s’ouvre sur un rot, à se demander s’ils n’auraient pas dû se baptiser Sleaford Punks.

Eton Alive , le titre de votre nouvel album, est une pique à la fameuse école qui forme vos politiciens. Peux-tu en dire en peu plus ?
Oui, c’est un jeu de mots pour expliquer comment la cupidité mène à la catastrophe économique, en partie à cause de personnes passées par des études à l’école d’Eton. Et aussi à cause de tous ceux passés par d’autres écoles privées pour privilégiés, qui ont aussi contribué à ce chaos absolu. C’est le sens du titre : expliquer qu’actuellement, on se sent comme si on avait été « mangés vivants » (« eaten alive ») par ces gens-là.

Côté albums, vous suivez un rythme soutenu. L’inspiration est toujours là ?
Oui, et elle s’explique par le fait que j’ai toujours besoin de travailler sur quelque chose. On va juste calmer la cadence sur la sortie des EP pour nous concentrer sur des albums, ça suffit amplement. Ceci dit, on va sûrement faire un break après Eton Alive, on va juste continuer à tourner. Ça va faire du bien de prendre une pause. Les temps changent et il faut aussi prendre du recul. Il y a toujours le risque de se retrouver d’un coup un peu datés, hors du coup, tu comprends ? D’un autre côté, on cherche toujours à éviter de nous répéter en refaisant le même disque.

Pour un groupe qui sonne très anglais, tu ressens la relation forte qui se développe avec la France ?
Notre public français s’est bien élargi depuis l’année dernière, c’est super. Il s’est vraiment passé un truc en 2018, on a franchi un cap pour toucher un public plus large. J’imagine que la connexion se fait aussi à travers la musique, son histoire, qu’il s’agisse du punk ou du post-punk qui ont aussi touché l’Europe. Tous les liens se créent de façon simple car ce sont de bonnes musiques et il n’y en a plus tant que ça qui sortent d’Angleterre.

Les années 1980 ont connu le Red Wedge ou les Specials qui représentaient la classe ouvrière. Aujourd'hui, comment expliques-tu la disparition du rock engagé ?
Il y a bien quelques groupes qui donnent l’impression de reprendre le flambeau comme Shame ou Idles mais ils sont un peu « gentrifiés », ils semblent venir de la classe moyenne mais je ne sais pas si c’est vrai. Tout ça donne l’impression d’un message d’une grande platitude, bourré de clichés et de positions de façade. C’est pour ça que la musique la plus politisée reste clairement la drill. Certes c’est une musique underground mais il y a des groupes partout, c’est un genre qui sonne comme une véritable menace car les gens n’ont pas envie de voir la vérité en face. C’est un exemple et un produit du climat politique actuel.

Comment considères-tu ton groupe dans le paysage musical anglais ?
On est super optimistes. Je suppose que ce n’est pas si mal pour le secteur d’avoir autant de groupes pop. C’est bon pour les affaires. Mais je n’aime aucun de ces groupes, je n’éprouve aucun respect pour ces noms-là. Il n’y a rien à attendre de cette scène, on a déjà vu ça de nombreuses fois, tout ça est bien trop truffé de clichés. Ça sonne presque comme une insulte d’en voir certains jouer aux punks. [Il imite un chanteur qui prend une grosse voix] : « Oh, I’m left wing ». Mais non mon gars, tu n’es pas de gauche. Le groupe Shame par exemple, c’est vraiment terrible… Les trucs intéressants en Angleterre, ça reste la pop mais aussi le grime et la drill. Le grime, ça commence à être ancien mais il y a encore plein de bons trucs. Quant à la drill c’est vraiment bien, il y en a plein de dérivés. C’est compliqué de s’y retrouver tellement le choix est énorme.

Au final, des artistes comme Sleaford Mods - au même titre que la scène drill - représentent ce rap que l’Angleterre a mis du temps à avoir.
Oui même si Roots Manuva en a par exemple été un solide représentant. Mais c’est vrai que l’Angleterre a mis du temps à trouver sa voix, et le grime a beaucoup aidé à trouver la bonne formule à travers des beats et cette façon de s’exprimer.

D’ailleurs, vous vous êtes rencontrés avec Andrew sous le signe du grime quand il était DJ, non ?
À l’époque, il était à fond dans le dubstep, une musique que j’adorais aussi. On s’est parlé et ça a tout de suite collé. C’était chouette de rencontrer quelqu’un avec le même genre de point de vue, qui écoutait beaucoup de musique noire, et comprenait la valeur de l’electronica, de la techno, du hip-hop, et des « beats » en général. Une super rencontre, donc.

Vous avez participé au documentaire Invisible Britain qui montre des laissés pour compte de la société anglaise. C’est un complément important aux messages que vous passez à travers la musique ?
Le réalisateur nous a consacrés la moitié du film, l’autre moitié à des gens qui vivent dans des endroits où nous jouions en tournée. Ils étaient interrogés sur des questions politiques et sociales propres à leur région, à leur vie. Il nous a suivis longtemps, on intervient donc beaucoup dans le film. Ce n’était pas notre idée mais on a immédiatement accepté la proposition. Ce film s’est fait à la même époque que Bunch of Kunst, un documentaire vraiment sur nous pour le coup, qui nous suit en tournée. Il y avait des moments où la réalisatrice nous filmait pendant que des images pour Invisible Britain étaient tournées, ça devenait dingue.

Que gardez-vous du mouvement mod qui est présent dans votre nom ?
Je crois que je me sens toujours mod bien que je n’ai pas envie d’en avoir le look. L’idée d’avoir un scooter est stupide - même si j’aime bien l’objet - j'y vois plus une manière d'être mod à l’ancienne. Je voulais me servir de ce nom pour le détacher de tout ça justement, lui donner une claque. Mais je continue de me considérer comme un mod, bien que ce soit d’une façon différente.

Tu as donc été un vrai mod quand tu étais plus jeune ?
Oui, j’ai donc eu le fameux scooter, et tout le reste. Côté musique, j’adorais les Who, The Jam… Mais bon, le mouvement n’existe quasi plus en dehors de groupes d’individus qui ne sortent pas de chez eux. Ces gens-là sont un peu des pièces de musée.

Et vous avez vécu à Sleaford au moins ?
Non ! C’est une ville pas loin de Grantham, celle où je suis né, et dont le nom sonnait mieux que si on avait choisi Grantham Mods ou même Nottingham Mods comme nom. Mais Sleaford est un trou à rats ! Tout comme Lincoln d’ailleurs, la ville d’où vient Andrew, à une heure environ de Grantham. On est vraiment tous les deux de la même région, mais pleine de gens à l’esprit plutôt étroit. Elle est comme une bulle, avec des villes très conservatrices, bien de droite.

Ça ne vous a jamais tenté de quitter cette région pour Londres ?
Pour quoi faire ? Tout est très cher à Londres. J’y ai vécu pendant deux ans il y a environ vingt-cinq ans. À l’époque c’était super, j’étais jeune et stupide... Aujourd'hui, je préfère Nottingham, ça reste une petite ville mais je l’aime beaucoup.

On vous sent punk dans l’esprit, avez-vous aussi baigné dans ce mouvement ?
Pas vraiment, j’ai plutôt baigné dans la deuxième vague du punk, celle des années 1980 : la période mohican avec des groupes comme The Exploited, English Dogs, Discharge, Anti-Pasti… Enfin, j’ai surtout écouté certains titres sans être forcément fan de tout. J’ai aussi écouté le premier EP de Crass, je connais bien son leader Steve Ignorant ainsi que sa femme… Tout ça a pimenté ce que je cherchais à faire en musique, ça m’a ouvert à des trucs de rockabilly par exemple.

Vous avez toujours gardé la même formule minimale à deux, vous n’avez pas parfois envie de la faire bouger ?
Non, elle restera toujours comme ça. Quoi qu’on fasse, ça reste la proposition la plus intéressante. Peut-être encore pour quatre, cinq ans, qui sait ? Personne ne peut dire. Certains nous disent qu’on ne pourra pas durer plus de dix ans… Que veux-tu qu’on réponde à ça ?

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