Photographie Manuel Obadia-Wills

i-D a rejoint la rave pour le climat

Samedi dernier, au pied de l'Opéra de Paris, des milliers de jeunes se rassemblaient pour dénoncer, en musique, l'inaction climatique.

Photographie Manuel Obadia-Wills

Samedi 16 mars, en France, 350 000 personnes prenaient les rues et marchaient pour le climat. Au milieu de la foule parisienne en direction de République – qui comptait 100 000 manifestants selon les organisateurs – un gros camion, limite anachronique, surplombe. Vers 15 heures, il crache un set énervé de Manu le Malin. Plus tard, il laisse dans son sillage un pogo de jeunes corps « plus chauds que le climat ». C’est l’attraction du jour : la « rave pour le climat ». Une fête engagée, un tourbillon de son et de danse venus se greffer à la Marche du siècle.

Quelques heures avant le départ de ce cortège, il y a dans le regard des jeunes qui se rassemblent doucement quelque chose qui sent l’after bon enfant. Il n’est que midi, et le char est immobile, mais on sent déjà monter l’excitation. Personne n’est vraiment certain de la chronologie de l’après-midi à venir, ni d’où se placer pour profiter au maximum du bpm. Une chose est sûre : ce jour ensoleillé, devant l’Opéra Garnier, c’est Bamao Yendé qui fait la loi et lâche avec son habituelle générosité les rythmes afros qui font bouger fêtards, gilets jaunes, organisateurs et passants intrigués. L’énergie est évidente, l’organisation un peu moins mais c’est normal. Comme toute rave qui se respecte, celle-ci s’est montée en peu de temps.

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Il n’aura en effet fallu que quelques jours à G.A.F (give a fuck now) pour réunir un nombre inédit de collectifs parisiens autour de cet après-midi. Des entités dont les disparités de taille et de propos forment une cartographie parisienne finalement cohérente. Chkoun is it, Boukan Records, La Créole, La toilette, Fusion mes couilles, Le Consulat, We Love Green, Peacock Society, Cicciolina Paris… tous se sont retrouvés pour créer, avec « un char et des kilowatts de soundsystem, […] une onde de choc puissante et taper sur les tympans de nos dirigeants. » Une initiative qui, passé l’incandescente jeunesse qui protège joyeusement le char, laisse parfois pantois. Ici, un badaud se plaint de l’odeur de diesel que laisse échapper l’imposant semi-remorque – un « non-sens ! ». Là, une dame fustige l’événement, peut-être plus profondément encore. Posant le regard sur la masse compacte de corps exaltés, elle râle : « il ne vous manque plus que les shots de vodka pour trinquer avec Castaner ! »

« C'est aux cinquantenaires qui dirigent le monde de se réveiller »
Théo, 19 ans

Comme si la fête décrédibilisait le message. Comme si cette jeunesse, que l’on pousse à s’engager parce que « c’est à elle d’agir », ne devait pas user des moyens qu’elle connaît pour fédérer. « Le sujet concerne tout le monde, assure Florian, 22 ans, croisé pendant la manifestation. Tout le monde est légitime mais tout le monde n’a pas forcément l’occasion d’aller manifester. La fête ramène du monde, c’est l’essentiel. » C’est en tout cas une arme que la jeunesse maîtrise. Et c’est bien elle qui est au front, qui sèche les cours le vendredi dans le cadre du mouvement, mondial, « Friday for future ». Elle qui s’est choisi une militante suédoise de 16 ans, Greta Thunberg, comme porte-parole. Elle qui prend l’urgence de plein fouet. Elle qui, surtout, est consciente de ses limites. Cette jeunesse est un message aux décisionnaires : « bougez-vous avant qu’il ne soit trop tard ». « On a plus le temps de tergiverser, affirme Théo, étudiant de 19 ans, en fin de marche. On a plus le temps d’éduquer les gens. C’est aux cinquantenaires qui dirigent le monde de se réveiller. Ils ne peuvent plus faire semblant de ne pas comprendre. »

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Il y a quarante ans, la jeunesse punk criait « no future », s’indignant contre un système capitaliste poussant le monde vers sa perte. Un cri pour exulter, se sentir vivant dans le débordement et l’excès – puisque de toutes manières, on allait tous finir par mourir. La jeunesse qui fait la leçon aux grands dirigeants a beau sembler réclamer l'opposé, elle n’est pas si différente de celle de Johnny Rotten : consciente du futur dont elle sera bientôt privée, elle ne fait que s’adapter au monde dans lequel elle elle a eu la malchance de tomber. Rattrapée par le passé, elle sursaute en se disant que le futur n’est plus une histoire de siècles mais de jours. Que la fête n’est peut-être pas qu’une affaire de destruction, que pour jouir encore, et continuer à danser un peu, il faudra faire quelques compromis - cesser de voyager, se nourrir autrement, ne pas avoir d’enfants, renoncer à son ambition personnelle pour s’adapter au pouls d’une planète dont le cœur semble tout près de s’arrêter.

« la jeunesse ne peut pas porter seule le fardeau de cet engagement »
Léa, 23 ans

On la disait apolitique, obsédée par son plaisir, détournée de tous les combats et pourtant, une partie de la jeunesse semble vouloir éveiller à l’idée que son avenir dépend d’une planète, sans qui, il n’y aura, plus de vie. Est-ce cette conscience du temps qui file qui la pousse à descendre dans la rue ? « Je ne pense pas qu’il faille faire peser le fardeau de cet engagement sur les seules épaules de la jeunesse, affirme Léa, 23 ans. Mais je crois que nous n’avons pas d’autre choix que de prendre le lead sur la question climatique. » Aux dirigeants qui voudraient faire de cette jeunesse la caution de leur immobilisme, celle-ci répond que le combat ne peut se passer de ceux qui ont le pouvoir - la plus grande arme pour le mener.

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Qu’il s’agisse du sort des réfugiés ou de l’urgence climatique, combien de fois n’avons-nous pas entendu : « un jour, vos enfants vous accuseront de n'avoir rien fait » ? Ce jour a fini par arriver. Tranquillement, après des années à tirer la sonnette d’alarme, des décennies à se rejeter la faute – les grandes entreprises sur les citoyens, les politiques sur les instances internationales – et autant de vies passées à perdre du temps, vos enfants vous accusent. Sur un char saturé de décibels, le sourire aux lèvres et les bras levés, ils vous enjoignent gentiment à prendre vos responsabilités. Eux ne font que commencer.

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Crédits

Texte : Antoine Mbemba et Marion Raynaud Lacroix
Photographie : Manuel Obadia-Wills

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